MALGRÉ LUI
Richelieu ne faisait alors que commencer cette lutte terrible contre la noblesse, qui laissa sur son chemin tant de. taches sanglantes.
Oans l'accomplissement de cette œuvre difficile, il s'était adjoint certaines individualités qui jouèrent à ses côtés un rôle assez important pour que l'histoire nous ait ^transmis leurs noms. Parmi ceux-là, deux figures se détachent bien nettement des comparses de toute espèce au milieu desquels elles s'agitaient : de Laffeymas et le père Joseph.
Ce de Laffeymas était un méchant gentilhomme ruiné, peu scrupuleux sur les moyens de refaire sa fortune, une façon d'aventurier, qui remplit auprès de Richelieu la place qu'occupait autrefois Tristan l' H ermite auprès de Louis XI. En un mot, c'était l'homme d'action, chargé des missions brutales et, au besoin, des exécutions sommaires; personnage sans valeur, bien entendu,, dont le
seul mérite consiste à s*ètre fait rinstrument du bras qui le dirigeait.
Quant au père Joseph, plus connu encore sous le nom de rÉminence grise, il était Thomme de conseil. Celui-là n'était point un homme ordinaire.
Doué d'une intelligence hors ligne, d'une santé de fer, d'une énergie indomptable, il était le véritable ressort qui faisait mouvoir à la fois le corps et la pensée du maître souffreteux qu'il s'était donné.
Aussi, non seulement le cardinal en faisait grand cas, mais encore il en avait peur. A ce moine austère, dont la figure anguleuse et macérée ne vivait pour ainsi dire que par le regard, il enviait cette exubérance de vie, cette force matérielle qui lui manquait.
Nul doute que, si le père Joseph avait été dévoré de la même ambition qui animait Armand Duplessis, il n'eût fini par supplanter le débile et maladif Richelieu. II ne daigna pas le faire, il osa le lui dire et le lui prouver, sans que le cardinal se sentît le courage d'exercer contre lui les farouches représailles dont il était si prodigue envers ses ennemis.
Autour de ces deux personnalités gravitaient une foule d'étoiles secondaires, diversement poussées par leur intérêt, leur cupidité, leur haine, leur ambition, vil troupeau qu'un regard du maître faisait trembler, qu'un geste suffisait à conduire.
De cette tourbe immonde se dégage un seul type intéressant : le chevalier Sylvain.
Celui-là n'était guidé par aucune passion vulgaire ; il agissait par conviction. Or, ce n'était pas une physionomie banale que celle d'un gentilhomme de cette époque se liguant avec le plus redoutable ennemi de la noblesse dont il faisait partie.
Aussi fut-il un des rares privilégiés que le premier ministre honorait d'une estime voisine du respect.
Seul, il jouissait de cette exorbitante faveur, que ne partagèrent ni Laffeymas, ni le père Joseph lui-même,
d'entrer à toute heure et sans se faire annoncer, chez le cardinal, faveur qu'aurait pu lui envier Louis XIII en personne, alors qu'il venait plus tard abaisser sa majesté devant le lit d'agonie sur lequel râlait son premier ministre.
Le chevalier Sylvain était bien connu à la cour. Le nom obscur qu'il portait fut pour les gentilshommes vaniteux au milieu desquels il vivait un premier sujet de curiosité.
Lorsque, quinze ans avant l'époque qui nous occupe, on vit paraître sous ce* pseudonyme insignifiant ce jeune homme simple, mis avec une sorte de sévérité puritaine qui n'excluait cependant^ pas une incontestable élégance, on se demanda pourquoi cet homme dissimulait son nom véritable. On le prit d'abord pour le bâtard de quelque capricieux grand seigneur, puis pour un aventurier, et enfin pour un ambitieux, visant par l'originalité à satisfaire les passions qu'il savait dissimuler sous le masque d'une savante impassibilité.
Le chevalier ne parut se soucier d'aucune des interprétations fâcheuses auxquelles donnait lieu son obscurité volontaire ou forcée. A ceux qui lui témoignèrent de rindifférence et du dédain, il répondit par un silence plus dédaigneux encore. A ceux qui s'aventurèrent jusqu'à mettre en doute son honneur et à le lui dire, il riposta par l'argument le plus convaincant de son temps, c'est-à-dire par des coups d'épée.
Quant à lui, il continua de mener sa vie austère et irréprochable.
Lorsqu'on s'aperçut au bout de quelques années que cet homme impénétrable restait le même, lorsqu'on acquit la preuve qu'il ne cherchait à accaparer aucun lambeau du pouvoir, qu'il ne sollicitait aucun grade, qu'il ne disputait à personne ni emplois, ni dignités, ni fortune, Tenvie fut désarmée, la médisance ne sut plus qu'inventer. Apôtre d'une réforme sociale, prêchant aux autres gentilshommes — et prêchant d'exemple — la modestie, la bonté, la pu-
2o8 LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT
reté des mœurs, il aurait fini presque par passer pour un rêveur, sinon pour un fou peu dangereux, si d'incontestables vérités n'étaient tombées de ses lèvres, et si sa conduite n'avait été en parfaite harmonie avec ses paroles.
II n'était pas pétri de cette pâte inerte des martyrs, que soutient la force de la résistance plutôt que l'énergie de l'initiative. II avait conscience de l'époque à laquelle il vivait, de la stérilité de son évangile ; mais comme il était convaincu de l'efficacité de ses doctrines, comme il voulait sauver la noblesse, malgré la noblesse, de l'efiroyable catastrophe qu'il pressentait à plus d'un siècle et demi de distance, il fut un des premiers à embrasser la cause que personnifiait Richelieu, et à s'enrôler sous sa bannière.
On crut encore à ce moment que son ambition s'éveillait, qu'il ne s'attachait pas sans arrière-^iensée au rayonnement de cet astre nouveau ; mais il resta ce qu'il était et força l'estime à s'incliner devant lui.
Pour ses amis aussi t}ien que pour ses ennemis, il demeura l'irréprochable gentilhomme qu'il s'était toujours montré. Quelques écervelés essayèrent de le railler, et, comme il avait une belle figure, plusieurs coquettes entreprirent de le séduire; mais il eut assez d'esprit dans le premier cas pour mettre les rieurs de son côté, et, dans le second, assez de pouvoir sur lui-même pour résister à ces tentatives banales.
Tel était le personnage que le hasard avait jeté sur la route de Remy, et qui devait exercer sur sa destinée une influence dont les événements feront mieux apprécier l'importance.
Le lendemain du jour où il avait écrit au baron cette lettre qui intriguait si fort notre héros, le chevalier se présentait chez le cardinal. II était dix heures à peine, et pourtant une nuée de gentilshommes encombrait déjà l'antichambre du premier ministre. En vertu du privilège dont il jouissait, il traversa les groupes qui se trouvaient sur son passage, poursuivi par les saluts obséquieux des
solliciteurs, et pénétra dans le cabinet de Richelieu, dont un huissier lui ouvrit la porte.
Le cardinal était en train de dépouiller sa correspondance. Il mettait de côté avec soin les lettres ou les rapports qui offraient à son point de vue un intérêt particulier, et donnait les autres à son. secrétaire, qu'il chargeait d'y répondre dans le sens qu'il indiquait.
Dès qu'il vit entrer le chevalier, il s'arrêta.
— Eh bien! demanda- t-il, avez-vous écrit?
— Et je suis allé porter la lettre moi-même, monseigneur.
— A qui l'avez- vous remise ? .
— A son domestique.
— Et vous êtes certain qu'elle lui parviendra?
— Aussi sûr que si je la lui avais remise en mains propres.
Le cardinal poussa un léger soupir et continua son travail.
— Ainsi il n'est pas venu ? fit le chevalier.
— Pas encore. Espérez-vous donc qu'il viehdra ? .
— Pourquoi non?
— Ma foi ! puisque vous l'avez prévenu qu'il se défie de moi...
— C'est vrai, mais comme vous m'avez donné votre parole qu'il ne courait aucun danger, je lui ai dit qu'il pouvait se présenter sans crainte, et j'ai souligné ces deux derniers mots.
— Ainsi vous croyez qu'il viendra?
— Oui, ne fut-ce que par nécessité. Mais souvenezvous bien de ce que vous m'avez promis, monseigneur.
— Quoi donc ?
— C'est que vous n'entreprendrez rien contre lui sans m'avoir averti.
— Oui, je me rappelle... j'ai eu cette faiblesse... Ah! vous pouvez vous vanter d'être un homme singulier, chevalier.
— En quoi donc, monseigneur?
— En ce que vous avez une manière de me servir qui n'appartient qu'à vous. Comment ! voilà un petit Gascon qui se permet de déjouer mes projets les plus chers, qui me fait honnir du roi, mystifier par Anne d'Autriche, et vous l'avertissez de se tenir sur ses gardes ! Et vous voulez encore que je vous prévienne, si, à la suite de l'entretien que je vais avoir avec lui, je le condamne à la prison ou à la mort ! Et vous avez l'audace de m'avouer que, si vous exigez de moi cette promesse, c'est afin de lui fournir les moyens de se soustraire à ma vengeance ! Et j'ai la sottise de consentir à ce marché I
— Que voulez-vous, monseigneur } je ne sais pas mentir, fit le chevalier... Et puis ce que je vous demande est si peu de chose !...
— Peu de chose ! interrompit le cardinal en s'animant. Que ne me demandez-vous donc un régiment une bonne fois ? J'aimerais mieux cela.
— Vous savez bien que je n'en veux pas, monseigneur.
— Oui, je le sais. Ah I morbleu ! vous me l'avez assez répété, que vous ne vouliez rien. C'est bien justement ce qui m'enrage; car, avec votre manie de ne rien demander, vous obtenez de moi ce que je ne voudrais pas vous accorder.
— Allons, calmez-vous, monseigneur I fit Sylvain en souriant. Pour une faveur minime^ qui concerne un jeune homme obscur, inconnu, sans valeur...
— Sans valeur ! un monsieur qui m'a bafoué ! Mais il vous a donc ensorcelé, cet inconnu !
— Point, monseigneur, mais il m'a rendu service, je vous l'ai dit.
— En vous ramassant sur la grande route ? La belle affaire I S'il ne s'était pas trouvé là, vous ne vous seriez donc pas relevé tout seul >
— J'y aurais bien été contraint, mais ce n'est pas une raison pour oublier la générosité avec laquelle il s'est précipité à mon secours.
— Allons donc I fit le cardinal en haussant les épaules. Si je ne vous connaissais pas, chevalier, je pourrais supposer que c'est cette puérile reconnaissance qui vous anime ; mais je sais que vous avez Tesprit froid et juste, que vous ne vous laissez déborder par aucune exagération de sentiments, que vous appréciez les choses à leur mérite. Voilà précisément pourquoi il m'est impossible de croire que ce soit une gratitude enfantine qui vous inspire tant d'intérêt pour ce jeune cavalier.
— Que supposez-vous donc, monseigneur?
— Eh I le sais-je } fit Richelieu avec véhémence. Tout est mystère en vous: votre nom, votre conduite, votre pensée.
— Ma pensée n'est pas un secret pour vous, monseigneur. Je vous l'ai livrée tout entière le jour où je me suis mis à vos ordres.
— C'est juste, répondit plus doucement le premier ministre, et j'apprécie tous les jours davantage cette preuve de confiance et de loyauté, que vous n'avez donnée peut-être à nul autre que moi...
— Vous l'iivez dit, monseigneur.
— Mais cela n'empêche pas, poursuivit le cardinal, qu'il doit y avoir entre le baron de Montbrun et vous un autre lien que celui de la reconnaissance...
— Admettons-le, monseigneur, répondit froidement le chevalier.
— C'est donc vrai ? interrogea vivement Richelieu.
— Je n'ai pas dit que ce fût vrai, monseigneur, j'ai dit que je l'admettais.
-r- Donc j'ai deviné juste, conclut le cardinal. Oh ! rassurez-vous. Je ne veux point vous arracher votre secret, ajouta-t-il. Et il examina de ce regard profond qui lui ' était particulier son impassible interlocuteur.
Le chevalier ne sourcilla pas.
Le premier ministre lui tourna le dos avec une humeur manifeste, acheva de dépouiller sa correspondance, et congédia son secrétaire.
Pendant ce temps, le chevalier s'était dirigé vers la fenêtre, dont il avait soulevé les rideaux pour mieux voir ce qui se passait au dehors.
— Décidément, fit le cardinal, je me trompais tout à l'heure en disant que le baron vous avait ensorcelé. C'est moi qui le suis.
— Et par qui, monseigneur ?
— Par vous, morbleu I car vous avez refusé de me répondre...
— Oh ! monseigneur, je n'ai pas refusé..-.
— Parce que j'ai eu le bon esprit de ne pas vous interroger, sans cela...
Le chevalier garda le silence.
— Vous le voyez bien, fit le cardinal. Et cependant je ne vous en veux pas. Il est vrai que je vous connais depuis trop longtemps pour ne pas être habitué à votre fantasque manière d'agir. Et tenez, sans aller plus loin, croyez-vous que je ne me sois pas demandé pourquoi vous avez brusquement quitté mon cabinet, quand, avant-hier soir, on a annoncé devant vous le vicomte d'Espayrac >
Malgré toute sa force de volonté, le chevalier pâlît d'une manière visible, en entendant prononcer ce nom.
— Je vous y prends, cette fois, dit vivement le cardinal. Vous avez pâli, mon cher. Vous le voyez... encore un mystère...
Richelieu se prit à sourire. C'était une indicible satisfaction pour lui d'avoir troublé, ne fût-ce qu'un instant, cet homme de bronze qui se nommait le chevalier Sylvain.
— La visite du vicomte d'Espayrac avait pourtant du bon, ricana le cardinal.
— Je suis loin de dire le contraire, répondit le chevalier; mais monseigneur n'ignore pas que je méprise de tels hommes et de tels moyens.
— Vous avez tort, mon cher. En politique, il ne faut rien mépriser.
— Vous voulez dire qu'on doit se servir de toutes les armes, monseigneur, même de celles que vous fournissent vos ennemis ? Oui, je sais que la politique fait avec la conscience des pactes honteux. Mais moi. qui ne suis pas un homme politique, j'écoute avant tout la voix de ma conscience. Voilà pourquoi, lorsqu'on a annoncé devant moi le vicomte d'Espayrac, mon cœur s'est soulevé de dégoût, et je suis parti. Tout le mystère est là.
— Mauvaise excuse, chevalier. Vous ignoriez alors pourquoi le vicomte venait ici.
— Pardon, monseigneur, je le savais.
— Vousl se récria le cardinal. Mais je l'ignorais moimême.
— Vous le saviez, monseigneur, ou plutôt vous vous en doutiez si bien que, malgré l'heure avancée, vous avez reçu le vicomte à l'instant. D'ailleurs, quelle profonde diplomatie était nécessaire pour deviner les motifs qui conduisaient chez vous M. d'Espayrac? Ne l'avions-nous pas toujours compté au nombre de nos ennemis ? Pouvions-nous admettre qu'il osât solliciter la plus petite faveur ? Non, monseigneur. Moi qui vous observais, je ne m'y suis pas trompé. Vous avez accueilli sa visite avec la même joie que vous accueilleriez en ce mioment celle du baron de Montbrun,— parce que vous espériez en tirer quelque chose.
— Je ne m'en cache pas, fit vivement le cardinal. Ainsi, c'est l'unique raison qui vous a fait quitter mon cabinet ?
— La seule, oui, monseigneur.
— Qu'auriez-vous donc dit, si vous aviez trouvé à Fontainebleau l'homme au-devant de qui je vous envoyais ?
— Quoil cet individu avec qui Laffeymas devait mê mettre en relations, qui devait nous fournir des renseignements si précieux, qui était déjà parti pour Paris quand je suis arrivé à Fontainebleau, c'était...
— Le vicomte d'Espayrac, oui, chevalier.
— Eh bien ! monseigneur, fit Sylvaiii, sans cacher le dégoût qu'il ressentait, je vous serai obligé, une autre fois, de ne plus me confier de missions semblables.
•^ Décidément, vous êtes trop délicat, dit le cardinal en haussant les épaules ; car savez-vous ce que cet homnae m'a appris ?
' — Vous m'en avez touché quelques mots hier.
— Mais je ne vous ai pas tout dit, chevalier. J'attendais, pour entrer dans de plus longues explications, le courrier que je viens de recevoir. Eh bien I tout est vrai, chevalier, tout I Oui, Gaston d'Orléans lève une armée en Lorraine; oui, le maréchal de Montmorency fait cause commune avec lui, avec la reine-mère; et savez-vous en quel lieu le duc tient ses réunions ?
— Non, fit Sylvain étonné.
*- Dans un moulin situé près d'Essonne.
— A Moulin-Galant ? demanda le chevalier stupéfait.
— Précisément. Vous le saviez donc aussi ?
— Non, monseigneur; mais on m'a beaucoup parlé, hier, de ce village dont j'ignorais l'existence.
— Alors on a dû vous dire que le moulin était depuis quelque temps le rendez-vous d'une foule de grands seigneurs?
— En effet, je crois me rappeler...
— C'est un nid de conspirateurs, chevalier, pas autre chose. A leur tête figure M. de Montmorency, qui, de son côté, lève une armée en Languedoc.
— Ah ! dit Sylvain en hochant gravement la tète.
— Je vous disais hier que la missive dont le vicomte d'Espayrac était porteur n'avait pas à beaucoup près l'importance qu'il y attribuait lui-même, reprit le cardinal. J'étais dans l'erreur. Ces mots insignifiants en apparence, que le duc adressait au comte de Moret: « Comment va notre armée ? » ont une bien autre valeur que nous ne le croyions. Ce n'est pas de l'armée que le maréchal commande pour le roi qu'il est question, mais bien de celle qu'il lève pour son propre compte .
— Contre le roi ? demanda le chevalier interdit.
— Non pas contre le roi, répondit Richelieu avec un sourire étrange. Vous savez bien que personne n'est censé se révolter contre le roi. C'est contre moi que s'organise la défense. M. de Montmorency né peut pas me pardonner de laisser depuis si longtemps en blanc la lacune qui figure au bas de son portrait: « Connétable en... »
Il ne le sera jamais, poursuivit le cardinal en brandissant son bras amaigri. Qu'il y prenne garde I ou je le draperai comme Marillac, dans un manteau de pourpre si éclatant, que personne n'osera le regarder en face.
— Et c'est le vicomte d'Espayrac qui vous a révélé tout cela ?
— Oui, chevalier. Quand il s'est présenté, j'ai cru d'abord avoir devant moi, ainsi que vous le supposiez, un traître de bas étage. Nous n'avions pas complètement fait fausse route, car il a mis à ses délations des conditions pécuniaires auxquelles j'ai dû satisfaire séance tenante, sous peine de ne rien apprendre. Mais, rapportez-vous-en à mon expérience, il y avait dans la démarche du vicomte, dans le ton avec lequel il me parla du maréchal, un accent de haine ou de vengeance inassouvie, qui me frappa au point que je lui demandai s'il avait contre le duc quelques griefs personnels.
— Ah ! fit le chevalier qui se prit à tousser légèrement. Et que vous a-t-il répondu }
— Qu'en effet le maréchal l'avait profondément humilié en refusant de le recevoir au nombre des chefs du complot qu'il organisait. Il fallut, m'a assuré M. d'Espayrac, que ses amis intervinssent chaleureusement en sa faveur, et fissent même de son admission une question d'amour-propre.
— Je. comprends, dit le chevalier qui respira plus librement.
Ainsi tout ce qu'il affirme est vrai? La conspiration existe, la noblesse se révolte contre l'autorité royale ? Vous en avez des preuves ?
2l6 LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT
— Des preuves, pas encore, répondit le cardinal ; mais des indices infaillibles.
— Ces gens-là sont donc fous I fit Sylvain en frappant du pied avec colère.
— Fous 1 Ah 1 que vous avez bien trouvé le mot ! ^s'écria Richelieu sur un ton dans lequel il y avait plus de pitié que de colère.
— £t vous allez sans doute faire jeter à la Bastille les principaux meneurs ?
— Moi I ricana le premier ministre. Pas si sot ! On ne manquerait pas de dire encore que j'ai saisi le premier prétexte venu pour me défaire du maréchal.
— Qu'allez-vous faire ? interrogea le chevalier effrayé. ' — Je vais laisser couver l'œuf, grandir la conspiration, répondit le cardinal d'une voix sourde. Je veux quMls lèvent leurs armées, qu'ils déploient leur étendard, car alors j'aurai bien incontestablement le droit et le devoir de faire éclatante justice. Jusque-là, qu'ils s'endorment dans leur sécurité, qu'ils se bercent de l'espoir du triomphe, qu'ils caressent toutes les chimères; je ne demande pas mieux, je le désire, je le veux même. Mais quand mon tour viendra...
Sa voix s'était élevée par degrés. Il se tenait debout, dardant sur le chevalier son œil brillant de lueurs sinistres. Il n'acheva point la phrase menaçante qu'il avait commencée, mais il parcourut à grands pas son cabinet, comme s'il avait peine à renfermer dans cet étroit espace l'impatience qui le dévorait.
Le chevalier frissonna malgré lui et se dirigea vers la porte.
— Vous m'entendez, chevalier ? reprit le cardinal, pas d'indiscrétions I Vous êtes le seul à qui je me sois livré.
— Ne craignez rien, monseigneur. Nous poursuivons le même but, vous le savez. Ah ! les aveugles et les entêtés I Pourquoi faut-il que ce soit la violence qui ait raison de leur vanité ?
Il allait sortir, lorsque la porte s'ouvrit d'elle-même.
— Le baron de Montbrun ! annonça l'officier de service en personne.
Par un mouvement plus rapide que la pensée, le cardinal se jeta au-devant du chevalier, lui saisit le bras avec force et lui désignant la porte par laquelle s'était retiré son secrétaire :
— Par là I dit-il avec vivacité.
— Soit, fit froidement le chevalier; mais souvenez-vous que j'ai votre parole, monseigneur.
— N'ayez crainte, chevalier, répondit le cardinal avec un clignement significatif.
Il le regarda s'éloigner d'un œil défiant. Enfin, quand la .porte intérieure se fut fermée sur le gentilhomme, il se tourna vers l'officier.
— Faites entrer, ordonna-t-il avec le plus grand calme apparent.
Presque aussitôt apparut Remy. Il se découvrit par un mouvement gracieux, et s'inclina devant le cardinal avec une courtoisie aussi exempte de frayeur que d'arrogance.
Il avait hésité longtemps avant de se rendre à l'invitation que le chevalier lui avait transmise.
Dans quel but le premier ministre le faisait-il appeler ? Sans doute il voulait avoir des explications au sujet de la scène dans laquelle Remy avait joué la veille le principal rôle. Or le baron était bien décidé à se renfermer dans le même silence absolu qu'il avait gardé envers Sylvain et envers Mme de Chevreuse elle-même.
Dès lors, à quoi bon aller chez le cardinal ?
Cependant, à force de réflexions, Remy pensa que l'abstention serait une sorte d'aveu, ou tout au moins une preuve de pusillanimité.
A la seule idée qu'on pourrait l'accuser d'avoir peur, le rouge de la colère et de la honte lui monta au front.
— J'irai, murmura-t-il résolument. Et, qui sait ?... cette preuve de confiance donnera peut-être le change à Richelieu.
D'ailleurs, depuis sa seconde visite au moulin, depuis
2l8 LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT
qu'il avait amené Camille à Paris, malgré le meunier et M. de Montmorency lui-même, Remy nageait en plein océan de félicités. Il reprenait courage, et se sentait renaître à la vie.
Le matin, il avait été envers Jacques aussi bon, aussi affectueux que d'ordinaire. Il avait presque oublié ce qu'il reprochait la veille à ce fidèle serviteur, c'est-à-dire d'avoir deux fois dans la même journée favorisé la fuite du vicomte d'Espayrac.
1 1 est vrai qu'il n'en était plus si intimement persuadé. Les raisonnements de Puylaurens avaient quelque peu ébranlé sa conviction. Ses pressentiments l'avaient cependant merveilleusement servi. C'était bien le vicomte qui, revenant de Fontainebleau en compagnie de Laffeymas, avait passé par Essonne, et avait habilement jeté dans les jambes de Remy les quatre spadassins qui avaient arrêté sa poursuite.
C'était bien le vicomte qui se rendait à Paris, toujours en compagnie de Laffeymas, pendant que, retardé par son accident, le chevalier Sylvain se dirigeait vers Fontainebleau, où il comptait rejoindre l'agent de Richelieu.
C'était bien le vicomte qui, le soir même de son arrivée à Paris, avait sollicité du cardinal l'audience qu'il avait obtenue aussitôt.
C'était bien le vicomte enfin, qui, à la suite de cette audience, remontait immédiatement à cheval, reprenait à toute bride.la route de Toulouse, et longeait la rue Saint- Honoré, dans laquelle l'œil perçant de Remy avait cru le reconnaître.
Ainsi que l'avait redouté le baron, que l'avait prévu le maréchal, le traître était allé vendre à l'ennemi les secrets dont il était maître.
Il est vrai que son espoir fut cruellement déçu. La dépêche dont il était porteur, à laquelle il attachait une énorme importance, ne signifiait rien ou presque rien. Ainsi le maréchal s'était joué de sa crédulité ! Ainsi c'était uniquement pour l'éloigner qu'il renvoyait & Toulouse I
Avec quel plaisir il livra au premier ministre tout ce qu'il plut à celui-ci de lui arracher I Mais aussi quel désenchantement fut le sien, quand, forcé de se soumettre aux instructions qu'on lui donnait, il reçut du cardinal même Tordre de repartir sur-le-champ et de faire telle diligence, que pas un courrier lancé sur ses traces ne fût en état de le, rattraper!
Une seule chose le consolait un peu : les cinq mille pistoles qu'il avait arrachées à Richelieu, qu'il emportait dans sa valise, et grâce auxquelles il comptait agrandir son domaine d'Espayrac. Mais Remy ne savait rien de cela. Bien plus, il en était arrivé, comme Puylaurens, à croire que dé telles monstruosités étaient impossibles..
C'est pourquoi, oubliant momentanément le vicomte, il avait oublié sa haine pour ne songer qu'à son amour, sans tenir compte du mystère dont l'existence de Camille semblait enveloppée.
Que lui importait, en effet, que Camille fût riche ou pauvre, pourvu que son honneur ne fût atteint par aucun soupçon ? Elle était fille d'un meunier, c'était son plus grand crime. Que lui importait encore? Qui donc, au fond de son manoir de Montbrun, aurait la pensée de s'informer si Camille était de noblesse ou de roture, en la voyant si belle, si distinguée, si bien élevée, si parfaite .>
Tel était l'état d'esprit dans lequel se trouvait Remy lorsqu'il se présenta chez le cardinal.
Tout en lui faisant signe de prendre place, Richelieu examinait de son regard d'aigle ce mâle et beau visage, ces membres robustes, cette contenance assurée, et se promettait de tout tenter pour attacher un pareil homme â sa fortune.
— Monsieur, commença le cardinal, vous vous demandez probablement dans quel but je vous ai prié de venir ici ?
— Il est vrai, monseigneur.
— Et vous ne vous en doutez pas 1
— Peut-être.
— Tant mieux. Cela nie prouve, ainsi que je m'en étais déjà douté, que vous n'avez pas Tintelligence paresseuse.
Remy s'inclina froidement.
— Monsieur, reprit le cardinal, l'un de nous deux, dans l'affaire d'hier, a joué un rôle de dupe...
— Ce doit être moi, fit modestement Remy.
— Voulez-vous me permettre de vous adresser à ce sujet quelques questions ?
— Tant qu'il vous plaira, monseigneur.
— A quel moment êtes-vous entré dans le boudoir bleu >
— Je vous avoue, monseigneur, que je n'ai pas songé à regarder l'heure.
— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, monsieur. Je veux dire : est-ce avant ou après que la reine s'y est rendue ?
— C'est nécessairement avant, monseigneur, puisque vos espions ne m'y ont pas vu entrer après, répondit Remy.
— Mes espions! fit le cardinal offensé.
— Ou tout autre mot qu'il vous plaira, monseigneur, pourvu qu'il serve à] qualifier des gens qui s'occupent, pour le compte d'un autre, de ce qui ne les regarde pas.
— Hum I toussa le cardinal. Ceci est une affaire d'appréciation. Donc, vous êtes entré le premier dans le boudoir bleu >
— Oui, monseigneur.
— Qui vous l'avait désigné.^
— M. de Montmorency.
— Vraiment I il savait donc que la reine devait s'^ rendre ?
— Sans doute, puisqu'elle le lui avait fait dire par madame de Chevreuse.
— Ah I la duchesse se trouve encore mêlée à ce scandale I murmura Richelieu; je devais m'y attendre, parbleu I
— Quel scandale ? demanda Remy.
— Nierez-vous, monsieur, qu'entre la reine et le duc il y ait eu une de ces explications pour lesquelles la présence d'un tiers est généralement importune ?
— Je ne sais ce que vous voulez dire, monseigneur.
— Vous étiez là, pourtant, dites-vous ?
— Oui, monseigneur.
— Et vous n'avez rien entendu de semblable ?
— Non, monseigneur.
— C'est-à-dire, reprit Richelieu en se levant et se promenant de nouveau avec impatience, que vous refusez de me répondre.
— Je ne sais pas pourquoi monseigneur a de pareilles idées en tête, quand je mets au contraire à lui répondre une docilité qui n'est pas dans mon caractère.
— En vérité I ricana le cardinal.
— Certes, affirma Remy. A tout autre qu'à Votre Éminence j'aurais déjà tourné le dos, sans plus me soucier que d'une croquignole de ce qu'il en penserait.
— Je m'estime heureux et flatté d'une telle préférence, fit Richelieu en continuant sa promenade saccadée. Alors, puisque je n'ai pas à craindre d'être indiscret, je vous demanderai pourquoi Sa Majesté vous avait donné rendezvous dans son boudoir, quand il s'agissait d'une cérémonie si simple que celle de votre présentation ?
— Ah ! voilà ! fit mystérieusement Remy.
— Il s'agissait donc d'autre chose?
— C'est vrai, monseigneur.
— Enfin I vous l'avouez donc? s'écria le cardinal triomphant.
— Mais je ne m'en suis jamais défendu.
— Et c'était. . .
— Oh I monseigneur, cela ne vous intéressera guère, j'en suis sûr.
— Au contraire, baron, au contraire.
— Mon Dieu I monseigneur... balbutia Remy en baissant les yeux, c'est une histoire...
— Ah! une histoire! fit Richelieu visiblement intrigué.
— Qui me concerne, monseigneur; et vous comprenez que ma modestie...
— Qui vous concerne ? interrompit le cardinal désappointé, en s'arrêtant brusquement. Vous, personnellement?
— Oui, monseigneur.
— N'importe ! dit le ministre en reprenant sa promenade avec plus d'impatience que jamais. Puisque la reine y a pris tant de plaisir, je m'en amuserai peut-être.
— J'en doute, monseigneur. Il s'agit de certaine aventure, dont le duc avait parlé à madame de Chevreuse, et dont madame de Chevreuse avait touché quelques mots à la reine, avant que je lui fusse présenté.
— Elle est donc bien amusante, cette aventure }
— Point, monseigneur, elle n'est que folle; mais comme Sa Majesté tenait à en connaître les détails, elle m'a fait prier par la duchesse...
— De vous rendre dans le boudoir bleu, vous me Tavez déjà dit. Allez, baron, allez I
— J'obéis, monseigneur. La reine désirait donc apprendre dé ma propre bouche comment, moi et mon domestique, nous avions fait pour prendre d'assaut un moulin.
— Un moulin? fit le ministre qui s'arrêta brusquement.
— Celui de Moulin-Galant, oui, monseigneur.
— Moulin-Galant?... répéta le cardinal en se rai^ro- , chant. Où diable prenez-vous Moulin-Galant?
— Près d'Essonne, monseigneur.
— Ah! bien. Je sais... dit Richelieu qui s'assit en face de son interlocuteur.
— Je vois avec plaisir, fit Remy en souriant, que mon histoire vous intéresse en effet, monseigneur, puisque tout à l'heure vous me tourniez le dos, et qu'à présent vous voici tout près de moi.
Le cardinal se mordit les lèvres.
— Oui, dit-il avec une feinte bonhomie. Ce nom de village vous a un parfum pastoral qui séduit. Continuez, je vous prie, baron.
— Ainsi soit-il, monseigneur. Donc j'arrivais, il y a deux jours, exténué de fatigue, devant ce moulin, dont on refusait de m'ouvrir la porte, lorsque l'idée me vint de l'enfoncer et de m'y installer à la barbe du meunier.
— Il y a deux jours, dites-vous?
— Vous n'étiez donc pas attendu ?
— Naturellement, monseigneur. Sans cela je n'aurais pas été forcé de donner l'assaut.
— C'est juste. Et vous avez livré bataille?
— Dieu merci, non, monseigneur, grâce à M. de Montmorency.
— Comment? le maréchal vous* accompagnait donc?
— 'Non, monseigneur, il était au moulin.
— Par exemple I
— Aussi, dès que je prononçai mon nom, continua Remy, il se souvint de mon père qu'il avait connu, et me fit donner une chambre.
— Que me dites-vous là! se récria le cardinal avec un étonnement parfaitement joué. Quoil M. le duc dans ce moulin, à pareille heure I
— Je m'en suis étonné comme vous, monseigneur, mais j'ai vu promptement qu'il était fort lié avec Barthez...
— Barthez, qu'est cela ?
— C'est le meunier.
— Ah I Barthez est son nom ? articula nettement Richelieu.
— Et j'ai appris hier que depuis près de dix-sept ans le maréchal est un des hôtes les plus assidus du moulin, acheva Remy. C'est du reste la fable du pays.
— Que diantre un maréchal va-t-il faire dans un moulin depuis dix-sept ans ? demanda le premier ministre.
— Quant à cela, monseigneur, je ne le sais pas plus que vous, dit Remy.
— Au fait, cela le regarde, fit le cardinal en riant. Il faut croire que la meunière est jolie...
Le baron ne répondit pas. Au contraire, il préférait à toute autre cette interprétation, qui ne faisait qu'un tort médiocre à la réputation de Mme Barthez.
— Ainsi, reprit Richelieu, voilà ce que la reine avait si grand.e envie de savoir?
— Oui, monseigneur. Si vous désirez comme elle que j'entre dans plus de détails, je suis tout prêt à vous les donner. Ce sera la quatrième ou cinquième fois depuis hier; mais, pendant que. j'y suis...
— C'est inutile, interrompit vivement l'Éminence. Mais à qui donc avez-vous déjà tant raconté cette histoire ?
— Au chevalier Sylvain, à la duchesse, à Marion, à la reine, à vous...
— Ah I vous connaissez Marion ?
— J'ai eu le plaisir de lui être présenté le soir même de mon arrivée à Paris.
— Par qui ?
— Par le vicomte de Puylaurens.
— Ah ! fit le cardinal. Cette Marion fréquentera donc toujours la mauvaise société ! Et elle vous a bien accueilli ?
— Mieux que je ne l'espérais, monseigneur.
— Je vous en félicite, dit Richelieu avec un sourire mielleux. Je vois que Marion, toute fille folle qu'elle soit, comprend ce que Ton doit à un cavalier aussi accompli que vous, monsieur.
Remy regarda le cardinal, comme pour s'assurer s'il parlait sérieusement. Le ministre avait l'air bien profondément pénétré de ce qu'il disait. Pourtant, en voyaijt l'étonnement et l'incrédulité du baron, il se prit à sourire.
— Tenez, monsieur, vous avez raison, fit-il brusquement. Voilà un quart d^heure que nous nous mentons l'un à l'autre.
— Je ne vous comprends plus, monseigneur, répondit Remy.
— Vous me comprenez très bien au contraire; car, depuis que je 'vous interroge, vous feignez de ne rien savoir, et, depuis que vous me répondez, je feins de croire que vous ne savez rien.
— Mais, monseigneur, je vous assure...
— Assez, monsieur. Mentir plus longtemps serait indigne ,d'un gentilhomme tel que vous. Vous refusez de me répondre, je le conçois. Vous n'avez encore contracté envers moi aucune obligation , mais il ne tient qu*à vous, monsieur. Parlez, ne .vous gênez pas...
— Je comprends de moins en moins, monseigneur, balbutia Remy.
— Allons donc I fit Richelieu "avec humeur. Espérezvous me faire croire que vous êtes arrivé à Paris sans but, sans ambition ?
— Sans but, je ne le soutiendrais pas; mais sans ambition, je vous en donne ma parole.
— Quoi I vous ne venez pas tenter aventure, chercher fortune ici >
— Non, monseigneur, répondit Remy. La reine a déjà eu la bonté de m'adresser les mêmes questions, et j'ai eu l'honneur de lui dire...
— Oh ! la reine et moi, ce n'est pas la même chose, interrompit le cardinal. Vous n'ignorez pas sans doute que Sa Majesté serait obligée de me demander la faveur qu'elle vous aurait promise.
— Peut-être, monseigneur; mais je n'en sollicite aucune.
— C'est le meilleur moyen pour tout obtenir de moi, monsieur. Informez-vous auprès du chevalier Sylvain...
— Je m'en rapporte à Votre Éminence, dit tranquillement Remy.
— Alors parlez sans crainte. Il est impossible que le fils d'un bon gentilhomme et d'un brave soldat, comme était votre père, se condamne à l'inaction, à l'ennui, à l'oisiveté.
visière. Il n'était Tami de qui que ce fût, sauf de coquins de son espèce, mais tout le monde lui souriait.
— Blainville, lui dit négligemment Richelieu, j'aurai peut-être besoin de vos services aujourd'hui.
— Je suis aux ordres de votre Éminence, répondit l'aventurier en se rengorgeant.
— Vous allez vous mettre en faction dans mon antichambre, où je vous laisse le droit de dire et de faire ce que bon vous semblera, jusqu'à ce que vous entendiez l'oflScier de service annoncer le baron de Mantbrun. Retenez bien ce nom, je vous prie.
— Le baron de Montbrun... répéta lentement Blainville, comme pour mieux faire entrer ce nom dans sa mémoire.
— L'officier de service est prévenu, continua le cardinal. Il introduira sur-le-champ dans mon cabinet ce gentilhomme. Ce n'est qu'à partir du moment où il sortira que vos services pourront m'être utiles. Si je le reconduis jusqu'à la porte, et si je lui dis : « Au revoir, baron ! » vous le laisserez passer sans encombre. Mais si je ne parais pas, si je ne dis rien, je vous donne la permission de l'arrêter.
— Fût-ce pour lui chercher querelle ? demanda le spadassin qui comprenait à demi-mot.
— Cela vous regarde.
— Et sous quelque prétexte que ce soit }
— Je m'en lave les mains.
— Et si j'avais le malheur de provoquer ce gentilhomme, de me battre avec lui, de le tuer, ricana insolemment Blainville, je ne serais pas poursuivi, malgré les édits terribles que Votre Éminence a publiés contre le duel ?
— Vous ne seriez pas poursuivi.
— Alors, c'est convenu, dit l'aventurier.
— Vous avez bien compris les instructions que je viens de vou's donner ?
— Parfaitement, monseigneur. Si vous paraissez, je
disparais : si vous ne vous montrez pas, et si vous ne parlez pas, je me montre et je prends la parole.
— C'est bien cela. Allez, Blainville. C'est tout ce que j'avais à vous dire. Je n'ai pas besoin d'ajouter que la responsabilité de' cette aventure ne doit en aucune façon remonter jusqu'à moi, et que je vous désavouerais hautement, dans le cas où vous m'en feriez le triste honneur.
— Monseigneur me rendra cette justice, que jusqu'ici ma discrétion...
— Il suffit, interrompit le cardinal. Ah 1 pardon. Non... j'oubliais... il serait peut-être bon que vous vous procurassiez un second...
— Un second ?
— Oui, n'est-ce pas l'usage en pareille circonstance ?
— Pardon, monseigneur, mais qui choisir ?
— Peu m'importe !
— Un de mes amis suffirait-il à cette besogne ?
— Parfaitement, car celui qui prendrait contre vous la défense du baron, sachant qui vous êtes, ne pourrait être qu'un ennemi, et alors...
— Très bien, monseigneur, je vais chercher de ce pas Durhameau.
— Qu'est cela, Durhameau ?
— C'est celui qui dans des occasions semblables a, comme moi déjà, fourni à votre Éminence des preuves de son dévouement.
— En ce cas, va pour Durhameau !
Sur un signe de son maître, Blainville sortit, courut chercher son ami, et revint se mettre en faction dans l'antichambre du cardinal.
Quand parut Remy, il eut le pressentiment que c'était de ce gentilhomme qu'il s'agissait, et le toisa avec une insolence telle, que le baron s'en aperçut.
Cependant Remy passa outre, et donna son nom à l'officier qui s'était poliment avancé à sa rencontre.
Lorsqu'il entendit prononcer le nom du baron de Mont-
brun, BlainvIIIe poussa du coude son compagnon, et, tous deux, ils se levèrent sans affectation.
Au moment où Remy quitta le cabinet du cardinal, les deux aventuriers prêtèrent une oreille attentive; mais aucune voix ne se fît entendre pour prononcer les mots convenus. Blainville se jeta alors sur le passage du baron, et s'arrangea de façon que son manteau s'accrochât à la poignée de l'épée du gentilhomme.
— Un instant, monsieur, cria-t-il en l'arrêtant violemment par le bras, nous ne sommes pas ici sur le Pont- Neuf.
— Que voulez-vous dire ? interrogea Remy qui reconnut dans ce personnage celui qui tout à l'heure l'avait dévisagé d'une manière si impertinente.
— Je veux dire, monsieur, que ce n'est pas ici que les tire-laine viennent ordinairement exercer leur industrie.
On appelait tire-laine, à cette époque, les voleurs dont la spécialité consistait à dépouiller les passants de leurs manteaux, et qui opéraient généralement sur le Pont- Neuf, à la nuit tombante. Remy pâlit horriblement, mais il s'efforça de se contenir.
— En vérité, monsieur, dit-il, je ne puis croire que vous parliez sérieusement.
— Ai-je donc l'air de plaisanter ? fît Blainville d'un ton rogue.
— Ainsi vous me traitez de voleur ?
— Mais, monsieur, j'en fais juges tous ceux qui nous voient et qui nous entendent, n'est-ce pas à mon manteau que vous en vouliez ?
— Cela ne fait pas l'ombre d'un doute, appuya Durhameau.
Remy enveloppa d'un regard méprisant ces deux misérables, dont le costume, les allures, la face enluminée, trahissaient les habitudes et la profession.
— Messieurs, répondit-il en souriant, voilà un mot que je serai forcé de vous faire rentrer dans la gorge.
Et, d'un geste impérieux, il leur donna Tordre de le suivre.
— Vous avez un second, probablement ? lui demanda Blainville, au bas de Tescalier.
— ^ Non, messieurs ; mais ne craignez rien, je ne déclinerai pas pour si peu Thonneur de faire votre partie.
Les deux spadassins échangèrent un regard de joyeuse intelligence. Deux contre un I Le baron leur faisait beau jeu.
Quant à Remy, il poursuivit son chemin et gagna la cour. Un gentilhomme s'y promenait de long en large depuis près d'une demi-heure.
En entendant un bruit de pa?, il s'arrêta et releva la tête. Remy le reconnut aussitôt.
— Ahl c'est vous, chevalier I s'écria-t-il.
C'était, en effet, Sylvain, qui, n'ayant dans la parole de Richelieu qu'une confiance médiocre, avait jugé plus prudent d'attendre la sortie du baron.
Celui-ci marcha rapidement à sa rencontre, et le mit au courant de ce qui venait de se passer.
Le chevalier dévisagea les deux aventuriers, les reconnut à son tour, et frappa du pied avec colère.
Il était fort embarrassé. Il avait dit à Remy qu'il pouvait se présenter sans crainte chez le cardinal, et il avait sous les yeux la preuve que Richelieu manquait à sa parole. D'un autre côté, il lui. répugnait de reconnaître envers Remy la déloyauté flagrante d'un homme dont il servait depuis si longtemps la cause. Pourtant, il faut lui rendre cette justice, il ne fut pas long à prendre un parti.
— C'est très bien, dit-il d'un air dégagé, en passant son bras sous celui du baron ; je vous servirai de second.
— Du tout, se défendit Remy, je ne souffrirai pas...
— Et moi, j'y tiens, au contraire.
— Pourquoi ?
— Parce que mon amour-propre y est engagé.
— En quoi ?
— En ce que c'est moi qui vous ai écrit, qui vous ai
2p LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT
fait venir. Or, comme je tiens à ce que vous ne conserviez sur mon compte pas Tombre d'une arrière-pensée, je ne veux pas vous laisser supposer que je sois complice...
— Vous imaginez-vous donc qu'une pareille idée me serait venue > s'écria Remy.
— C'est égal, fit le chevalier, je veux en avoir le cœur net. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, vous ne connaissez pas le Pré-aux-Clercs ?
— Pas encore.
— Eh bien ! une promenade en ce délicieux endroit ne peut nous faire que beaucoup de bien. Il fait un temps superbe... Partons.
Il se tourna aussitôt vers Blainville et Durhameau.
— Sjuivez-nous, messieurs, dit-il avec la même urbanité que s'il se fût agi de la fleur des gentilshommes.
Les deux spadassins se consultèrent du regard. Ils étaient trop au courant des faits et gestes de leur maître pour ignorer que le chevalier Sylvain était le plus intime ami du cardinal.
Allait-il donc prendre parti contre eux > Non, c'était impossible. Ils suivirent donc avec confiance, persuadés que, de son côté, le chevalier jouait un rôle, et que le baron était plus infailliblement perdu que jamais.
Pendant ce temps, Sylvain entraînait Remy.
— Ah çà ! lui disait-il, parlons peu et parlons bien. Estce la première fois que vous vous battez en duel ?
— La première, oui, chevalier.
— Diable I prenez garde I C'est que ce Blainville passe pour une des plus fines lames de Paris.
— Je ferai de mon mieux, dit modestement Remy.
— J'y compte bien. D'ailleurs, j'aurai les yeux sur vous.
— Vous avez donc une grande habitude de ce genre de combat ?
— Hélàs I oui, soupira le chevalier. Vous n'avez pas idée, mon ami, combien il est difficile de prendre place à la cour, même quand on ne marche sur les brisées de personne.
— Et VOUS êtes allé souvent sur le terrain }
— Une vingtaine de fois, environ.
— Toujours avec succès, je le vois.
— Non, pas toujours, baron. J'ai reçu dans le nombre deux ou trois coups d*épée, qui ont bien faiMi me priver du plaisir de faire votre connaissance ; seulement j'ai beaucoup pratiqué depuis...
— De sorte qu'aujourd'hui vous êtes blasé sur ce genre d'émotions ?
— A peu près, fit le chevalier. Mais vous, baron, êtesvous bien sûr que Jacques soit en escrime de la force dont vous m'avez parlé ?
— On me l'a dit.
— Qui?
— Tous ceux qui le connaissent.
— Et vous n'en avez jamais fait l'expérience ?
— Une seule fois, il y a deux jours, au détriment des quatre coquins que M. de Laffeymas avait déchaînés contre moi.
— Ah I c'est juste I s'écria Sylvain. J'ai entendu l'aubergiste d'Essonne et ses valets s'extasier sur l'adresse avec laquelle vous vous étiez tiré de ce mauvais pas. J'ai même interrogé celui de ces bretteurs que vous aviez le plus endommagé. Il paraît que l'aubergiste avait raison et que vous possédez un poignet d'acier. Vous allez, du reste, en faire une seconde expérience, baron, car nous voici bientôt arrivés.
Ils étaient, en effet, au bord de la Seine.
Le chevalier fit signe à un batelier, qui s'avança d'un air indifférent, en homme à qui ces sortes de promenades sont familières.
Les quatre hommes prirent place dans le bateau et le passeur se courba sur l'aviron.
— Voyez- vous, disait le chevalier à Remy, voici Tauberge où se rendent en foule les étudiants, les soldats, les grisettes... voici l'abbaye dans laquelle on transporte les morts ou les blessés... Malheureusement le Pré-aux-
Clercs commence à se couvrir de maisons. Dans quelques années il ne restera plus que le souvenir de ce théâtre de tumultes, de débauches, de galanteries, de duels et de séditions.
A peine avait-il achevé cette phrase que le bateau toucha terre.
Les quatre hommes en descendirent, obliquèrent légèrement sur la droite et s'arrêtèrent.
Le premier, Remy dégaina. Le chevalier en fit autant et vînt se placer à ses côtés.
— Eh bien I messieurs, nous vous attendons, dit le baron avec impatience.
Les deux aventuriers n'y comprenaient plus rien.
— Ah! ma foil Tant pis pour M. Sylvain I fit Blainville.
Et les spadassins mirent fiamberge au vent.