‹ La meunière de Moulin-GalantChapitre 9 sur 12 · VINT A PARIS · texte numérisé non relu

VINT A PARIS

Remy demeura confondu.

Tout lui avait réussi comme à miracle pendant cette heureuse soirée. Il avait rendu à Anne d'Autriche et au maréchal un service de haute importance ; il était maître d'un secret de grande valeur ; enfin il avait reçu de tous, du roi lui-même, l'accueil le plus flatteur.

Seul, le cardinal faisait ombre à ce tableau séduisant.

Le regard que le premier ministre avait jeté sur le baron * ^l'annonçait rien de bon. Remy s'en était aperçu, mais ne s'en était pas inquiété.

Il est vrai que si ce regard avait laissé en lui quelque fâcheux souvenir, cette impression se serait promptement dissipée devant la perspective enchanteresse de revoir Camille.

Aussi ce fut le cœur plein de joie qu'il se rapprocha de mademoiselle de Pressac, afin de lui transmettre la réponse favorable de la reine.

Mais il n'était pas encore au bout de ses étonnements. Il était écrit que, ce soir-là, les alouettes lui tomberaient toutes rôties dans la bouche. En effet, au moment où il allait rendre compte de sa mission à la vicomtesse, il sentit sur son bras le contact délicat d'une main mignonne.

Il leva les yeux. C'était la duchesse !,

— Un mot, dit-elle, monsieur de Montbrun?

— Tant qu'il vous plaira, madame.

— Que faites-vous demain ?

— Rien que je sache, duchesse.

— Ne trouvez-vous pas qu'il est bien triste de faire seul huit ou dix lieues dans un carrosse ? demanda-t-elle d'un charmant petit air ennuyé.

— Si vraiment, madame. Je trouve un tel voyage odieux, répondit docilement Remy.

— Est-ce que, par aventure, vous vous sentiriez le courage de l'entreprendre, en compagnie d'une femme qui pourrait presque être votre mère ?

— Oh I duchesse, riposta vivement Remy, ma sœur, tout au plus.

— L'un vaut l'autre en pareil cas, baron. Eh bien 1 répondez : vous sentez-vous ce coucage ?

— Madame, je suis presque Gascon. C'est vous dire que je me crois tous les courages.

— Ainsi vous acceptez ?

— Avec enthousiasme.

— Et, j'en suis sûre, vous êtes homme à être sur pied vers six heures du matin ?

— Je ne suis point paresseux, duchesse. *

— De sorte que, si je venais vous prendre dans mon carrosse, vous seriez prêt ?

— N'en doutez pas, madame ; mais ne serait-il pas plus simple que je me rendisse chez vous à l'heure que vous avez fixée ?

— Non, riposta vivement Mme de Chevreuse, je préfère suivre ma première idée.

— Qu'il soit fait selon votre désir, madame.

— Et vous demeurez... où, baron ?

— Rue et auberge de V Arbre sec, duchesse.

— Je ne vous retiens plus, monsieur de Montbrun, fit Mme de Chevreuse avec une profonde révérence.

Aussitôt elle s'éloigna.

La vicomtesse, Elisabeth, le chevalier, n'avaient pas perdu de vue un seul des faits et gestes de leur ambassadeur.

D'avance, ils savaient à peu près à quoi s'en tenir.

Le sourire avec lequel Anne d'Autriche avait accueilli la requête de Remy leur avait paru de bon augure.

Cependant ce fut avec une indicible satisfaction qu'ils apprirent de la bouche de Remy que le souhait d'Elisabeth avait été exaucé. Mais ce fut bien pis encore, lorsque le baron leur annonça que la duchesse l'avait prié de lui servir de cavalier.

— Oh I que vous êtes heureux, monsieur ! s'écria naïvement Elisabeth.

Cette exclamation fit sourire la vicomtesse, Remy et le chevalier lui-même.

— Dites bien à Camille qu'elle ne se préoccupe de rien, poursuivit Mlle de Grandpré. Nous sommes à peu près de la même taille, nous pouvons en un clin d'œii ajuster pour elle une de mes robes sans qu'il y paraisse. Et puis je serai si heureuse de la revoir, de la garder auprès de moi !

— Je lui répéterai mot pour mot vos propres paroles, mademoiselle, promit le baron.

— Vous vous en allez ? demanda le chevalier.

— Oui, dès que j'aurai salué monsieur de Montmorency.

— Eh bien I dépêchez-vous, je vous attends.

— Avez-vous quelque autre faveur à me demander? fit Remy en souriant.

— Peut-être, dit le chevalier sur le même ton.

— Alors je suis à vous dans Tinstant.

En effet, Remy se hâta de rejoindre le duc et de prendre congé de lui.

Celui-ci le reçut avec son affabilité ordinaire. Le baron eut beau l'examiner avec attention, il ne -découvrit rien sur ce bel et bon visage qui ressemblât à de la rancune.

— Ainsi, lui dit Remy, vous ne m'en voulez pas de mon étourderie, monseigneur?

— Moi! non, se défendit le maréchal. D'ailleurs, ajouta-t-il d'un ton mélancolique, peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi. .

Et il laissa le jeune baron très surpris.

— Mais qu'a donc monsieur de Montmorency? pensaitil. N'est-ce pas un grand honneur pour le meunier d'avoir une fille à la courr En quoi cet honneur alarme-t-il l'amitié du maréchal ? Camille n'est-elle pas femme â se conduire comme une personne bien élevée?... Décidément, je n'y comprends rien.

Aussi, sans chercher plus longtemps à s'expliquer ce phénomène bizarre, il alla rejoindre le chevalier. Sylvain lui prit le bras.

— Si cela ne. vous contrarie pas, lui dit-il à l'oreille, nous allons reconduire chez elle la vicomtesse de Pressac.

— Et sa nièce ? ajouta Remy en souriant.

— Naturellement, répondit l'impénétrable gentilhomme avec la plus grande froideur.

En effet, ils firent escorte aux deux dames, ou plutôt aux deux demoiselles.

Remy, qui d'abord avait fait la grimace en -apercevant le visage un peu fané de la vicomtesse, avait tout à fait changé d'avis depuis qu'elle lui avait parlé.

Il avait vu cette figure osseuse et rigide s'animer et s'éclairer d'un bon sourire. En outre mademoiselle de Pressac lui avait parlé de son père et de sa mère, pour lesquels il avait un culte religieux, mêlé d'une superstitieuse curiosité.

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Lorsqu'il quitta la noble demoiselle, Remy ne manqua pas de lui rappeler qu'elle lui avait permis d'être importun.

Deux choses allaient désormais l'attirer dans cette maison : la présence de Camille, sans doute ; mais par-dessus tout le vague .espoir de recueillir de nouveaux renseignements sur ses parents, et de pénétrer le mystère qui recouvrait leur mort inexplicable.

Mademoiselle de Pressac se mit gracieusement à sa disposition.

Sur un dernier remerciement, Remy s'inclina; mais, comme ses regards ne se fixaient pas obstinément sur la douairière, il lui sembla voir le chevalier échanger avec Elisabeth yn serrement de main furtif.

— Bon ! pensa-t-il. Le chevalier Sylvain, dit l'homme de bronze, a des yeux et un cœur comme les autres. Il aime Mlle de Grandpré.

Il garda pour lui cette découverte, et n'en ouvrit pas la bouche au chevalier qui l'entraînait.

— A présent, causons, dit Sylvain.

— Je le veux bien, fit Remy.

— Ah ça I mon cher, qu'avez-vous fait au cardinal ? demanda brusquement le chevalier.

— Moi ? dit le baron, avec une surprise admirablement jouée.

— Oui, vous.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami. Qu'estce qui peut vous faire supposer que j'aie fait quelque chose au cardinal ?

— Je suis de ses amis, vous ne l'ignorez pas.

— Je me souviens, en effet, que vous me l'avez dit. C'est donc lui qui...

— Non, ce n'est pas lui; mais ses amis sont mes amis, reprit le chevalier, et je les ai entendus ce soir vous envoyer à tous les diables.

— A quel sujet ?

— Au sujet de certaine surprise que le ministre mena-

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geait au roi, et que vous avez fait tourner, je ne sais comment, à sa confusion.

-^ Ah! fort bien, fit Remy en riant. Je vois ce que vous voulez dire. J'ai entendu, en effet, le roi morigéner M. le cardinal à propos de renseignements inexacts que ses créatures lui avaient fournis.

— Inexacts 1 interrogea le chevalier. Vous en êtes certain ?

— Personne ne peut Têtre plus que moi, puisque j'étais avec la reine et le maréchal, pendant que le cardinal les croyait seuls.

— Ils Tétaient en effet, baron, personne ne le sait mieux que vous non plus.

— Et lors même que ce serait vrai, quel mal y auraît-il à ce que la reine et le maréchal allassent se reposer un instant dans un boudoir ?

— Personnellement, je n'en vois aucun, répondit le chevalier ; ni vous non plus, n'est-ce pas ? ajouta-t-il avec une fine raillerie. Cependant, poursuivit-il, il faut croire que ce tête-à-tôte ne laissait pas que d'intriguer le roi et le cardinal, puisqu'ils venaient le troubler.

— Et en grande agitation, fit Remy, mais ceci les regarde. Pour ma part, en quoi suis-je cause de l'humiliation du cardinal? J'accompagnais la reine, à qui monsieur de Montmorency me faisait l'honneur de me présenter. Est-ce ma faute si Sa Majesté et son ministre ont chois pour envahir le boudoir ce moment inopportun ?

— Assurément, dit le chevalier avec une onction ironique. Je vous crois. Vous n'êtes pour rien dans cette affaire; vous n'avez pas quitté Anne d'Autriche; vous êtes resté prés d'elle pendant son entretien avec le duc, et le duc n'a fait que lui parler de vous...

— Eh bien! alors? s'écria Remy triomphant.

— Oui, répliqua le chevalier, tout cela est vraisemblable pour moi, qui vous crois ; mais cela n'est pas aussi évident pour Richelieu.

— Il vous l'a dit ?

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— Non pas lui, vous dis-je, mais ses amis.

— Que suppose donc le cardinal ? interrogea Remy d'un air de défi.

— Comme on n'a pas quitté des yeux la porte du boudoir de satin blanc depuis l'instant où la reine et le maréchal y sont entrés jusqu'à celui où Louis et son premier ministre y ont pénétré, on est sûr que vous n'y êtes venu ni avec eux ni après eux.

— En vérité 1 fit le baron avec un sourire contraint.

— On suppose donc — et remarquez que ce n*est pas moi — continua le chevalier, que vous étiez caché, à dessein ou par hasard, dans le boudoir blanc, que vous y avez vu venir Richelieu, accompagné de M. de Laffeymas, que vous avez entendu les deux ou trois mots qu'ils ont échangés, que vous avez deviné quel danger menaçait la reine et le maréchal, et qu'enfin, pour les sauver de la colère royale, vous avez donné le change à Sa Majesté.

Si la nuit n'avait pas été si épaisse, le chevalier aurait vu pâlir Remy, que ce trouble aurait trahi. L'obscurité le préserva.

— Parbleu I s'écria-t-il en riant de plus en plus fort, ce n'est pas mal imaginé.

— N'est-ce pas? fit Sylvain. Maintenant, reprit-il d'une voix posée, ne croyez pas que je cherche pour mon compte à débrouiller la vérité, ni à vous arracher un aveu. Bien plus, je trouve que, si le cardinal ne s'est pas trompé dans ses conjectures, ce que vous avez fait est de bonne guerre, car alors vous êtes son ennemi, et vous avez le droit de vous défendre par la ruse contre la ruse.

— Prenez garde I l'arrêta Remy. Ma vanité va presque regretter que le cardinal ait fait fausse route.

— Ne regrettez rien, répondit le chevalier en hochant gravement la tête. Si peu de chose que soit Richelieu selon vos idées, je vous défie de contester qu'il soit un homme habile et un adversaire dangereux. Ne serait-ce que par la toute-puissance dont il dispose, il est plus à redouter que le plus terrible de vos ennemis. Si donc je

vous ai longuement entretenu de cet incident, c'est pour vous montrer dans quel péril vous vous êtes volontairement jeté et pour vous dire ceci : — Prenez garde, mon cher baron I Ne sortez plus à l'avenir sans vous assurer que votre épée joue bien dans son fourreau. Si Ton vous cherche quelque querelle, évitez-la. Défiez-vous de tout, de tous, de votre ombre même.»

— Oh ! ricana Remy, de quel ton grave vous me débitez ces prétendues recommandations 1

— Riez tant que vous voudrez, mon ami, mais, croyezen mon expérience, on n'offense pas impunément un homme comme Richelieu ; or, s'il acquiert la certitude que les choses se sont passées comme je viens de vous les raconter, si c'est par vous qu'il a été bafoué, si c'est vous qui avez attiré sur lui l'ire du roi et le mépris d'Anne d'Autriche, Richelieu ne vous le pardonnera pas,

— Et que fera-t-il ? demanda ironiquement Remy.

— Je ne sais ce qu'il fera, répondit Sylvain sans se départir de sa gravité ; mais si j'ai tenu à vous accompagner ce soir, c'est que je craignais que vous n'arrivassiez pas à bon port, et mon amitié ne pouvait pas le permettre.

Remy devint sérieux à son tour.

Sur ces paroles grosses de menaces dans l'avenir, Sylvain serra la main du baron et s'éloigna.

Malgré l'apparente tranquillité qu'il s'était efforcé de montrer, Remy était loin de ressentir l'ironique dédain dont il avait fait preuve envers le cardinal.

Richelieu ne s'était trompé dans aucune de ses conjectures. Les choses s'étaient bien passées ainsi que le chevalier et les amis du premier ministre les avaient interprétées.

Donc toutes les craintes que Sylvain avait conçues étaient fondées. Donc, à partir de ce jour, Remy devait s'attendre à tout. De quelque façon que l'atteignît la veng^eance du cardinal, elle demeurait suspendue sur sa tête comme l'épée de Damoclès. Cette perspective ne laissa

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pas que de refroidir les juvéniles enthousiasmes qui avaient fait battre dans la soirée le ccBur de notre héros.

Tout allait trop bien jusqu'ici. En effet, Remy n'avait eu que la peine de paraître. Les événements l'avaient servi et pour ainsi dire porté.

Mis tout à coup en lumière par un concours de circonstances que lui-même était*â cent lieues de prévoir avant de s'y trouver mêlé, il avait recueilli les fruits de son audace : l'amitié des uns, la haine des autres.

Malheureusement, dans le système des coiiq>ensations, l'amitié du maréchal et celle de la reine étaient loin de faire équilibre à la haine de Richelieu.

Le cardinal était tout-puissant.

Le doc était un des plus grands gentilshommes du royaume, c'est vrai; mais on le laissait croupir dans l'oubli aufond de son gouvernement du Languedoc.

Quant à la reine, harcelée par le cardinal, qui ne pouvait lui pardonner ses rigueurs, délaissée par un roi trop crédule, perfidement calomniée par les innombrables créatures que le premier ministre multipliait chaque jour autour de lui, elle ne courbait pas la tète, mais, en songeant au sort de sa belle-mère, elle ne pouvait s'empêcher de frémir et de trembler pour elle-même.

Remy ne voyait pas luire bien clairement ces déplorables vérités. Il était encore de ceux qui croyaient qu'un Montmorency était quelque chose, et qu'une reine disposait à son gré de toutes les faveurs, sinon de tous les pouvoirs.

Aussi commença-t-il par se rassurer à l'idée qu'il pouvait s'appuyer sur ces deux colosses protecteurs ; puis il finit par oublier tout à fait les sinistres prophéties du chevalier, dès que sa pensée se reposa sur Camille.

Cette fois encore, il pouvait se flatter d'avoir été l'enfant gâté du hasard.

Non seulement il* avait trouvé le moyen de se rapprocher d'elle et de la faire venir à la cour, — ce qui lui eût semblé l'instant d'avant la chose la plus irréalisable du

monde ; — mais c'était à lui qu'on s'était adressé pour solliciter la grâce de fixer la résidence de la meunière à Paris, dans une maison dont on lui ouvrait les portes à deux battants,

C'était plus que du prodige, c'était un vrai conte de fées. Pas n'est besoin de dire de quels rêves enivrants son sommeil fut bercé. C'était demain, oui, demain, que ce miracle allait s'accomplir I

A quatre heures il était sur pied. A cinq, il descendait dans la rue. Fort heureusement, si la matinée était fraîche, elle était belle. Son impatience arpenta pendant une heure l'étroit espace sur lequel s'étendait la façade de l'hôtellerie. A six heures précises, exacte comme une reine, ladudiesse arriva.

Remy la devina plutôt qu'il ne la reconnut, car elle avait le visage et les épaules couverts d'une mantille de dentelle noire, qui ne permettait pas de distinguer ses traits. Il monta dans le carrosse, dont un laquais lui ouvrit silencieusement la portière, et remarqua que les valets ne portaient point de livrée.

Tant que la voiture roula dans Paris, Mme de Che- ▼reuse ne daigna pas rompre le silence qu'elle avait gardé, mais, dès que l'on fut en rase campagne, elle se dépouilla rapidement de la mantille qui l'enveloppait et se pencha au dehors pour aspirer à pleins poumons les parfums printaniers de cette délicieuse matinée.

— Décidément, baron, dit-elle en frissonnant d'aise sous les rayons du soleil, vous valez votre pesant d'or.

— Encore ! dit Remy qui se prit à sourire.

— Toujours, baron, toujours. C'est que réellement vous avez tout pour vous : l'exactitude, la discrétion...

— Décidément, madame, vous voulez que je me cache ou que je m'en aille.

— Pourquoi ?

— Parce qu'on ne décoche pas de tels éloges à la face d'un gentillàtre de mon espèce.

— Ne les méritez-vous pas ?

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— Tant s'en faut, madame !

— Alors prouvez-moi le contraire.

— De quelle façon ?

— En me racontant ce qui s*est passé entre la reine, le duc et vous.

— Rien que de très simple, madame. M. le maréchal m'a présenté à Sa Majesté...

— Que me contez-vous là, baron ! Vous imaginez-vous que je sois une créature du cardinal ?

— A Dieu ne plaise, duchesse !

— Alors refusez tout simplement de me répondre. J'aime mieux cela. C'est moi, entendez- vous bien > c'est moi qui, de la part de la reine, ai prié le maréchal de se rendre dans le boudoir bleu. Donc, je sais fort bien que ce n'est pas pour une présentation banale qu'il s'y trouvait. Ce qui s'y est passé, vous ne voulez pas me le dire, c'est très bien, je ne vous en veux pas. Au contraire, je suis trop l'amie d'Anne d'Autriche pour ne pas comprendre que vous lui garderez le secret, et pour ne pas vous remercier en son nom. Seulement, c'est peine inutile.

— Comment ? demanda Remy un peu déconcerté.

— Parce qu'un jour ou l'autre, la reine me racontera ce que vous me cachez avec tant de soin, et ce que je saurais déjà, si j'avais eu le temps de recevoir ses confidences.

— Sa Majesté a le droit de faire toutes les confidences qu'il lui platt, répondit Remy en s'inclinant.

— Ce qui revient à dire que vous vous garderiez bien de les faire pour elle, répliqua vivement Mme de Chevreuse. Donc j'avais raison en disant que vous étiez un puits de Hiscrétion...

Et elle partit d'un frais éclat de rire.

— Voulez- vous, poursuivit-elle, m'entendre ajouter que le duc aime la reine, que ce bruit est venu aux oreilles de Sa Majesté, qu'elle a voulu s'en expliquer avec lui et lui réclamer certain portrait...

Remy devint horriblement pâle.

— Vous le voyez, reprit-elle avec un fin sourire, pour peu que je sache encore que le cardinal voulait les surprendre et que vous avez fait échouer ce projet, il ne me reste plus à deviner qu'une énigme...

— Laquelle ? interrogea Remy troublé.

— C'est d'imaginer comment vous êtes intervenu si à propos dans un entretien que vous avez certainement entendu.

— Moi ! se défendit énergiquement le baron.

— Sans doute, car alors comment auriez-vous su quel danger menaçait la reine > fit la duchesse triomphante.

Remy ne trouva pas un mot à répondre.

Il souffrait visiblement. Il lui semblait monstrueux que la duchesse parlât si légèrement d'un secret d'État. Involontairement, il promenait autour de lui des regards effrayés, comme s'il avait redouté que quelqu'un pût surprendre cetre conversation.

Quant à Mme de Chevreuse, elle le contemplait d'un air finement ironique. On aurait dit d'un chat qui joue avec une souris. •

— Allons ! reprit-elle avec bonté, rassurez-vous, charmant cavalier. Personne ne peut nous entendre, et je possède plus de secrets du môme genre que vous n'avez de cheveux sur la tète. J'ai même une qualité assez rare, ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, c'est que je sais les garder.

Remy respira plus librement. Ces paroles et la façon dont elles avaient été prononcées lui rendirent sa tranquillité.

— Donc, fit la duchesse, puisque vous ne voulez pas vous confesser à moi, parlons d'autre chose ; de la meunière, si cela vous plaît, puisque nous allons chez elle. Estil bien vrai que vous ne l'ayez vue qu'une fois, et dans les cifconstances que le duc m'a racontées ?

— Oui, madame.

— C'est-à-dire en prenant d'assaut le moulin de Barthez }

qui a fait bâtir ce magnifique moulin, est arrivé dans le pays qu'il habite avec un magot déjà honorable.

— C'est possible, accorda Remy. Pourtant, quelle apparence qu'un homme déjà riche hasarde son argent sur les éventualités d'un commerce qui pouvait aboufir à une catastrophe r

— C'est ce que je me suis dit, fit la duchesse. Aussi la deuxième hypothèse que je vais vous soumettre m'est venue tout aussitôt.

— Et quelle est-elle ?

— Ne vous ètes-vous pas étonné, comme moi, qu'un duc et maréchal de France fût l'ami intime d'un meunier ?

— En effet, duchesse, mais j'avais pensé qu'en échange de certaines complaisances... d'un moulin prêté à propos... monsieur le maréchal, que l'on dit excessivement généreux...

— Il y a certainement du vrai dans ce que vous croyez; mais, si royale que soit cette libéralité, je n'y vois pas la source d'une fortune de cette importance. Aussi n'est-ce pas à cette idée que je m'étais arrêtée.

— Ah ! fit Remy très attentif.

— Avez- vous bien examiné Mme Barthez?

— Oui.

— Comment la trouvez-vous ?

— Charmante, jolie même. Des traits fins, une taille ravissante, des yeux spirituels...

— Précisément. Eh bien ! j'avais supposé que le duc... autrefois...

— C'est juste I s'écria Remy, étonné de n'avoir pas eu plus tôt la même pensée.

Mme de Chevreuse secoua négativement la tète.

— Eh bien I pas du tout, fit-elle. Je m'étais trompée comme vous. Le duc n'a jamais été l'amant de madame Barthez.

— Vous croyez ? demanda Remy.

— J'en suis sûre.

— Qui VOUS a dit le contraire ?

— Monsieur de Montmorency lui-même.

— Bon ! Quelque défaite sans valeur...

— Mieux que cela, baron, sa parole de gentilhomme.

— Ah I fit Remy, qui cette fois ne conserva aucune arrière-pensée..

-— Aussi, reprit la duchesse, j'ai été forcée de revenir à ma première idée.

— C'est-à-dire que Barthez avait déjà sa fortune faite quand il est venu s'établir à Moulin-Galant ?

— Précisément.

— Mais comment Taurait-il gagnée ? car il devait être jeune à cette époque. Barthez ne paraît guère avoir plus

' de quarante ans.

— Assurément. Ce point seul demeure donc obscur. Mais une fois Thypothèse admise, le reste va de soi. Avec ce qu'il possédait, Barthez a acheté quelques terres. Puis il en a accumulé les revenus, y a joint ses bénéfices, et comme, d'année en année, ces revenus et ces bénéfices ont été sans cesse grossissants, il en est résulté que les terres du meunier sont devenues une véritable seigneurie.

— En effet, dit Remy, de cette façon tout s'explique; tout, jusqu'à l'éducation exceptionnelle qu'à reçue la meunière et qui m'avait si fort étonné tout d'abord. Mais comment se fait-il que Barthez, riche au point de faire envie à la plupart de nos gentilshommes, continue à mener cette vie de galérien >

— Oh ! vous m'en demandez trop, répliqua la duchesse en riant. Je ne le comprends pas plus que vous.

Remy ne pouvait plus insister. Il garda le silence, mais il était facile de voir que ces renseignements étaient loin de lui suffire, et que la vie du meunier restait voilée pour lui d'une mystérieuse obscurité.

Pendant ce temps, le carrosse roulait au trot de deux chevaux vigoureux. Les mille incidents qui surgissent à chaque pas dans un voyage de ce genre détournèrent bien-

tôt Tattention de la duchesse et celle de son cavalier du sujet qu'ils avaient abordé.

Pourtant, vers dix heures, comme ils venaient de dépasser Essonne, Mme de Chevreuse étendit la m^in dans la direction d*un bouquet d'arbres qu'elle désigna.

— C'est là, dit-elle.

En même temps, elle rajusta sa coiffure et ramena sur son visage la mantille qu'elle avait laissée tomber sur ses épaules. Involontairement la pensée de Remy se reporta sur le meunier et sur l'inconcevable fortune dont Camille serait un jour l'unique héritière. Maintenant il se défiait presque de ces fausses bonnes gens, et se promettait de les étudier plus sérieusement qu'il ne l'avait fait.

La porte du moulin était toute grande ouverte. Le car-* rosse de la duchesse n'eut donc que la peine de pénétrer dans la cour. Barthez accourut à ce bruit et s'informa.

Mme de Chevreuse déclina son nom. Aussitôt le meunier se découvrit avec empressement, ce qui ne l'empêcha point de froncer ses énormes sourcils noirs. Remy s'en aperçut.

— Donc, pensa- t-il, cette visite ne plaît point à M. Barthez. En aurait-il été informé déjà?

Il fut tiré de ces réflexions par l'indicible étonnement que le meunier manifesta, en reconnaissant dans le cavalier de la duchesse ce même baron de Montbrun qui, trois jours auparavant...

Barthez demeura littéralement cloué au sol.

Évidemment, si la visite de la duchesse avait été annoncée, il n'en était pas de même de celle de Remy.

Mme de Chevreuse remarqua la surprise du meunier.

— Éh bien I fit-elle avec un peu d'impatience, ne reconnaissez-vous pas monsieur le baron ?

— Au contraire, madame... ;balbutia Barthez, mais je m'attendais si peu... N'importe I ajouta-t-il en recouvrant sur-le-champ son urbanité, que madame la duchesse et monsieur de Montbrun soient les bienvenus au moulin.

Aussitôt il les conduisit dans la grande salle du pre-

mier. Sur une large table un couvert appétissant était dressé. Du linge immaculé, des verres étincelants, de l'argenterie massive et luisante, des volailles froides, du pâté de venaison: tels furent les objets qui saisirent agréablement les yeux et Todorat de la duchesse.

— A la bonne heure ! dit-elle. C'est plaisir que de venir au moulin I Eh bien I mettons-nous à table, car j'ai un appétit de croquant. Nous causerons, en déjeunant, du sujet qui m'amène.

Barthez la fit asseoir à la place d'honneur et fit signe à Remy d'occuper sa droite.

Presque aussitôt, sans qu'aucun ordre eût été donné, sans qu'elles eussent même été appelées, Camille et sa mère firent leur apparition.

Cette fois, il n'y avait plus à en douter, la duchesse était attendue.

En effet, Mme Barthez avait mis ses plus beaux atours. C'était un costume de riche paysanne, sans aucune prétention aux souveraines élégances que sa fortune lui aurait permises.

Sous ces habits coquets et simples à la fois, la femme du meunier avait véritablement très bon air, ou plutôt très bonne tournure.

Quant à Camille, sa toilette était un peu plus recherchée. Elle se composait d'une robe longue de soie noire, crevée de satin bleu de ciel et agrémentée de rubans de même couleur. Un col et des manchettes en guipure de Venise dessinaient sur le fond noir de la robe leurs capricieuses arabesques. Un nœud de satin bleu retenait ses admirables cheveux blonds, qui retombaient autour de son front et de son visage en vaporeuses et innombrables frisures.

Comme son mari, comme son père, Mme Barthez et Camille ne purent retenir un geste de surprise en apercevant Remy.

Chez la mère, ce fut une visible expression de contrariété ; chez la jeune fille, ce fut une expression non moins

visible de joyeux étonnement, suivie d'une brusque colo> ration des joues et d'un embarras qu'elle ne parvint pas à surmonter immédiatement.

La duchesse était trop fine pour ne pas saisir au passage ces nuances, presque aussi rapides cependant que la pensée.

— Allons ! fit-elle avec une feinte bonhomie, je vois que mon arrivée avait été signalée, mais que celle du baron n'a [pas eu le même honneur. C'est égal, j'espère que nous finirons par nous entendre.

 ces mots, avec une grâce enchanteresse, elle fit signe à Mme Barthez de s'asseoir et plaça Camille à sa gauche.

— Maintenant, poursuivit-elle, causons.

Puis, s'adressant au meunier, qui se trouvait juste en face d'elle:

— Qui vous a prévenu, mon ami ? demanda- t-elle. C'est le maréchal ?

— Oui, madame.

— Il avait donc expédié un courrier >

— Il a eu cette bonté. .

— Décidément, reprit la duchesse, M. de Montmorency attache â la démarche dont je suis chargée une importance que je ne conçois pas très bien. Vous a-t-il dit de quoi il s'agissait ?

— Il m'a écrit que, sur la proposition de M. de Montbrun, Sa Majesté la reine avait manifesté le désir d'entendre chanter par Camille certaine romance espagnole...

— En effet, voilà tout simplement de quoi il est question, dit Mme de Chevreuse.

— Je conçois, madame, que vous trouviez la chose toute simple ; pourtant vous me permettrez de ne pas être tout à fait de votre avis, répondit Barthez d'une voix humble, mais ferme. Camille est notre unique enfant; nous n'avons ni le désir ni la possibilité de nous séparer d'elle sans comproni/bttre de graves intérêts....

— Mon ami, interrompit la duchesse, je n'ignore rien

de votre position. Je sais à n'en pas douter que vos intérêts ne souffriraient que médiocrement d'une perte de temps et d'un déplacement insignifiants. L'excuse que vous invoquez n'a donc aucune valeur à mes yeux. D'ailleurs, à supposer qu'elle soit valable, votre femme pourrait sans danger s'absenter quelques jours.

— Permettez-moi, madame, de vous faire observer que la présence de ma femme au moulin est aussi indispensable que la mienne. C'est elle qui tient tous les comptes, qui règle avec tous nos fermiers, nos clients...

. — Alors, répliqua froidement la duchesse, nulle mieux qu'elle ne pourra m'apprendre si vous avez parfait, cette année, votre million.

Barthez baissa la tète et perdit contenance.

— Ceci, répondit-il pourtant, ne regarde que moi, madame...

— Aussi ne vous demandé-je pas de comptes, l'arrêta fièrement Mme de Chevreuse. Je voulais vous faire sentir que Sa Majesté sera peu sensible aux doléances d'un millionnaire, quand il s'agit de satisfaire un caprice aussi peu coûteux que le sien.

Le ton sur lequel avaient été prononcées ces paroles déconcerta tout à fait Barthez.

Remy se pencha légèrement pour observer Camille. Elle émiettait son pain sur la nappe avec une sorte de crispation fiévreuse, et tenait les yeux obstinément fixés sur son assiette. On aurait juré que les objections élevées par son père n'étaient pas de son goût.

Quant au meunier, il ne se découragea pas.

— Je conçois, reprit-il après un court silence, que la reine se soucie peu des affaires d'un pauvre diable comme moi ; mais elle n'ignore pas que je suis père et qu'à ce titre j'ai le droit et le devoir de veiller sur mon enfant. Or, en admettant que je m'incline devant ce caprice royal, croyez-vous, madame, que j'aie lieu de me rassurer à la pensée que Camille sera seule à la cour, sans protecteur, sans amis, logée sans doute dans les combles du

Louvre, en compagnie de filles ou femmes de chambre dont la conduite n'est pas toujours irréprochable ? Non, madame, non, ajouta-t-il avec feu, cela ne se peut pas ; vous le comprendrez vous-même, et vous voudrez bien le faire comprendre à Sa Majesté.

— Tant de mauvais vouloir me surprend de votre part, fit la duchesse avec un sourire de pitié. Comment osezvous dire que Camille n'aura pas de protecteur, lorsque

a main de sa souveraine se sera étendue sur elle } En connaissez-vous une plus respectable, plus respectée ?

— Non, sans doute ; mais mon enfant n'a pas d'amies, et l'isolement m'effraie pour elle autant que le fracas de la cour.

— Vous oubliez, monsieur, fit observer Remy, que votre fille a au moins une amie à Paris.

— Qui donc ? demanda vivement Barthez .

— Mademoiselle de Grandpré.

— Lisbeth! s'écria joyeusement Camille en joignant les mains de plaisir.

Le meunier laissa échapper une grimace de désappointement.

— Certainement, dit-il, je n'ai pas oublié que mademoiselle de Grandpré a daigné témoigner beaucoup d'amitié à ma fille ; mais elles ne sont point du même monde, et rien ne prouve que cette jeune personne serait aussi bien disposée envers elle à Paris qu'elle l'était à Essonne, au sein du désœuvrement et de la solitude.

— Si tel est le seul scrupule qui vous arrête, répondit Remy, je puis réduire à néant d'un seul mot toutes les impossibilités que vous avez essayé de faire valoir auprès de la duchesse.

— De quelle façon ? interrogea Barthez, que l'inquiétude commençait à gagner.

Quant à la duchesse, elle regardait curieusement Remy, en qui elle ne s'attendait pas à rencontrer un auxiliaire aussi puissant.

— Mademoiselle de Grandpré était hier au cercle de la reine, lorsque Sa Majesté a manifesté le désir dont madaipe de Chevreuse se fait l'interprète, continua Remy.* Elle a entendu s'agiter cette question, elle n'a perdu aucune des objections que M. de Montmorency a soulevées avant vous devant Anne d'Autriche, et elle s'est offerte aussitôt de les combattre. C'est moi que cette jeune personne a député auprès de la reine pour obtenir la faveur de loger Camille. Sa Majesté y a consenti de la meilleure grâce du monde, et, à moins que vous ne taxiez d'indignité Mlle de Grandpré ou Mlle de Pressac, sa tante, je ne vois pas...

— Mais, en effet I s'écria la duchesse, rien n'est plus simple. Que ne le disiez-vous plus tôt, baron ?

A ces mots, elle se tourna vers le meunier.

-^ Eh bien ? fît-elle. Qu'avez-vous à répondre, maintenant ?

-« Rien, madame, confessa Barthez. Je me rends à tant de bonnes raisons. ^

— Mais non sans quelque effort, dit Mme de Chevreuse avec un sourire.

— J'en conviens, madame. Un père ne se sépare jamais volontiers de son enfant.

Mme Barthez ne jugea pas à propos de placer la moindre observation. Elle se contenta d'adresser à Remy un regard chargé de dépit, sinon de haine.

Quant à Camille, bien qu'elle affectât la plus parfaite indifférence, il était aisé de voir qu'elle était ravie de ce dénoûment. Ses grands yeux noirs lançaient des éclairs de joie, mal éteints par les cils longs et soyeux qui, frangeaient ses paupières.

Le déjeuner se ressentit des dispositions contraires qui animaient chacun des convives.

La duchesse l'abrégea en se levant.

— Allez, mon enfant, dit-elle à Camille, nous vous attendons.

-—Et surtout pas de paquets embarrassants, ajouta

IçB LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT

Remy. Mlle de Grandpré m*a bien recommandé de vous le dire.

Un quart d'heure après, la fille de Barthez prenait place auprès de Mme de Chevreuse, dont le carrosse s'éloignait bruyamment.

Le meunier et sa femme se regardaient d'un air attristé.

— Du moins, fît Barthez, nous n'aurons rien à nous reprocher. Nous avons fait ce que nous avons pu.

Remy pressentait de plus en plus un mystère.

Évidemment, entre les raisons présentées par le duc et celles alléguées par Barthez, il y avait une corrélation frappante. Ni le maréchal ni le meunier, ne voyaient partir la jeune fille avec plaisir.

De la part de Barthez, c'était excusable, car enfin Camille était son enfant; mais de la part du duc?... Et le duc avait pris la peine d'expédier un courrier I de donner ses instructions I Pourquoi ? Quelle sollicitude le poussait à s'inquiéter du sort d'une jeune fille à laquelle rien ne le rattachait ostensiblement }

A force de songer à ces bizarreries, Remy en arriva à supposer plus d'absurdités que de vraisemblances.

En dernier lieu, celle qui se présenta à son esprit le fit rougir de honte.

— Peut-être, se disait-il, Camille est-elle la maîtresse du maréchal...

Aussitôt il leva les yeux sur ce jeune et joli visage, comme pour y trouver la réponse qu'il cherchait. Il était assis en face d'elle et pouvait la contempler à l'aise. La première fois qu'il l'avait vue, elle portait une simple robe de laine grise, longue et fort élégamment coupée, c'est vrai, mais vierge de tout ornement.

La simplicité de ses vêtements n'avait pas empêché le jeune baron de remarquer toutes les perfections qu ils recouvraient; mais aujourd'hui il lui semblait que ces trésors étaient plus en relief, que ces formes étaient plus pures, que ces beautés étaient plus éclatantes.

La toilette de Camille était cependant sévère plutôt que voyante, mais elle était si complète et d'un goût si parfait, qu'elle faisait admirablement ressortir les moindres avantages de la jeune fille.

Ses cheveux blonds, crôpelés, presque rebelles, dont un ruban bleu entourait, bien plus qu'il ne retenait les nattes opulentes et dorées, formaient autour de sa figure une sorte de broussaîlle nuageuse, dans laquelle se jouaient capricieusement les rayons du soleil.

Sur son teint de lis, sur cette peau transparente et nacrée, si fine, qu'elle laissait deviner le réseau de veines qui l'irisait de lignes bleuâtres, ses sourcils, ses yeux et ses cils noirs formaient un contraste singulier, et donnaient un caractère étrange de virilité à la physionomie.

Le nez correct, petit, aux narines roses et mobiles, surmontait une bouche divine, véritable nid de grâces, de gaieté et de fine ironie.

Les lèvres, pleines, rouges et rebondies comme la pulpe d'une cerise, laissaient voir en souriant une rangée de dents semblable â un collier de perles. Le menton, rond, un peu saillant, creusé d'une fossette adorable, dénotait une volonté ferme et complétait l'ensemble énergique de cet irréprochable visage.

Sur les épaules arrondies qui s' effaçaient pour mieux faire ressortir une gorge bien placée, le col, un peu long, flexible, gracieux, se prêtait avec une élégance indicible aux moindres mouvements du corps.

La taille, fine et souple, admirablement cambrée, dissimulait mal, sous les plis qui l'emprisonnaient, une opulence et une correction de formes que le statuaire eût enviées.

La main, blanche, longue, aux doigts fuselés, dénotaitune pureté de race que la cambrure du pied et la finesse des attaches venaient encore confirmer.

— Est-ce bien une meunière?... se demandait Remy à mesure qu'il détaillait ces perfections. £xiste-t-il au monde une patricienne aussi heureusement douée ?

Tout, en effet, achevait, non pas seulement de l'étonner, mais encore de le confondre.

Quelle école avait donné à Camille cette distinction suprême, qui était pour ainsi dire à cette époque un privilège de naissance ? Quelle main expérimentée avait présidé à l'ajustement de ses habits ? Quelle intelligente fée avait dirigé son éducation ?

N'étaient-ce pas autant de problèmes, lorsqu'on savait de quelle souche vulgaire était softi ce magnifique rejeton ?

Aussi Remy ne cessait de fouiller des yeux chacune des lignes de ce charmant visage, d'interroger chacun des gestes et des mouvements de ce corps merveilleux. Mais il n'y découvrait rien qu'un embarras pudique, un cachet d'innocence et de naïveté qui le déroutaient.

Jamais, non, jamais cette chaste enfant n'avait été souillée par de révoltantes caresses I Non, elle n'était la maîtresse ni de M. de. Montmorency ni d'aucun autre! Ces profanations laissent des traces. Elles se révèlent par la hardiesse du regard, par l'aplomb du corps, par ces mille riens intraduisibles qui ont pourtant une si dangereuse éloquence auprès du connaisseur.

Au contraire, Camille, qui sentait peser sur elle le regard investigateur et presque courroucé du baron» baissait les yeux pour ne pas voir, et s'agitait avec un malaise évident, comme si elle avait espéré s'y soustraire. La position n'était pas tenable pour elle.

La duchesse de son côté se livrait au même examen sur sa personne. Elle la couvait de ce terrible regard de femme qui découvre chez une rivale plus de qualités qu'elle n'en possède, et plus de jeunesse, ce qu'elle pardonne plus difficilement encore.

Remy comprit la délicatesse de cette situation, et, comme ses absurdes suppositions s'étaient entièrement évanouies, il résolut d'épargner à la jeune fille un plus long supplice.

— Vous connaissez intimement Mlle de Grandpré? demanda-t-il.

— Oui, monsieur, répondit Camille d'une voix si douce, qu'elle vibra comme une musique délicieuse à l'oreille et au cœur du gentilhomme.

— Et aussi Mlle de Pressac? ajouta-t-il.

— Oui, monsieur.

— Pourtant, vous n'êtes jamais allée à Paris? reprit-il.

— Deux ou trois fois seulement, monsieur.

— Avec vos parents ?

— Non, monsieur, avec Lisbeth et sa tante.

— Alors, si j'ai bien compris les deux ou trois mots que votre père a laissé échapper, c'est à Moulin-Galant que vous avez connu ces deux dames ?

— A Essonne, oui, monsieur.

— Elles ont donc une propriété dans les environs?

— Très belle, et qui touche un coin de terre dont mon père s'est rendu acquéreur quelque temps après son arrivée dans le pays.

— Ah ? fit Remy, qui vit que la duchesse ne l'avait pas trompé.

— Oui, monsieur, c'est même ce qui m'a procuré l'honneur de faire leur connaissance.

— Vraiment I

-^ Il s'agissait de... Ahl mon Dieu, fit Camille, en riant, je ne sais si je me rappellerai ce gros vilain mot de procureur.... Ah I oui. Il s'agissait d'établir entre mademoiselle de Grandpré et nous, une délimitation de propriété. Le vendeur prétendait posséder certains droits qu'on lui contestait au nom de Lisbeth, alors âgée de sept ou huit ans. Mon père se rendit chez ces dames, et leur déclara qu'il était prêt à faire toutes les concessions imaginables. L'affaire n'eut donc pas de peine à s'arranger. Cependant, comme elle était dirigée par des hommes de chicane, on mit plus d'une grande heure à rédiger un acte, et à faire signer par mon père l'abandon de droits qu'il ne réclamait pas.

— Et vous assistiez à ces débats ? interrogea Remy.

— Non, pas précisément. Mon père m'avait laissée

dans le jardin. Je folâtrais à travers la pelouse, poursuivant je ne sais quel papillon capricieux, lorsque j'aperçus une petite fille qui accourait au-devant de moi. C'était Elisabeth, celle au nom de qui s'agitaient en ce moment de si graves questions. Ah I je vous jure qu'elle ne s'en doutait guère, monsieur; car, pendant tout le temps qu'on nous laissa seules, nous brisâmes une superbe poupée, et nous dévastâmes une ou deux corbeilles de fleurs.

— Ce dont vous fûtes sévèrement réprimandées, j'en suis sûr, dit Remy en souriant.

— Pas trop, répondit Camille sur le même ton, car on ne s'en aperçut qu'au moment où il fallut nous séparer ; et, à ce moment4â, Lisbeth éprouva un si profond chagrin, jeta des cris si perçants, qu'on dut lui promettre que je reviendrais et que, si je ne revenais pas, on irait me chercher.

C'est donc à cette époque, déjà éloignée, puisque treize années ont passé sur notre amitié, sans l'amoindrir, que remontent mes relations avec Mlle de Grandpré.

Malgré la différence d'âge qui nous séparait, — car Lisbeth a trois ans au moins de plus que moi, — nous continuâmes régulièrement à nous voir. En grandissant, les sentiments de sympathie qui nous unissaient Tune â l'autre ne firent que s'accroître.

Pendant les sept mois d'été que Mlle de Grandpré demeure dans sa propriété d'Essonne, il n'est presque pas de jour où je n'aille passer quelques instants auprès d^elle, et où elle ne daigne venir elle même au moulin. Quant aux cinq mois d'hiver pendant lesquels elle séjourne régulièrement à Paris, ils étaient pour nous tous les ans une source de larmes, quand Mlle de Pressac, sa tante, proposa d'atténuer cette longue et douloureuse séparation en m'emmenant avec elle.

Mon père ne voulut pas y consentir. L'abtme que la naissance, sinon la fortune, a creusé entre Lisbeth et moi, lui faisait craindre que je ne prisse au contact de

cette société des goûts peu en harmonie avec notre humble position.

Cependant, je vous Tai dit, monsieur, l'insistance de la vicomtesse de Pressac, les supplications de Mlle de Grandpré, triomphèrent quelquefois des scrupules de mon père. C'est ainsi que j'ai passé déjà chez elles près de trois mois à Paris.

— Mais vous n^ètes jamais venue à la cour ? demanda la duchesse.

— Jamais, madame. La vicomtesse avait offert de m'y présenter, malgré mon peu de naissance, mais mon père s'y est toujours obstinément opposé.

— Et vous êtes bien certainement désireuse d'y débuter, mon enfant ^

— Pas trop, madame, avoua timidement Camille.

— Pourquoi donc ? n'est-ce pas une précieuse faveur et un terrain curieux à connaître ?

— Au contraire, madame. C'est précisément ce qui m'effraie. J'ai peur d'y être gauche, empruntée, ridicule.

— Oh ! ne craignez rien, fit vivement Remy, Mlle de Grandpré m'a chargé de vous dire que vous ne vous inquiétiez d'aucun de vos ajustements.

— Je l'en remercie, répliqua la jeune fille avec une nuance de fierté. Je m'estimerai heureuse de consulter son goût, son expérience; mais, en se résignant à me laisser partir, mon père a voulu que je ne fusse à la charge de personne, et a mi& dans la valise que j'emporte de quoi suffire amplement à mes besoins.

— A la bonne heure I s'écria la duchesse. Barthez est devenu raisonnable. Et... sans indiscrétion, savez-vous combien il a glissé dans votre bourse de jeune fille ?

— Un millier de doubles pistoles, m'a-t-il dit.

— Savez-vous, fit Mme de Chevreuse interdite, qu'il vous a fait un cadeau princier ?

— Vous croyez ? demanda Camille étonnée.

— J'en sais quelque chose, moi qui suis femme.

— Tant mieux alors. Cela m'évitera de m'adresser de nouveau à sa générosité.

— Craignait-il donc qu'une pareille somme ne vous suffît pas ?

— Probablement, madame, puisqu'il m'a priée de lui faire savoir deux ou trois jours d'avance si j'aurais de nouveau besoin d'argent.

— Allons, fit la duchesse, voilà qui me réconcilie un peu avec Barthez. Je vois qu'il est prodigue au moins envers vous des biens dont il est si sobre pour sa femme et pour lui.

^ Âh I madame... soupira Camille en levant les yeux au ciel, que me dites-vous-là !... C'est ma querelle de chaque jour avec mon père et ma mère. Quand je les vois si rudement mettre la main à la besogne, alors que je les sais riches, que je ne fais rien, que je suis bonne tout au plus à dépenser en partie leurs économies, je me demande à quoi ils songent, à quelle œuvre inimaginable ils consacrent, leur existence, dans quel but ils entassent ainsi tant de trésors inutiles >

— Ah I fit vivement Mme de Chevreuse. Cette idée-là vous est venue aussi ?

— Et je leur en ai fait part.

— Que répondent-ils alors ?

— Que cela ne me regarde pas, que leur seule distraction, leur seul bonheur est de travailler, qu'ils mourraient de chagrin le jour où ils n'auraient plus rien à faire...

— Et vous le croyez ?

— Sans doute, dit naïvement Camille, puisqu'ils me l'affirment.

La duchesse et Remy n'ajoutèrent pas un mot; mais ils échangèrent un regard d'intelligence.

Ainsi voilà une enfant, la propre fille de Barthez, qui se posait à elle-même identiquement la même question que la grande dame et 'le gentilhomme avaient agitée en venant au moulin !

Le reste du voyage s'accomplit sans autre incident qui nlérite d'être cité. A quatre heures, le carrosse de la duchesse s'arrêtait devant l'hôtel de la vicomtesse de Pres- 9ac, et Lisbeth sautait au cou de Camille. Remy qui ne pouvait en faire autant, regagna son auberge de ï Arbre sec, où l'attendait une lettre du chevalier.

« Le cardinal a manifesté le désir de vous voir, écrivait Sylvain, et m'a chargé de vous en informer. Vous pouvez sans crainte accéder à sa demande. »

— Le ^cardinal I murmura le baron stupéfait. Que me veut-il ?

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