‹ La meunière de Moulin-GalantChapitre 4 sur 12 · LA NUIT AU MOULIN · texte numérisé non relu

LA NUIT AU MOULIN

Remy ne parut pas avoir entendu la phrase que Jacques venait de lui lancer, car il ne sourcilla pas.

Dès que tout le monde se fut retiré, il invita du geste son convive à prendre place, ce à quoi celui-ci se prêta de fort bonne grâce.

— Ah I dit-il avec un soupir de soulagement en s'asseyant à son tour, vous ne sauriez croire, monsieur, combien je suis heureux de la diversion que vous avez faite. Je meurs littéralement de faim. Depuis huit heures du matin

je n*ai rien pris. Aussi, je Pavoue, la perspective de me battre à jeun avec dix-neuf adversaires ne me souriait qu*à moitié. La seule chose que je regrette, c*est que le vicomte ait profité de votre arrivée pour s'éclipser ; mais celui-là... je le retrouverai.

Tout en disant ces mots, il avait attaqué un poulet rôti, qu'il découpait avec Thabileté d'un veneur de premier ordre.

— Ainsi, dit le gentilhomme en faisant tomber une aile de volaille dans son assiette, vous n'auriez pas reculé devant cette perspective d'avoir dix-neuf adversaires sur les bras ?

— Vous en doutez ? fit Remy. Vous auriez donc reculé, vous, monsieur ?

— Pourquoi pas ? répondit froidement celui que Jacques venait d'appeler le maréchal. Croyez-vous qu'il y ait moins de noblesse à reconnaître ses torts qu'à se faire tuer ou à tuer par entêtement ?

— Ainsi, monsieur, à votre avis, je suis dans mon tort ?

— Je ne sais pas pourquoi vous me le demandez. Interrogez tout simplement votre conscience, elle vous répondra!

— Eh bien !... oui, c'est vrai, dit Remy, vaincu du moment qu'on faisait appel à sa loyauté ; mais aussi pour quoi ce satané meunier m'envoie-t-il à tous les diables r

— C'est un peu loin, je le reconnais ; pourtant je vous ferai observer que Barthez ignorait qui vous étiez et qu'après tout il était le maître chez lui. Vous êtes jeune, je le vois ; courageux, vous l'avez prouvé ; bon, je le crois également, mais vous êtes pour le moins aussi étourdi, mon jeune ami. Vous pénétrez de force dans une maison où l'on refuse de vous recevoir... Soit I comme satisfaction d'amour-propre, c'est très bien ; seulement comme résultat, c'est absurde.

— Pas tant, riposta Remy, puisque je recueille un bon lit, une bonne table et un charmant convive.

— Grâce à qui ? grâce à moi, dit le maréchal. Vous avez

pu VOUS convaincre par vous-même du danger que vous avez couru. Dix-neuf duels sur les bras pour la fantaisie de coucher dans un lit plutôt que dans un autre, c'est un peu cher, vous en conviendrez. Je serais désolé de couper votre magnifique appétit en vous disant que tout danger n'a pas disparu, et cependant c'est l'exacte vérité.

— Oh I ne vous gênez pas, dit tranquillement Remy ; quand j'ai faim je n'entends rien.

Le gentilhomme ne put s'empêcher de sourire. Remy dévorait, en effet, avec la même insouciance que s'il eût été chez lui.

— Il est évident, reprit le maréchal, que vous vous demandez, à l'heure qu'il est, pourquoi on vous a refusé la porte, et pourquoi il y a tant de gentilshommes dans un moulin }

— Je ne vous le cache pas, dit le jeune cavalier sans perdre un coup de dent.

— Donc, c'est un secret que vous avez surpris, et, pour peu que ces gentilshommes aient intérêt à le cacher. ..

— Ce qui est probable, ajouta Remy.

— Vous voyez, continua le maréchal, que ce secret peu vous coûter la vie.

— Je commence pourtant à me sentir mieux en état de la défendre.

— Oui, vous êtes à un âge où l'on ne doute de rien. J'ai été comme vous, mon cher baron, mais aujourd'hui j'ai moins de confiance. Vous comptez beaucoup sur vousmême, et surtout sur votre valet pour vous défendre, n'est-ce pas ? Vous ne réfléchissez donc pas qu'un morceau de plomb, gros comme une noisette, peut ne plus faire de votre colosse qu'un cadavre embarrassant } Quant à vous, admettez-vous un seul instant que vous pourriez tuer successivement dix-neuf adversaires ?

— Je sais, répondit Remy, que j'aurais beaucoup de chances contre moi; cependant...

— Vous l'entreprendriez sérieusement ?

— S'il s'agissait de défendre ma peau, je ne profite-

rais pas, comm« M.d'Espayrac, de la première porte ouverte. . .

— Je vous crois, fit le maréchal avec un peu d'impatience ; mais enfin, ne fût-ce qu'àTétat d'hypothèse, vous admettez bien que vous pourriez être tué ?

— A la rigueur, je l'admets, fit Remy. Tout est possible. Mais il prononça ces paroles d'un ton qui signifiait :

Tout, excepté cela 1

— Eh bien I continua le maréchal, voilà le cas dans lequel vous vous êtes mis.

— Je ne vais pas à l'encontre, répliqua le jeune oavalier ; mais alors cela me ferait supposer que les gentilshommes qui se trouvent dans ce moulia n'y sont réunis que dans un but difficile à avouer. Or j'ai de la peine à m'imaginer que des gentilshommes commettent des actions que le grand soleil ne puisse pas éclairer.

— Cette noble générosité prouve en faveur de votre caractère ; mais que savez-vous de la vie, mon pauvre ami ? dit le maréchal avec une nuance de tristesse. Rien, ou presque rien;

Vous ne soupçonnez pas les souffrances, les déceptions qu'elle vous prépare I Vous vous figurez que tout le monde est comme vous, que tous les cœurs sont aussi grands, que tous les instincts sont aussi élevés. Vous vous trompez, mon cher. A côté du gentilhomme, il y a l'homme ; — l'homme avec ses passi(^s, ses ambitions, ses haines. Et, parmi ces hommes, il y en a qui deviennent si dangereux pour la société, que, dans l'intérêt de son salut même, elle doit rassembler toutes ses forces pour se dé^fendre.

— Contre un homme ! fit dédaigneusement Remy.

— Oui, lorsque dans sa main sont réunis tous les pouvoirs.

— Mais il n'y a que le roi, en France, qui soit dans cette situation exceptionnelle !

— Ah ! vous croyez cela?... dit le maréchal avec une tendre commisération.

JO LA MEUKli&E «DE MOULIN-GALANT

Il se tut quelques instants.

— Tenez, reprit-il enfin, écoutez bien cet apologue. Remy prêta une CMreille attentive.

— Jadis yivait an désert un lion. C'était le roi de la contrée. Il avait écrasé ou soumis tous ses rivaux. Il était redouté et aimé tout à la fois, lorsque la mort vint le surprendre.

Le lionceau à qui revenait ce lourd héritage n'était malheureusement pas de taille à le porter. Pendant quelque temps, sa mère, son frère et leurs amis l'empêchèrent de %MCcomber sous cet écrasant fardeau. Ils avaient admis parmi eux un tigre, qui, sous une apparence débonnaire et docile, cachait ses instincts sanguinaires. Il dissimulait si habilement, que peu à peu il s'insinua dans les bonnes grâces du lionceau, et acquit sur son esprit une influence pernicieuse.

Quand les parents du lionceau s'en aperçurent, il était trop tard pour sauver les victimes que la cruauté du tigre avait déjà faites.

Alors ils se réunirent, décidèrent que le tigre serait chassé, et que l'on rendrait au lionceau et à sa famille le pouvoir dont ils s'étaient laissé dépouiller.

— Et qu'advint-il ? demanda Remy, en voyant que le maréchal s'arrêtait.

— Je ne connais pas la suite de l'apologue, répondit le gentilhomme, mais je ne doute pas qu'avec l'aide de Dieu, la justice et le droit n'aient fini par triompher. Eh bien ! pensez à ce qu'il leur a fallu de prudence, d'astuce, de courage même pour y parvenir I Savez-vous qu'ils risquaient leur tête ? Et cependant, eux aussi, tant que le tigre était tout-puissant, ils étaient obligés de se cacher.

— Ainsi, résuma froidement Remy, le lionceau se nomme Louis XIII, le tigre, c'est le cardinal, et c'est lui que vous voulez renverser ?

— Taisez- vous, malheureux 1 s'écria le maréchal. Si d'autres que moi vous entendaient, ce ne serait plus l'épée

qui vous menacerait, ce serait le poignard. Et cette fois, fussiez-YOUS brave et fort comme Roland, vous finiriez comme lui. C'est que vous ne vous figurez pas combien sont nombreux les ennemis du cardinal 1 II n'y a pas dans cette maison un seul homme, noble ou non, qui ne travaille à sa ruine.

— Quoi ! le meunier aussi ?

— Barthez est tout à ma dévotion.

— Et sa femme }

— Également.

— Et cette adorable jeune fille qui s'est jetée si imprudemment au-devant de mon épée ?

— Ah I vous la trouvez jolie ? fit le maréchal en souriant.

— Jolie I dites ravissante, monsieur I s'écria Remyavec feu. Que Satan m'emporte, ainsi que le souhaite le meunier, si je m'attendais à trouver dans ce moulin une telle perfection I Ne serait-ce que pour l'avoir vue, je ne regrette pas l'escapade que vous me reprochiez tout à rheure. Est-elle donc aussi du complot ?

— La pauvre enfant ne se mêle pas encore de choses aussi graves, répondit le maréchal ; mais il est certain que ses souhaits et ses prières accompagneront toujours ses parents.

— C'est juste, dit Remy pensif.

Il garda un long silence, qui, au grand étonnement de son interlocuteur, se termina par un grand éclat de rire.

— Mais, au fait, reprit-il, vous devez être fort embarrassé de moi, à présent ?

— Pourquoi ?

— Parce que j'ai découvert l'un après l'autre tous vos secrets. Or ils sont d'une telle importance, que je ne comprends même pas que vous m'ayez aidé à les pénétrer.

— Que voulez- vous ^.. J'ai mieux aimé agir ainsi que de vous voir mourir, — ce qui vous serait infailliblement

arrivé, quoi que vous disiez. Il est évident que vous aviez déjà des soupçons, du moment que M. d'Espayrac était venu si maladroitement vous provoquer. Vous laisser passer la nuit et repartir demain matin dans ces dispositions d'esprit eût été grandement imprudent. J'ai préféré m'ouvrir franchement à vous, car alors ma confidence me donne le droit d'exiger une garantie.

— Laquelle ï

— Votre parole.

— Ma parole, soit ! mais que vaut-t-elle à vos yeux r Vous ne me connaissez pas.

— Elle vaut pour moi autant que celle d'un roi, mon jeune ami. Vous croyez que je ne vous connais pas > vous vous trompez. Vous êtes le fils d'un gentilhomme dont la réputation de bravoure et de loyauté est passée pour ainsi dire à l'état de légende au pays de Narbonne.

— Quoi I s'écria Remy, vous avez connu mon père, monsieur ? Oh I parlez-moi de lui, je vous en conjure !

— Je ne l'ai pas connu, hélas 1 J'étais trop jeune à cette époque. Mais j'ai habité quelque temps chez un gentilhomme de votre voisinage, et je sais que le baron de Montbrun, votre aïeul, a été le plus fidèle et le plus héroïque soldat de cette invincible armée qui posa la couronne de France sur la tète du Béarnais ; je sais encore que votre père avait hérité de toutes ces brillantes qualités, qu'il était aimé, adoré, presque vénéré...

— Oui, on me l'a dit aussi, soupira Remy.

— Or, il m'a suffi de vous voir pour juger que vous étiez le digne fils de ce vaillant soldat. Voilà pourquoi vous sortirez d'ici sain et sauf, dès que vous m'aurez donné votre parole de ne trahir aucun des secrets que vous avez surpris.

— Monsieur, balbutia Remy, s'il ne s'agissait que de sauver la tète du vicomte d'Espayrac, je vous jure Dieu que je ne m'engagerais à rien ; mais vous m'avez témoigne une telle confiance, vous avez été si paternellement indulgent pour mon étourderie, qu'en vérité vous avez boule-

versé toutes mes idées de résistance. Aussi j'ai presque envie de vous refuser ma parole...

— Par exemple I fit le maréchal en se redressant.

— Oui, monsieur, j'ai cette envie, et aussi celle de m'enrôler sous votre bannière : d'abord parce que je serai plus près de M. d'Espayrac, qu'il faut que je tue ; ensuite parce que j'y rencontre cette adorable enfant, qui m'est apparue tout à l'heure, et enfin parce que vous-même vous vous rangez sous ses plis.

— Que dites-vous? s'écria le maréchal enchanté.

— La vérité, monsieur. Quand je vois des personnages de votre qualité et de votre valeur embrasser une telle cause, je me dis qu'un pauvre hère comme moi, qui n'a pas grand'chose à perdre et qui peut beaucoup gagner, ne court pas grand risque en sacrifiant à ce résultat un temps dont il ne fait absolument rien et que l'ennui dévore.

— Mais vous ne savez pas qui je suis I se défendit le gentilhomme.

Remy se leva de table, et s'inclinant profondément :

— Pardonnez-moi, monseigneur, d'avoir feint de l'ignorer jusqu'à présent : vous êtes le duc Henri de Montmorency, amiral et maréchal de France, et je suis votre plus humble serviteur.

Le duc se leva à son tour et salua courtoisement le jeune cavalier.

— Vous voyez bien que j'avais raison, dit-il. La preuve que vous aviez des soupçons et que vous vous teniez sur vos gardes, c'est que, sachant qui j'étais, vous avez feint de ne pas me connaître. Mais pardon, encore une question : qui vous a dit mon nom ? Est-ce que le vicomte d'Espayrac se serait permis de Finvoquer ?

— Non, monseigneur. Je regrette de n'avoir pas ce nouveau grief à ajouter à ceux que j'ai déjà contre lui, mais je dois à la vérité de dire que, pendant notre courte explication, votre nom n'a pas même été prononcé.

— Alors, qui donc ?...

— Ne cherchez pas, monseigneur: c'est Jacques, répondit Remy.

— ' Qui, Jacques? votre valet ?

— Lui-même, monseigneur. Mais puisque le hasard nous amène sur ce terrain, permettez-moi de vous faire observer que Jacques n'est pas mon valet.

— Vraiment ? Qu'est-il donc ?

— Il en a l'obéissance passive, je dois le déclarer ; mais c'est plutôt un compagnon, je dirais presque un ami, qu'un laquais ordinaire.

— Comment I ne m'avez- vous pas dit tout à l'heure que Jacques était un montagnard de votre pays ?

— C'est vrai, mais il a depuis longtemps quitté la montagne pour habiter le château de Montbrun. Son père était le plus ancien et le plus fidèle serviteur du mien.

— C'est un dévouement héréditaire, alors ? fit le maréchal.

— Vous avez dit le mot, monseigneur. Seulement, dans celui que m'a témoigné Jacques, il y a quelque chose qui ressemble à de la sollicitude. Si j'ai jamais l'occasion de vous revoir, et si vous avez du temps à perdre, je vous conterai cela quelque jour.

— Bref, comment me connalt-il ?

— Monseigneur, Jacques est un ancien soldat. Ceci explique tout ; car y â-t-il en France un soldat qui ne connaisse pas le maréchal de Montmorency ?

— A-t-il donc servi sous mes ordres ?

— Oui, monseigneur. Il a fait avec vous toutes les campagnes contre les huguenots. Il était également avec vous en Italie. C'est lui qui m'a raconté avec quelle valeur impétueuse vous aviez déterminé la victoire au combat de Veillane ; c'est lui qui m'a répété cette phrase significative de la lettre que vous écrivit Louis XIII à la suite de cette affaire : c< Je vous suis obligé autant qu'un roi peut l'être. » 1^ — Dans quel régiment était-il ?

— Il était sergent aux gardes wallones, monseigneur.

— Un fier régiment, je m'en souviens 1 fit le duc avec orgueil. C'est celui qui m'a le mieux soutenu à Veillane.

— Je voudraisque Jacques vous entendît, monseigneur. Rien ne saurait lui faire plus grand plaisir ; car, malgré les cinq blessures qu'il avait reçues, il s'est battu toute la journée, m'a-t-on assuré.

-^ Vous lui en ferez mes compliments, si je n'ai pas l'occasion de les lui adresser moi-mième. Dans tous les cas, je m'aperçois que ses blessures ne le gênent guère.

— Aujourd'hui, monseigneur ; mais à cette époque il souffrait assez pour demander un congé définitif, qu'il n'obtint qu'avec de grandes difficultés .

— Pourquoi } N'avait-il pas servi un temps suffisant ?

— Oh ! pardon. Tel que vous le voyez, Jacques a vingt années de service. Seulement il était très aimé et surtout très utile au régiment. En même temps que sergent, il était prévôt d'armes.

— Lui ! c'est donc une fine lame ?

— La plus fine que j'aie jamais rencontrée, monseigneur.

— Et qui lui a enseigné cet art difficile ?

— Son père, qui s'était formé à la cour d'Henri IV et de Marie de Médicis, auprès des Italiens que la reinemère arait amenés à sa suite, et qui, au dire du feu baron de Montbrun, ^tait le plus habile en cet état qu'il eût connu.

— Et sans doute vous êtes Télève de Jacques ?

— Naturellement, monseigneur; l'élève de Jacques, qui, pendant ses vingt années de service, a étudié tous les perfectionnements de l'escrime, afin de les enseigner plus tard.

— Je m'explique alors l'imperturbable confiance dont vous faisiez preuve en présence de tant d'adversaires.

— Vous avez raison, monseigneur. Jacques a su m'inspirer une confiance aveugle dans le succès de mon épée,

— Alors vous serez pour notre parti une des plus pré-;

cieuses recrues que j'aie jamais faites, dit le duc en souriant. Et cependant...

Il s'arrêta et hocha gravement la tête.

— Tenez, mon jeune ami, reprit-il avec un peu de mélancolie, écoutez-moi bien. Vous vous demandez peutêtre pourquoi je vous ai livré un si gros secret, pourquo je vous témoigné tant d'intérêt. En effet, cela doit vous surprendre. Mais je vous ai dit que j'avais habité quelque temps le pays de Narbonne. Or votre nom, ou du moins celui de votre père, se trouve mêlé dans mon esprit à de si chers et de si tristes souvenirs, qu'il résonne à mon oreille comme un écho de ce passé lointain. Oui, je me sens attiré vers vous par une sorte d'affection paternelle.

Aussi, avant de vous entraîner dans la voie que je vais suivre, mon devoir est de vous dire : « Prenez garde, mon cher Remy I Si le sort nous favorise, c'est très bien ; vous aurez part aux récompenses selon que vous aurez pris part à la peine ; mais si nous échouons, c'est la prison, que dis-je ? la mort peut-être qui nous attend... Réfiéchissez-y bien, afin que je n'aie pas un jour à me reprocher de vous avoir imprudemment précipité au fond du gouffre qui peut vous engloutir. Vous êtes jeune, vous avez un avenir brillant ; vous pouvez vivre tranquille à l'abri des orages ; vous aimez, vous êtes aimé sans doute... »

— Non, monseigneur, non, interrompit vivement Remy, je n'aurais du moins pas cette douleur de faire pleurer deux beaux yeux sur ma tombe. Je suis orphelin, indépendant, seul au monde. Aucun lien ne m'attache à la famille ou à l'amour. Je puis disposer de moi sans qu'un cri s'élève pour me retenir, sans qu'une larme se répande pour me regretter...

— Ainsi, c'est sans regret que vous embrassez notre cause ? insista le duc.

— Sans regret, monseigneur.

Le maréchal frappa sur un timbre qui se trouvait sur la table.

Barthez parut.

— Donne-moi ce qu'il me faut pour écrire, lui demanda le duc.

Le meunier alla chercher dans un bahut du papier, de Tencre, des enveloppes et un gros bâton de cire.

Aussitôt le maréchal traça rapidement quelques lignes, glissa le papier sous Tenveloppe, la cacheta avec le pommeau de sa dague, et se releva.

— Appelle M. de Puylaurens, dit-il ensuite à Barthez. Celui-ci sortit par la porte du fond, et revint bientôt

après, accompagné d'un gentilhomme dont le visage franc et ouvert plut sur-le-champ à Remy.

Le duc entraîna M. de Puylaurens à Técart, et lui glissa quelques mots à Toreille. Le gentilhomme s'inclina.

— Surtout, recommanda le maréchal à voix haute, que ce soit à l'instant et qu'il se garde bien d'ouvrir la dépèche avant d'être arrivé à destination I

Puylaurens s'inclina une seconde fois et disparut. Alors le duc se tourna vers le meunier.

— Barthez, dit-ïl, il n'y aura rien de changé au nombre de sacs qui doivent entrer au moulin. M. le baron de Montbrun remplacera le courrier que je viens d'expédier à Toulouse.

Le meunier parut légèrement surpris, mais ne hasarda pas la moindre observation.

Quant à Remy, il ne comprenait rien à ce qu'il venait d'entendre. Quelle corrélation y avait-il entre lui et le nombre de sacs qui devaient entrer au moulin?

Le duc remarqua cet étonnement et se prit à sourire.

— Je vous donnerai plus tard le mot de cette énigme, dit-il.

Mais on voyait qu'il était distrait. Il semblait prêter Toreille aux bruits du dehors, quoique rien ne troublât le silence de la nuit. Enfin la porte du moulin s'ouvrit, le sabot d'un cheval frappa la terre durcie, et son galop, retentissant d'abord, se perdit promptement dans l'espace. Le maréchal parut respirer plus librement.

— Maintenant, dit-il, aux affaires I

78 LA MEUNIÈRE DE MOtJLIN-GALANT

Puis, s'adressant au jeune cavalier :

— Suivez-moi, monsieur le baron, dit- il avec une exquise urbanité. Pour aujourd'hui je n'abuserai pas de vos instants. Je veux seulement vous présenter à nos amis. Remy avait copieusement soupe ; son appétit satisfait laissait un peu plus d'essor à sa curiosité. Il suivit le maréchal avec empressement.

Après avoir ouvert la porte et traversé un spacieux corridor, il pénétra enfin dans une vaste pièce autour de laquelle étaient assis dix-huit gentilhommes.

Cette pièce n'avait rien qui fût digne d'attirer particulièrement l'attention. Les murs disparaissaient sous des boiseries fort simples, les meubles de chêne étaient garnis de cuir cordouan. Au milieu, on apercevait une large et lourde table, recouverte d'un épais tapis de velours rouge à franges de même couleur, semblable aux rideaux qui pendaient de chaque côté des deux fenêtres. Cependant, en dépit de cette simplicité, Remy s'étonna un peu de rencontrer chez un meunier de telles magnificences.

Dès que le duc entra, tous les gentilshommes se levèrent et jetèrent sur le jeune baron un regard défiant.

— Messieurs, dit le maréchal pour couper court à toute interprétation, permettez-moi de vous présenter M. le baron de Montbrun, qui sollicite l'honneur de partager nos dangers. Quelques-uns d'entre vous ont pu connaître son père à la cour du roi Henri. Si pourtant personne ne se rappelait le nom de ce courageux serviteur du feu rai, je puis vous affirmer de bonne source que le baron de Montbrun appartenait à la meilleure noblesse du Languedoc, et que le fils est digne de porter le nom sans tache que le père lui a transmis.

Ces paroles chaleureuses déridèrent tous les visages. On savait déjà par quel prodige de force et de témérité le jeune néophyte avait forcé l'entrée du moulin. Or un tel exploit n'était pas fait pour nuire à la valeur et au mérite du baron, auprès de gentilshommes toujours disposés aux plus folles entreprises.

Remy reçut donc aussitôt un chaleureux accueil de tous ceux que le maréchal lui présenta à leur tour.

Mais il avait beau chercher, parmi ces dtx-huit visages inconnus il ne retrouvait pas le vicomte d'Espayrac.

Soudain un souvenir vint traverser sa mémoire. Cette lettre que le duc avait écrite, ce courrier qu il avait expédié, ce galop de cheval qu'on avait entendu... Plus de doute ! Pour éviter une collision imminente, le maréchal avait éloigné le vicomte I

— Ah! monseigneur, fit Remy, ce n'est pas bien.

— Patience I répondit le duc, vous le retrouverez.

— Où ? à Paris ?

— Oh I non, à Narbonne.

— Mais j'en arrive tout exprès pour le chercher ! s'écria Remy désappointé.

— Je le sais, mais nous y retournerons peut-être plus tôt que vous ne pensez.

^ — Dieu vous entende, monseigneur I car je ne dormirai pas tranquille tant que cet Homme sera de ce monde.

— Messieurs, fit le duc en s'adressantà ses amis, M. de Montbrun me demande pour aujourd'hui la permission de se retirer. Il est excessivement fatigué, et je lui ai promis de ne ne pas le retenir trop longtemps.

— En ce cas, bonne nuit à M. le baron, fit gaiement Puylaurens en lui serrant la main.

Après avoir rendu cette cordiale étreinte, Remy salua profondément et regagna la salle à manger, où il trouva Jacques qui se réconfortait à son tour.

Barthez l'attendait. Il alluma une cire, le conduisit dans sa chambre et se retira. Dès qu'il fut seul, Remy ne perdit pas de temps. II se déshabilla à la hâte et se mit au lit.

Dieu, le bon lit ! Et qu'il eut de plaisir à s'y étendre, après tout ce qu'il avait fait pour le gagner I Comme il s'enveloppa douillettement de ces bons draps blancs et de cette chaude couverture I Quelle délicieuse nuit il allait passer 1 . . .

Mais à peine avait-il fermé les yeux qu'une voix lim-

8o LA MEUNIÈRE DE MOnUM-GALAMT

pide et mélodieuse s'élera tout auprès de lui. Remy tressaillit. Quels sons admirables ! Mais toutes les surprises lui étaient donc résenrées, dans ce moulin féerique !

Barthez avait naturellement mis sa femme et sa fille au courant de ce qui Tenait de se passer. Or sa femme partageait sa colère et son indignation au sujet de la manière un peu brutale dont le jeune cavalier avait forcé Tentrée du moulin ; mais Camille ne paraissait pas animée du même courroux envers le téméraire gentilhomme.

Au contraire, à en juger par Texpression de ses traits, elle n'était pas loin de ressentir quelque admiration pour une entreprise aussi hardie.

Lorsque Barthez vint lui annoncer ensuite que le duc connaissait Remy et Tavait présenté après souper à ses amis, Camille se dérida tout à fait, et put, sans arrièrepensée fâcheuse, se rappeler la figure et le costume de celui que le hasard avait mis si singulièrement en sa présence.

Quand elle était entrée dans la salle à manger, au bruit de la querelle qui venait de s'élever entre le vicomte et le baron, elle n'avait tout d'abord vu qu'une chose : c'est que l'un des deux adversaires était vieux et que l'autre était jeune. Son instinct l'avait poussée à se précipiter au-devant du plus jeune, sans qu'elle se rendit même compte de la préférence tacite qu'elle accordait à Remy.

Le vicomte d'Espayrac n'était cependant pas encore vieux, puisqu'il n'avait que quarante ans ; mais on sait que pour les petites filles tout ce qui dépasse trente ans n'est plus jeune, et qu'au delà de la quarantaine l'homme n'existe plus guère que de nom.

Quant à Remy, il avait vingt-trois ans. Ses longs cheveux noirs retombaient sur ses épaules en boucles soyeuses et ondulées. Son front large et légèrement bombé, soigneusement dégagé vers les tempes, dénotait une intelligence dont ses regards clairs et brillants accusaient la vivacité. Sous des «sourcils noirs finement arqués, ses yeux bleus, frangés de longs cils, étaient cal-

LA MEUNIÈRE DE MOULIN-GALANT 8l

mes, profonds, véritable miroir d'une conscience tranquille et d'une irréprochable droiture.

Le nez droit, dont les narines mobiles se dilataient à la moindre contrariété, retombait sur une bouche un peu large, dont les lèvres rouges et charnues laissaient voir en s'écartant deux rangées de dents blanches solidement plantées.

La moustache soyeuse relevée selon la mode du temps donnait à la physionomie un cachet de crànerie, dont le menton, très accusé malgré la petite royale qui l'ombrageait, relevait encore l'expression hardie.

A voir cette figure paisible et souriante, ces maxillaires développés, ce menton saillant, ce regard ferme et limpide, on devinait que l'on se trouvait en face d'un caractère vigoureusement trempé.

Mieux que personne, Camille avait vu ses yeux animés par la colère, et avait été effrayée des terribles lueurs qui s'en échappaient.

Remy était d'une taille au-dessus de la moyenne et merveilleusement proportionnée. Son cou nerveux était planté d'aplomb sur de larges épaules.

Sa poitrine s'effaçait gracieusement, sa taille était flexible, bien cambrée, sa jambe admirablement prise, ses attaches fines, ses extrémités petites.

Au premier aspect, rien qu'à la souplesse des mouvements, on voyait que les membres avaient été rompus de bonne heure à tous les exercices du corps.

Il portait avec une aisance parfaite le costume simple et de bon goût dont il était revêtu. C'était une veste de drap marron, rehaussée de bandes de velours et crevée de satin de même couleur, gracieusement découpée autour de la taille, afin de mieux faire ressortir l'éclatante blancheur d'une chemise de fine batiste. Les chausses, d'étoffe semblable, agrémentées de la même manière, retombaient sur des bottes de ce cuir jaune, souple, mince et résistant à la fois, tel qu'on en trouve dans le midi de la France. Un col et des manchettes de malines, un feutre gris em-

panaché d'une {rfuEne marron et garni d'un bourdaloue de velours pareil à celui du bêtement, complétaient Tenseable du costume. .

Quant à Tépée, elle était excessivement simple, car la poignée était d'acier bruni ; mais la lame en était un peu plus longue et un peu plus large que ne la portaient alors les raffinés de la cour, même lorsqu'il s'agissait de ces rencontres dont le Préaux-Clercs monopolisait la triste célébrité. Pour manier cette épée, il fallait certainement un bras robuste et exercé.

Camille avait eu le temps de remarquer tout cela, penr dant l'interrogatoire préliminaire que le maréchal avait fait subir au jeune gentilhomme.

Quand elle vit le duc s'asseoir à la même table, quand elle apprit par son père que le baron faisait cause commune avec les ennemis du cardinal, l'estime qu'elle avait conçue pour lui tout d'abord ne fit que s'accrottre. Cette fois, elle pouvait admirer sans réserve celui que jusqu'alors on lui avait représenté comme un intrus.

Elle ne s'en fit pas faute. Jamais cavalier plus accompli en tous points n'avait attiré ses regards.

Elle savait que la chambre qu'on lui réservait n'était séparée de la sienne que par une cloison de briques. Aussi, dès qu'elle fut seule, elle prêta une grande attention à tous les bruits du moulin.

Pour regagner sa chambre, Remy était obligé de suivre le même corridor qui conduisait à la sienne et de passer devant sa porte. Il ne pouvait donc pas rentrer sans qu'elle l'entendit.

En effet, une demi-heure après, le jeune cavalier s'acheminait vers l'appartement que Barthez lui destinait, et remerciait son hôte, qu'il saluait d'un bon soir sonore.

Plus que jamais, Camille écouta. Évidemment, c'était pure curiosité de jeune fille.

Le baron savait-il que cette chambre touchait à la sienne ? Avait-il daigné remarquer la meunière de Moulin- Galant } Qu*allait-il faire ?

Afin de mieux s'en assurer, elle colla son oreille contre la cloison. Horreur ! Celui qu'elle n'était pas loin de comparer tout à l'heure à un héros du moyen éige venait de se coucher trivialement I Elle avait entendu distinctement le craquement du lit et le^soupir de béatitude que Remy avait poussé.

Pourquoi cette indifférence bien naturelle fit-elle monter le rouge de la colère au front de la jeune fille? ^lle aurait été elle-même fort en peine de le dire. Elle ne s'en était peut-être pas aperçue.

Cependant elle aurait voulu par un moyen quelconque provoquer l'attention de son voisin, lui faire savoir qu'elle était là, près de lui. Elle. chercha mille combinaisons, toutes plus folles les unes que les autres. La plus naturelle fut justement celle qui se présenta la dernière à son esprit.

Il lui arrivait souvent, le soir, quand elle était seule, de prendre sa guitare et de chanter, en s'accompagnant, tous les airs qui lui passaient par la tète. Or elle n'était plus si naïve que d'ignorer qu'elle avait une jolie voix. Son professeur le lui avait dit, — ce qui n'est pas précisément une raison, — et elle savait que les habitants du village passaient des heures entières à l'écouter.

Jamais encore elle n'avait chanté devant un étranger, si ce n'est devant le duc: mais le duc était un familier de la maison ; il avait toutes les indulgences pour la fille du meunier. Son approbation n'était donc pas une preuve bien concluante aux yeux de Camille.

Sur qui pouvait-elle mieux faire l'essai du charme et de la puissance de son talent que sur un inconi!u ? Plus il était fatigué, plus elle aurait de mérite à le tenir éveillé.

Elle résolut donc de tenter sur-le-champ l'expérience.

Elle saisit sa guitare, et,, donnant libre carrière à sa voix splendide, elle commença un rondeau de Clément Marot, qui était fort en vogue à cette époque. Jamais elle n'avait dit avec tant d'âme, jamais sa voix n'avait eu d'inflexions si tendres. On aurait dit que, pour 1^ première fois, elle

$4 UL MEUXIÈRfi DE MOULIS-aAIANT

coaipreoflit le sens de ces paroles nalyes et toucâiant^.

A lu &i de diaqoe strophe, et tcmt en exécotaiit sur sa goitarela ntoomelle qu^on lui avait apprise, elle écaatak.

Elle n^avait pas encore fini ce morceoa qu^elle entendit le jeune baron se lever de son lit, et se diriger vers la fenêtre, qu'ail ouvrit, sans dotote pour chercher d'où vemaient ces sons barmonieox.

Encouragée par ce premier soccès, elle égrena snccessivement plusieurs airs, et termina par une rodumce e^sH gnole qu'on lui avait enseignée tout récemment, Malheureoseaent, si elle avait la puissance de l'organe, elle n^avait pas l'accent ejqugnol, de sorte qu'elle dénaturait les paroles, ou qu'elle les prononçât mal. Aussi fut-elle interrompue par deux coi^ de poing iia pp és précipitamaient sur la cloison, tandis que Remy criait :

— Ce n'est pascal ce n'est pas ça I Elle s'arrftta aussitôt.

— Qui donc est là ? dcmanda-t-elle svùc xme suipdse admirablement jouée.

— Moi, le baron Remy de Montbrun.

— Oh I pardon, monsieur, fit Camille scvec un sourire e^iègle, je ne savais pas que vous fussiez si près de moi, sans cela...

—•Ne regrettez rien, mademoiselle, — car vous étss la fille du meunier, je vous reconnais à présent ; — vous m'avez fait entendre la voix la plus fraiche et la plus étendue que je connaisse ; aussi, c'est grand dommage de lui faire estrc^ùer les délicieuses paroles que j'ai arrêtées sur vos lèvres.

—Vous connaissez donc cette romance, monsieur?

— Oui, mademoiselle.

— £st«ce que vous chantez ?

— Un peu.

— En vous accompagnant de la guitare ?

— J'en gratte passablement, oui, mademoiselle.

— Ah I monsieur, que ne Tavez-vous dit plus tût au lieu

de chercher querelle à toute la maison ? je vous aurais prié de me dianter cette romance.

— Rien n'est plus facile, mademoiselle. Votre fenêtre donne-t-elle sur la place .^

— Oui, monsieur.

— Est-elle à côté de la mienne ?

— Elles se touchent.

— Alors ouvrez; je vais vous passer mon épée, vous y accrocherez votre guitare ; je chanterai, et je vous renverrai l'instrument par la même voie. Est-ce convenu ?

— Très volontiers ! fit joyeusement Camille.

En effet, elle exécuta ponctuellement les recommandations de Remy.

Aussitôt elle l'entendit qui préludait avec une habileté dont son professeur n'approchait même pas. Puis il chanta à son tour, mais en donnant aux paroles le sens et l'accent qu'elles demandaient.

Camille ne se rendit pas compte de ce qui se passait en elle. Elle avait voulu attirer l'attention de Remy, et c'était elle qui restait sous le charme. Cette voix sonore et bien timbrée, cette prononciation correcte, l'expression qu'il donnait à la musique, exerçaient sur ses nerfs une véritable fascination.

— Ah ! quel dommage qu'il s'en aille demain 1 soupirat-elle à voix basse.

Remy se taisait.

— Voilà qui est fait, mademoiselle, dit-il ; ayez la bonté de reprendre votre guitare.

Et l'instrument repassa sans encombre par le même chemin périlleux qu'il avait déjà suivi. Mais les deux fenêtres étaient ouvertes, et ils se penchaient au dehors.

— On ne vous a donc jamais traduit en français les paroles de cette romance ? demanda Remy.

— Jamais, monsieur.

— Désirez-vous que je vous l'écrive ?

— Avec plaisir, monsieur; mais je crains réellement d'abuser

— Oh ! ne craignez pas ! protesta vivement Remy ; je suis tout à votre dévotion, mademoiselle.

— Eh bien ! j'accepte, monsieur.

— Dans un quart d'heure, ce sera fait, mademoiselle. A peine ces mots étaient-ils prononcés, qu'on frappa à

la porte de la chambre de Camille. Cette conversation à travers le mur d'une cloison, cet échange de rondeaux et de romances avaient fini par réveiller le meunier. Il venait voir ce que cela signifiait.

Sa fille lui avoua franchement ce qui s'était passé. Barthez se fâcha tout rouge et la menaça de l'envoyer coucher avec sa mère. Camille s'excusa de son mieux. Elle avait oublié que le baron était dans la pièce voisine.... elle ne l'avait pas entendu rentrer.... elle avait cru pouvoir se livrer à sa distraction favorite. Mais elle promit de se taire, d'autant plus qu'elle tombait de sommeil, ajoutât-elle.

Le meunier se retira, bien convaincu que sa fille était blanche comme l'agneau pascal. Mais dès qu'il eût refermé la porte, elle poussa le verrou et courut à la fenêtre. Elle supposait bien que, de son côté, Remy agirait avec plus de prudence.

Elle ne se trompait pas. Au bout de quelques minutes, il lui passait silencieusement un papier qu'il avait piqué sur la pointe de son épée.

Camille se rapprocha de la lumière, ouvrit le papier, y jeta les yeux et devint rouge comme une cerise.

Assurément Remy, lorsqu'il avait regagné sa chambre, ne s'attendait guère à chanter quelque chose comme un duo à travers le mur, ni à correspondre à la pointe de l'épée par les fenêtres ouvertes. Il ne songeait qu'à se coucher et à dormir, ce qui avait si fort indigné Camille. Quand cette voix suave était parvenue à son oreille, il s'était levé, poussé par une invincible curiosité. Tant de surprises l'avaient tellement tenu en éveil, depuis qu^îl avait mis les pieds dans ce moulin, qu'il était sans cesse sur le qui-vive.

Celle-ci n'avait heureusement rien que de fort agréable, malgré Texcessif besoin qu'il avait de sommeil. L'idée lui était venue sur-le-champ que c'était à la fille du meunier qu'appartenait cette voix charmante. Plus il avait écouté, plus il avait acquis la conviction que, de toutes les personnes qu'il avait vues, elle seule était assez jeune pour avoir un organe si frais et si mélodieux.

Il est vrai que ce n'était pas une raison. La voix pouvait appartenir à une dame de qualité, •— car, puisqu'il y avait des gentilshommes, il pouvait bien se trouver des dames au moulin. Ce fut surtout pour s'en assurer que Remy interrompit la romance. Plu& de douté ! C'était bien Camille qui lui répondait.

— Camille ! Parbleu I voilà une meunière assez bizarre ! pensa- t-il.

Déjà il avait été frappé de sa beauté, de sa grâce, de sa distinction. — Il en avait même touché quelques mots au duc ; — mais cette fois, c'était le comble. Comment ! la meunière de Moulin-Galant avait appris la musique et le chant !

Une imagination de vingt-trois ans, surexcitée par la fatigue, habituée aux innombrables péripéties de la route, va vite en besogne en pareille circonstance.

Remy résolut de profiter d'une si rare occasion.

La naïveté de la jeune fille se prêtait admirablement au projet qu'il avait conçu.

Aussitôt il déchira une feuille de ses tablettes, sur laquelle il écrivit, en les espaçant mot par mot, les paroles de la romance espagnole ; puis, quand il eut achevé ce premier texte, il se mit en devoir de placer la traduction dans les Interlignes qu'il avait ménagés.

Sans doute, il possédait à fond son sujet, puisque sa main courait sur le papier avec une rapidité vertigineuse. Lorsqu'il eut rempli tous les blancs, il fit passer cette élucubration.à Camille, qui l'attendait avec impatience.

La jeune fille lut avidement ; mais, dès les premiers mots, une pudique rougeur lui monta au visage.

Voici, en effet, quelle était la traduction de la romance :

« C'est la première fois que je vous vois, mademoiselle, et cependant mon cœur se sent entraîné vers vous par je ne sais quelle attraction magique. Je n'essaie pas de me soustraire à la douce tyrannie que je subis. Je trouve à vous aimer, à vous le dire, un /charme que je ne soupçonnais pas encore. Ce sentiment inconnu qui me domine, je ne saurais le définir. Est-ce de Tamour } Je le crois, mais qu'importe le mot, pourvu que j'aie le bonheur de savoir que vous partagez cette impression. Oui, ma toute belle, vous voir, vous aimer, sera désormais le but unique de toute ma vie, et je me sens capable, pour vous posséder, de braver tous les dangers, de triompher de tous les obstacles. Pour peu que vous vouliez m'y aider un peu, la victoire me sera facile. »

C'était impossible I la romance espagnole ne pouvait pas s'appliquer si merveilleusement à la situation.

Pour la première fois, Camille sentit l'étourderie qu'elle avait commise. Aussi, alors même que la traduction serait fidèle, elle résolut de couper court à la correspondance que Remy avait organisée, et à laquelle elle s'était prêtée si naïvement. Prudemment, elle referma sa fenêtre, ses volets qu'elle barricada. Encore n'était-elle pas tranquille. Un cavalier qui avait pris d'assaut un moulin défendu par un meunier, trois garçons et vingt gentilshommes, y compris le duc I...

Elle se mit au lit et ne bougea pas plus qu'une marmotte, fermement décidée à dormir. Mais, en dépit de tous ses efforts, elle ne parvint pas à trouver le sommeil qu'elle cherchait. Elle saisit de nouveau le papier que lui avait fait passer Remy et l'étudia avec soin.

Au bout de quelques minutes d'examen sérieux, elle put se convaincre que le français n'était pas clu tout la traduction de l'espagnol. En effet, dans le texte espagnol, elle avait remarqué trois ou quatre mots qui se représen-

taient à plusieurs reprises, et, dans la prétendue traduction, ces mots étaient interprétés chaque fois d'une manière différente. Il n'y avait donc pas d'erreur possible.

Les petites narines roses de Camille se dilatèrent. L'impertinence de cette déclaration la révolta. Elle s'accusa bien un peu de légèreté, mais ne pouvait pas s'imaginer qu'elle eût autorisé tant d'indiscrétion. Aussi ce fut en vain qne Remy fit grand bruit à sa fenêtre, et chantonna derrière la cloison. Aucune voix ne répondit à la sienne. De guerre lasse, il se coucha et dormit d'un profond sommeil.

Pendant ce temps, le duc et ses amis délibéraient dans la grande salle où les avait laissés Remy.

Chacun d'eux apportait son contingent de nouvelles, ou produisait les noms de nouveaux aflSliés à la conspiration qui s'organisait. La liste allait toujours grossissant. Les mécontents étaient nombreux à la cour «t se recrutaient surtout parmi les ambitions déçues.

Sans parler de la reine-mère et d'Anne d'Autriche, Gaston d'Orléans, relégué au dernier plan par la toutepuissance de Richelieu, se remuait fort en ce moment pour obtenir quelque chose. Louis n'avait pas encore d'enfant. Or le trône de France valait bien la peine que Gaston s'en occupât.

Quant au maréchal de Montmorency, il n'était pas non plus très satisfait de la manière dont le roi et le cardinal avaient agi envers lui.

Né à Chantilly, en 1595, d'une famille tellement attachée à la royauté qu'elle en était pour ainsi dire inséparable, le duc avait eu pour parrain Henri IV, qui ne l'appelait que son fils.

Créé amiral en 161 2 par Louis XIII et chevalier du Saint-Esprit cinq ans plus tard, il était en ce moment investi du gouvernement du Languedoc, dont le. roi lui avait promis la survivance.

Sa carrière militaire avait été remplie jusqu'alors avec un éclat sans égal. Après avoir repris plusieurs places aux

huguenots, combattu devant Montauban et Montpellier, il avait été investi du commandement de la flotte que les Hollandais envoyaient à la France, et avait rendu au roi les tles de Ré et d'Oléron.

Pendant que Louis et le cardinal attaquaient La Rochelle, Montmorency tenait la campagne en Languedoc contre les protestants et terminait cette lutte sanglante par la pacification d'Alais.

Enfin, lorsque le roi rentra en Piémont, le duc fut si héroïquement brave et contribua si fort au succès de l'expédition, que Louis XIII lui écrivit 'cette lettre demeurée célèbre, dont Remy avait relevé le soir même le passage le plus saillant.

Bien plus, atteint d'une maladie dangereuse au milieu de ses victoires, sachant que Richelieu était hai, et inquiet sur le sort du cardinal dans le cas où la mort viendrait à le surprendre, le roi avait fait appeler Montmorency, à qui il avait donné le bâton de maréchal.

— Promettez-moi, lui dit-il, et donnez-moi votre parole d'honneur qu'à la première demande de M. le cardinal vous prendrez une bonne escorte et le conduirez vousmême à Brouage.

Or Brouage était une petite ville de la Charente, à six lieues nord de Marennes, en face d'Oléron, dans laquelle, avec Tautorisation royale, le cardinal entretenait une assez forte garnison.

Montmorency avait donné sa parole ; Richelieu lui en avait alors exprimé sa reconnaissance en termes chaleureux. Pourtant le duc n'avait pas à se louer du cardinal. Fidèle à la conduite qu'il s'était tracée en arrivantau pouvoir, décidé à abaisser et à amoindrir la puissance des seigneurs, Richelieu avait f4rcé Montmorency à se démettre de sa charge d'amiral et lui avait donné un million d'indemnité.

Le million importait peu au représentant de cette famille opulente. Le titre d'amiral n'était pas non plus celui qu'il ambitionnait ; mais le grade de connétable était

héréditaire chez les Montmorency, et le duc se flattait de Tobtenir tôt ou tard. Un instant il espéra que la reconnaissance du cardinal lui conférerait cette dignité ; mais elle se borna à des paroles flatteuses, qui ne coûtaient rien au premier ministre, et qui n'ajoutaient rien à la gloire du maréchal.

Plus de trois années s'étaient écoulées, et le duc, confiné dans son gouvernement du Languedoc, se voyait condamné à végéter dans l'oubli, sans recueillir jamais la récompense à laquelle il aspirait.

Indigné d'une si criante injustice, révolté de la félonie de ce méchant évêque (ainsi qu'il appelait Richelieu) qui avait l'audace de toucher auxplus nobles tètes du royaume, douloureusement atteint par le supplice de l'infortuné Marîllac, le maréchal ne se sentait plus le courage de contenir l'indignation dont son cœur débordait. Sa fierté ne voulut ^as se courber plus longtemps devant l'odieuse cruauté de ce serpent, qui commençait à se tourner contre ceux-là mêmes qui l'avaient réchauffé dans leur sein.

Toute la noblesse française s'indigna et se souleva avec lui. L'ingratitude de Richelieu envers Marie de Médicis dépassait toutes les bornes ; la déférence ironique qu'il témoignait au frère du roi, tout en l'éloignant des affaires, révoltait tous les amours-propres ; l'hostilité qu'il montrait envers la reine froissait l'orgueil et la délicatesse de tous les gentilshommes.

Aussi le duc fut promptement entouré de tout ce que l'aristocratie comptait de plus noble et de plus élevé. Chaque jour ses amis lui apportaient un contingent formidable à la liste des mécontents.

Gaston avait pris la fuite et s'agitait en Lorraine, où il recrutait une armée.

Richelieu le savait-il } Ne les laissait-il faire que pour frapper plus sûrement quand le moment serait venu ? On l'ignorait encore.

Le moulin choisi par le duc était si bien perdu dans le délicieux pays où il était situé, que depuis plusieurs jours

il avait pu recevoir impunément les chefs de l'active conspiration qui se tramait contre le cardinal.

Les nouvelles étaient bonnes ce soir-là ; les visages étaient animés delà même haine, ou épanouis par la même joie. Aussi le maréchal crut-il devoir communiquer à ses amis rimportant message qu'il avait reçu dans la journée.

— Messieurs, dit-il, le bruit que nous avions recueilli ces jours-ci se confirme. J'ai reçu de Monsieur un courrier dans lequel il m'apprend que son armée se recrute, s'organise, et qu'il sera bientôt en état de la conduire en Languedoc. Or le jour où le concours de Gaston nous sera définitivement acquis. . . .

— Je voudrais le voir, ce jour-là, interrompit Puylaurens avec incrédulité.

— Eh quoi ! vous doutez encore > fit le duc.

— Oui, monseigneur, parce que je suis un ami intime de Gaston, que je crois le connaître à fond, et qu'un tel courage m'étonnerait fort de sa part.

— Cependant la dépèche que j'ai reçue aujourd'hui est bien explicite.

— Tant mieux, monsieur le maréchal. Nul ne sera plus satisfait que moi de voir Monsieur embrasser résolument notre cause.

— Je le désire d'autant plus que, s'il le fait comme il le promet, le succès est infaillible. Moi aussi j'ai dans le Languedoc une armée qui s'accroît tous les jours. C'est pour en accélérer la formation que j'ai expédié ce soir même à Toulouse ce gentilhomme que M. de Mailly nous a présenté, il y a quinze jours, et que je n'ai admis à nos réunions que contre mon gré.

— Le vicomte d'Espayrac! se récria Mailly. Je ne sais, monsieur le maréchal, si vous avez contre lui quelque grief personnel, mais nous le connaissons tous, et nous n'avons qu'à nous louer de lui.

— Aussi est-ce à vous que je m'en suis rapporté, messieurs, afin de vous prouver que l'obéissance est la première vertu du soldat.

— Et nous Tavons si bien compris, répliqua de Mailly, que ce soir même nous avons admis sans discussion le gentilhomme que vous nous avez amené.

— Et vous avez sagement fait, messieurs, dit le duc ; car, sans parier de ce que le baron de Montbrun a de mérite par lui-même, il est suivi d'une façon d'écuyer qui a déjà fait ses preuves, et dont la force est telle que je ne craindrais pas de Topposer à une compagnie.

— Cest drôle, fit Puylaurens. Il me plaît à |moî, ce petit garçon-là, avec sa mauvaise tête et son immense rapière.

Aussitôt, joignant Taction à la^parole, il sortit et alla remettre à Jacques, qui achevait enfîn son souper, un billet ainsi conçu :

« Demain soir, à neuf heures, rue Culture-Sainte-Ca- » therine, numéro 7. Je vous attends. Soignez votre toi- » lette.

« Signé: Puylaurens. »

Page 1