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LE BARON HAUSSMANN

Paris régénéré. — La dépense. — Paroles de Louis XIV. — L'avenir aussi doit payer. — L'oeuvre de Haussmann. — Comment il trouve l'argent nécessaire. — Attaque des grands travaux. — Administration réformée et plan suivi : d'où Paris.

Nous avons passé en revue jusqu'à présent ies grandes lignes de l'administration municipale du département de la Seine et de Paris, unis sous un pouvoir central, puis l'organisation propre de Paris, les fonctions purement délibératives de son Conseil municipal, les attributions soit administratives soit executives des Préfets, des directions et services attachés qui en dépendent.

C'est, à peu près, dans le même état d'aujourd'hui que le baron Haussmann, Préfet de la Garonne, administrateur tenace, homme de goût et d'esprit fut appelé en 1853 à la Préfecture de la Seine par son ami

Napoléon III, qui l'inspira et le soutint constamment dans la poursuite de ses travaux.

Paris fut régénéré un peu malgré son peuple qui paya en grognant, mais qui se révolterait aujourd'hui, si on voulait le ramener à la vie municipale d'avant son " haussmanisation"

Paris a payé cher pour devenir le centre d'attraction du monde qui s'amuse, il est vrai, mais aussi du monde qui s'instruit et veut se renseigner à fond sur la marche des idées, de la politique, des sciences et des beaux-arts. En dépensant beaucoup depuis la seconde partie du 19ème siècle, pour se placer et se maintenir à la tête des capitales, Paris est resté dans la tradition. Maxime Du Camp rapporte que Mansart s'embrouillait en démontrant au roi ce que coûterait la construction de l'hôtel des Invalides : " Bâtissez toujours, lui dit Louis XIV; nous ferons l'avance, les étrangers viendront nous la rembourser." Haussmann alléguait la même raison quand il entreprit son oeuvre de rénovation, avec en plus l'idée de faire

payer par la plus value de la propriété améliorée le coût des expropriations énormes qu'exigerait la réalisation de ses projets. N'est-il pas juste de dire avec Jules Le Becquier que " la transformation d'une ville " ne doit pas être la dette d'une seule géné- " ration, d'une seule époque."

Haussmann fit deux choses pour lesquelles Paris, la France, le monde lui garderont une reconnaissance ineffaçable: il mit de l'unité et de la vie dans l'administration, et traça une ligne de conduite, un plan d'agrandissement et d'embellissement que l'on a suivi depuis lui, et " qui sera, dit encore Du " Camp, l'éternel honneur de l'homme qui " l'avait conçu."

" Toute administration qui voudra parfaire sera obligée de le consulter et d'en suivre les indications, comme Haussmann lui-même a consulté avec fruit le Projet des embellissements de la ville et des faubourgs de Paris, ?756, de Poncet de la Grave; le Citoyen désintéressé, 1767, de Dussausoy, et

surtout les Mémoires sur les objets les plus importants de l'architecture, livre étrange, devançant l'époque où il a été écrit, contenant un système complet de canalisation hydraulique, de trottoirs, d'éclairage, d'égouts, publié en 1769 et dont les idées ont attendu près d'un siècle avant d'être réalisées.

Georges-Eugène Haussmann (1809-1891), créé baron par son empereur, et qui eût été duc ou prince, s'il l'eût voulu, puisa à pleines mains dans les faveurs impériales de 1853 à 1869, où sa chute devança celle de son protecteur, désarmé par le nombre et la violence des ennemis du grand Préfet.

Ce fut Alphand, son successeur à l'Hôtel de ville où Haussmann l'avait appelé, qui vengea la mémoire du baron et rappela dans une circonstance solennelle aux Athéniens de Paris, oublieux et ingrats, ce qu'ils doivent de reconnaissance, de richesse, de santé publique, à ce grand et désintéressé travailleur.

Alphand, dont le nom vient d'être donné à une toute petite avenue, et dont le monu-

ment s'élève sur l'Avenue du Bois, a dit devant l'Institut, le 26 décembre 1891, ce qu'il faut penser de l'oeuvre de Haussmann :

" Le baron Haussmann a appartenu à l'Académie des Beaux Arts. Elle l'avait choisi parce qu'il a transformé Paris et qu'il en a supprimé les ruelles sombres, étroites et malsaines qui le déshonoraient, pour créer, par des voies magnifiques, la plus belle et la plus artistique des capitales."

" C'est dans les termes suivants qu'il faisait remonter jusqu'au souverain ce beau titre de gloire de la "transformation de Paris."

" Ce rêveur, Napoléon III, ne fut pas seulement l'auteur des plans que j'ai réalisés, il resta l'appui fidèle de l'agent d'exécution que son choix était allé chercher, parmi tous les préfets de France, pour en faire l'interprète de sa pensée, je n'ose dire son " second Paris" :

" L'idée originelle de la transformation de Paris appartient donc à Napoléon III. Une de ses premières préoccupations fut de donner à Paris tout ce qu'il avait vu de bon

et de beau pendant ses séjours dans les villes étrangères, et particulièrement à Londres." etc., etc.

Aussitôt installé à l'Hôtel de ville, Hausmann ne fut pas lent à comprendre que pour donner suite aux projets de l'Empereur, il lui faudrait des milliards, quand Paris n'avait encore qu'un budget annuel de 50,000,000 de francs. Grosse question pour tous les administrateurs qu'un élan instinctif pousse dans le mouvement accéléré du progrès, question insoluble pour les volontés qui veulent sans vouloir, et se trouvent bien de piétiner sur place, ou de stopper après les premiers pas vers l'avant.

Haussmann n'était pas de ces hommes, et s'il se sentait appuyé par le maître, le maître de Paris alors, — car Paris capitale a toujours été plus ou moins la chose des souverains, — s'il avait carte blanche, c'était à condition de ne pas recourir à de nouveaux impôts, car l'Empereur ne voulait pas que ses vastes projets le rendissent impopulaires aux Parisiens.

"Le nouveau préfet, dit Alphand, eut cette idée, qui semble bien simple, au jour-

d'hui que l'expérience en a démontré la justesse, mais qui était à ce moment toute nouvelle et très audacieuse : " que la prospérité résultant des grands travaux projetés devait faire naître par elle-même des ressources suffisantes pour assurer l'amortissement des dépenses engagées pour ces travaux." Cette idée ayant été agréée par le souverain, Haussmann accepta de son côté la grande mission qui lui était proposée." Il eut à lutter contre toutes sortes de préjugés et de résistances, et on nous croira à peine quand nous dirons que l'opinion semblait, en partie du moins, préférer l'eau de la Seine à l'eau de source. Par ce simple trait on peut juger des luttes de Haussmann et de ses triomphes. Peu à peu Paris réalisa la grandeur des projets de son Préfet; on lui vota les crédits nécessaires; le budget des dépenses grossit à vue d'oeil mais aussi celui des recettes de toutes sortes et le produit des ventes de propriétés expropriées, dans une très grande mesure grâce à la plus value causée par les améliorations, les milliards vinrent s'aligner dans la caisse municipale, et suffirent avec les subventions limitées de l'Etat et des em-

prunts remboursables à longs termes, à l'exécution du programme impérial.

Le budget de Paris, en 1853, était de £4,905,000 francs en recettes, et de 47,630,000 francs en dépenses.

Lors de la retraite de Haussman en 1869, le budget s'élevait en recettes à 164 millions, et en dépenses à 130,600,000 francs î

Mais Haussman avait organisé sur un plan nouveau toute l'administration et mis en état de maîtriser, jusques dans les plus petits détails, Pédilité de la Grand'Ville ; il avait exécuté des travaux " comparables, dit l'illustre ingénieur qui lui succéda, aux plus beaux travaux des Eomains ".

" Plus puisant qu'un ministre, il était dans tout l'éclat de son succès au moment de l'Exposition universelle de 1867, où il recevait à l'hôtel de ville, dans des fêtes mémorables, tous les souverains de l'Europe ".

Ce fut à la fois le zénith de sa gloire et le commencement de son déclin, que l'opposition libérale détermina, par des attaques {l'une violence inouïe, contre le maître et contre le serviteur qu'ils poursuivirent jusque dans son honneur de fonctionnaire.

Il se retira en face de cette orientation nouvelle imposée à la politique intérieure, et, celui qui avait tant fait pour Paris, pour la France même, qu'il initiait aux bienfaits de la vie moderne, n'avait que la pension de retraite ordinaire de 6000 francs î II se remettait au travail pour faire face à ses engagements.

... a Le baron Haussmann, qui était un homme supérieur, se soumit et supporta sa situation avec la plus grande dignité. " Les hommes qui ont accompli de grandes choses et qui sont vraiment patriotes, dit encore Alphand, n'ont pas de rancune ; c'est un sentiment qui répugne à leur caractère; ils luttent et combattent, mais une fois la bataille terminée, l'oubli leur est facile ".

Appelé au Parlement sur les dernières années de sa vie, il s'efforça, sans parti pris de bonapartisme et quoique fidèle au régime qu'il concevait de l'Empire, de seconder les pouvoirs dans les mesures utilies à son cher Paris.

Il mourut le 11 janvier 1891, " debout et le coeur ferme comme il le demandait dans ces paroles magnifiques par lesquelles il termi-

nait, en septembre 1889, la préface de ses u Mémoires " :

" Que la mort me frappe debout, ainsi que tant d'hommes de la forte génération à laquelle j'appartiens, c'est ma seule ambition désormais. Je sortirai dans tous les cas de ce monde, sinon la tête haute comme jadis dans ma vie publique, du moins le coeur ferme, et quant aux choses du Ciel, plein d'espérance en la miséricordieuse justice du Très Haut ".

Le premier souci de Haussmann fut de lever un plan aussi parfait que possible de ce qui devait être le champ de ses opérations de Paris, de ses environs, de tout le département de la Seine. Il y parvint après de longs efforts et au contrôle d'un seul homme il substitua celui d'une commission composée d'un géomètre en chef et de six géomètres, pour les travaux ordinaires ; de quatre géomètres en chef et de huit géomètres pour les travaux extraordinaires. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les plus fortes têtes de l'Ecole

polytechnique furent successivement appelées à remplir ces fonctions.

On procéda d'abord à la triangulation de l'ancien Paris, qui dura plus d'une année; puis M, Deschamps, le chef du service topographique, fit dresser le plan d'ensemble avec l'irréprochable exactitude qui fit de son oeuvre le document précieux que l'on consulte encore pour étudier les transformations de la capitale française depuis cette époque (1885). "Jamais, dit Haussmann, dans ses Mémoires, aucune erreur ne vint révéler une inexactitude quelconque des remarquables travaux de mes géomètres et de leur chef éminent ".

Quel certificat de compétence, de travail consciencieux à un corps de service technique chargé d'une tâche aussi colossale !

Et n'est-ce pas de la perfection d'ensemble et de détail du plan définitif de Paris qu'est sortie cette longue série de travaux gigantesques, de nature variée à l'infini, qui aboutirent sans beaucoup de longs tâtonnements, sans aucune confusion et sans trop de déceptions financières, à ce tout merveilleux

d'harmonie et de parfait dans l'exécution,., qui fait dire qu'il n'y a qu'un Paris au monde.

Quelle leçon que ce début, que cette ouverture de programme ! Combien sont dans l'erreur, — erreur profonde, ruineuse, déconcertante pour des lustres, pour des siècles, — les administrateurs de villes appelées à de grands avenirs, qui ne commencent pas par trace?' le plan minutieux de leur champ de travail, afin de passer avec une sûreté de vue qui ne bronche pas, à ce second plan qui n'est qu'un décalque du premier, je veux dire le programme bien défini des travaux d'exécution.

Ce plan du vieux Paris qui portait en embryon celui du Paris moderne, Haussmann le fit graver au cinq millième, en grandes feuilles, monter sur pieds à roulettes, et placer bien en vue au milieu de son cabinet. " Bien souvent, je me suis livré devant cetableau fidèle, à des méditations fructueuses ".

Outillé à souhait sous le rapport de la triangulation, du levé et du nivellement de

la ville, ayant sous la main un corps de géomètres d'ordre supérieur, Haussmann pouvait attaquer, vers 1854, ses grands travaux de voirie.

Je n'entrerai pas dans les détails: je l'ai dit, il faudrait y mettre des volumes pour l'histoire et la description des entreprises conçues par Napoléon III et Haussmann ensemble, exécutés par Haussman avec le concours des deux plus illustres de ses collaborateurs, Belgrand pour le service des eaux et des égouts, Alpliand pour les parcs,, promenades et plantations.

Je ne citerai des "Mémoires" de Haussmann que les traits généraux des conceptions et des méthodes de ces grands créateurs pour le bénéfice des contribuables, et aussi, oserai-je le dire, des administrateurs de nos bonnes villes, qui, fort occupés d'affaires diverses, n'auraient pas le temps de se livrer à des études spéciales sur les façons d'opérer de Haussmann et de ses aides.

Les travaux de voirie de Haussmann furent divisés en trois réseaux qu'il fit adopter avec grand'peine par les corps législatif et municipal; les corps législatifs au nom de

l'Etat qui, en général, payait la moitié du coût des améliorations et le corps municipal nommé par l'Etat, qui en définitive acceptait en grognant, car quoique non responsables au peuple, les Pères de la Cité serraient la poigne et avaient une peur endiablée de ce peuple de Paris où Pon aime fort à chanter, il est vrai, mais où l'on sait faire danser aussi au refrain de la " Carmagnole " et du " ça ira ". Mais l'empereur était alors puissant et quand il disait à son Préfet : " Il faut passer ici à travers tout Paris, du nord ou sud, de l'ouest à l'est", on passait quoi qu'il en coûtât en expropriations ou en constructions et réfections de toutes sortes.

Le Louvre et les Tuileries, le Caroussel, entourés de rues sales et déshonorées, de bicoques suintant la crasse et le vice, furent dégagés d'abord et apparurent, du côté des grands jardins et de la cascade, dans toute leur majestueuse splendeur.

Le peuple de Paris battit des mains et se prit à maugréer contre ceux qui lui avaient caché jusque-là le Paris Koyal, le Paris de Philippe-Auguste, de Charles V, de Louis

XI, de Charles VIII, de Louis XII, de François 1er, de Henri IV, etc. !

Les grands percements menés à bonne fin, avant 1853, avaient été le boulevard de Strasbourg et la rue des Ecoles, et quand Haussmann quittait Phôtel de ville en 1869, il avait éventré Paris du nord au sud pour ouvrir le boulevard de Sébastopol qui traversait la Seine et changeait son nom en celui de boulevard Saint-Michel — Saint- Mich^ disent les Latins du quartier — atteignant le Luxembourg et la rue de Medicis ; il avait dégagé le place de l'Etoile qui était hors de Penceinte de Paris, en 1858, et en avait fait le centre d'aboutissement de douze avenues baptisées des noms les plus illustres de la France, et qui servent comme de fleurons à la couronne de gloire napoléonienne posée sur son arc de Triomphe; il avait donné un accès facile et direct pour le commerce de la rive gauche à la gare du Mont Parnasse ou de Pouest en ouvrant la rue de Kennes ; régularisé le rond point des Champs Elysées, développé le faubourg Saint-Germain sur toute son étendue ac-

tuelle, donné son nom à l'une des artères les plus riches et les plus actives de la vie parisienne, le boulevard Haussmann, non encore achevé, qui devait joindre le rond point de l'Etoile au boulevard des Italiens, et le seul monument qui porte le nom du " transformateur " de Paris et rappelle son oeuvre au souvenir des Parisiens oublieux.

Il avait encore créé les parcs Monceaux, Montsouris et Buttes Chaumont, mais fait surtout les Bois de Boulogne et de Longchamps, flanqués d'hippodromes qui, nouveaux Derbys, sont le rendez-vous de toutes les élites sociales et sportiques.

Enfin, Haussmann, de 1853 à 1870, avait coûté à Paris, seulement pour les grands travaux du service d'architecture et des beaux arts figurant au bilan général de la transformation de Paris, sous son édilité, 282,792,696 francs; autant à l'Etat, mais à l'un et à l'autre il avait donné, sous forme de plus-value dans la propriété^ d'augmentations dans le commerce, l'industrie, des milliards en capital dont l'intérêt se perçoit en contributions, impôts et redevances de

toutes sortes que le peuple paie sans murmurer parce que Paris est devenu la poule aux oeufs d'or de ses habitants, de toute la France.

Et Haussmann est mis doucement à la porte avec ses 6,000 francs de retraite, dont il a besoin pour vivre, quand la calomnie Fa représenté la main dans les plats, dans tous les tripotages découlant des milliards payés en expropriation !

Brazza lui, après avoir donné un empire à la France fut non moins disgracié par la politique, mais on lui servit 15,000 francs de retraite, je crois, laquelle lui pesait sans doute, et prit fin par la mort du pensionnaire au service de la France, toujours ! !

J'aimerais bien savoir ce qu'eût payé Londres à son Haussmann et Westminster à son Erazza !

Haussman fit mieux que transformer Paris: administrateur, ingénieur et artiste à la fois, il lui révéla le beau de la rue, des bois, des promenades ; il le dota d'une administration qui le maintient, en dépit de la politique, dans de saines méthodes, il fut

le fondateur d'une école continuée par Alpliand, par Belgrand dont l'oeuvre spécialisée se poursuit encore.

CHAPITEE VIII LONDRES

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