‹ La meuteChapitre 11 sur 115 · SCENE Vil · texte numérisé non relu

SCENE Vil

LANSPESSA, RENNEQUIN

RENNEQUiN, de la coulisse. — Amaury !

C'est moi, Claude.

LANSPESSA, sans se déranger. — Ah!

c'est vous? Passez par la chambre, je vous prie. {Il ouvre un tiroir et y prend des papiers, qu'il pose sur la table. Rennejuin entre. De sa place.) Bonjour. Asseyez-vous. Je m'étais enfermé : je vous demande pardon.

RENNEQUIN. — Maïs VOUS êtes bien libre, il me semble : vous êtes chez vous.

LANSPESSA. — Oh! chez moi... Vous avez à me parler?

RENNEQUIN. — Oui... Je VOUS dérange?

LANSPESSA. — Non, non... Je travaillais pour VOUS.

RENNEQUIN. — Ah?... On ne vous a pas vu de la journée?

LANSPESSA . — Je travaillais encore pour vous... J'arrive de l'ambassade américaine, du garden-party, vous savez?...

RENNEQUIN. — Ah! oul... Je n'étais pas invité.

LANSPESSA. — Après réflexion, je n'avais pas jugé à propos de réclamer une invitation pour vous... Comme vous devez recevoir miss Lilian et sa sœur à votre tour, la semaine prochaine, et à peu près dans les mêmes conditions, je suiis allé voir ce qu'on leur offrait à l'ambassade, pour vous mettre à même de leur offrir autre chose, et mieux,

RENNEQUiN. — Et je paiie que votre programme est déjà tout élaboré.

LANSPESSA. — Vous en aurez la surprise, et vous arriverez chez vous comme le premier de vos invités. C'est ma coquetterie.

EENNEQUIN, sur uii ton de prière. — Oh!

LANSPESSA. — Allons... Oh ! d'abord, je viens de voir une chose abominable... La tenue classique de garden-party... La redingote, lo tube... Mon cher, c'est tout à lait La Roquette un matin d'exécution. Nous trouverons autre chose... Avezvous conservé quelque souvenir de miss Lilian ?

RENNEQUiN. — Elle avait siix ans lors de son dernier voyage en France, j'avais treize ans.

LANSPESSA. — Vous avez dû changer tous les deux. Miss Lilian est aujourd'hui une délicieuse petite princesse de Lamballe, et Mrs. Ludlow, un peu plus majestueuse, est une façon, ou une contrefaçon, de Marie-Antoinette. Vous allez avoir l'air, mon cher Claude, d'avoir fait dessiner votre parc Louis XVI tout exprès à leur intention. N'est-ce Das une jolie coïncidence? Il ne faudra pas que ces dames apnrochent de votre grande bâtisse : l'archiduchesse d'Autriche haïssait Versailles. Vous leur offrirez le plaisir de la promenade dans les allées et sur les pelouses du jardin anglais... le divertissement du spectacle : votre salle de théâtre va donc vous servir à quelque chose!... Nous monterons des pièces du temps : le Dev'n du Village, un acte de Figaro. Enfin, vous les renverrez après une collation rustique, de fruits et de laitage, servie par petites tables dans le hameau de la Reine.

RENNEQUiN, avec Une grimace. — Fruits et laitage ? Collation rustique \

LA.NSPESSA. — Oh ! rustique, mais somptueuse, sur des nappes blanches, avec loeaucoup d'argenterie : vous avez votre vaisselle plate, celle de Marthe, celle même qui est ici... N'en parlons plus : je vois que mon idée vous déplaît.

RENNEQUIN. — Pas le moins du monde.

Faites-moi le plaisir de tout organiser comme vous l'entendrez... Je cheixherai autre chose pour Marthe, voilà tout.

LANSPESSA. — Pour Marthe?

RENNEQUIN. — Je lui avais promis justement de lui réserver le hameau, à elle et à ses petites amies. C'était une idée de Sermioue.

LANSPESSA. — De quoi se mêle-t-il ?

RENNEQUIN. — Il est très gentil avec Marthe...

LANSPESSA. — Oui... Eh bien, vous installerez les femmes dans une des baraques du hameau, portes et fenêtres closes, sous la surveillance de Sermione. Elles regarderont la fête à travers les lames des jalousies.

RENNEQUIN. — Très bien ! {Lui prenant la 77iain.) Vous n'êtes pas fâché?

LANSPESSA. — De quoi? (Tirant sa montre.) Maintenant... Vous êtes habillé?...

Vous allez vous rendre au Continental , faire visite à ces dames et les inviter officiellement, afin que nous puissions lancer les autres cartes.

RENNEQUIN, — Bien.

LANSPESSA. — Ah!... Vous mettrez une cravate...

RENNEQUIN, vivement. — J'ai oublié?

LANSPESSA. — Non... Une autre.

RENNEQUIN. — Noire ?

LANSPESSA. — Enfin, une autre... (Ils vont vers le fond.) J'ai pressenti quelquesuns de mes amis, que j'ai rencontrés à l'ambassade. Il était urgent de savoir, avant de rien hasarder, si vous obtiendriez les pereonnes a.vec qui vous tenez le plus à paraître en relations,

RENNEQUIN. Et?

LANSPESSA. — Vous ne vous froisserez pas?

RENNEQUIN. — Parlez !

LANSPESSA. — Je me certaines résistances.

RENNEQUIN. — Mais alors...

LANSPESSA. — J'ai trouvé un Nous écrirons au bas des cartes : la part do monsieur le comte de pessa. »

RENNEQUIN. Ah I

LANSPESSA. — Mon chcr, si cela vous est désagréable...

RENNEQUIN. — Vous plaisantez... Je vous remercie...

L.\NSPESSA. — Je vous avoue que j'ai balancé longtemps. Ma position auprès de vous est assez fausse, et je n'aimerais pas à la signaler trop fréquemment par de telles démarches, un peu... compromettantes, avousz-le.

RENNEQUIN. — Qu'appelcz-vous des démarches compromettantes, une position fausse ?

LANSPESSA. — N'insiistez pas, je vous en prie.

suis heurté à

biais.

({ De

Lans-

RENNEQUIN. • — Pardon, j'insiste.

LANSPEssA. — Vous ne doutez pas de moi? Nous sommes amis d'eufanoe. J'ai joué avec vous, avec Catherine, que je considère comme ma 6œur. J'avais 1 habitude de passer des semaines entières, des mois chez vos parents, à la campagne.

Vous avez voulu me garder, même à Paris. J'a.i cédé : j'ai senti que je vous serais utile, votre fortune ne suffisait point à vous assurer un rang dans le monde, et vous aviez besoin de mon appui. J'ai pu croire mon rôle terminé lors du mariage de Catherine avec ce misérable Meyrieux, mais leur séparation a produit le plus déplorable effet. Dans huit jours tout sera réparé. On sera venu chez vous. Vous serez un homme admis, classé, et j'aurai le droit de me retirer : ma tâche est faite.

RENNEQUIN. — Vous voulez me quitter?

LANSPESSA. — Il le faut.

RENNEQUIN. — Amaury, il y a autre chose. Quelqu'un vous a manqué?

LANSPESSA. — Personne... {Un temps.) Je n'irai pas jusqu'à vous dirs qu'il me plaise d'habiter un logis banal, ouvert à tous venants...

RENNEQUIN. — Je donnerai des ordres, personne ne mettra plus les pieds ici, chez vous.

LANSPESSA. — Défendrez-vous à Marthe...

RENNEQUIN. — Certainement, je lui défendrai.

LANSPESSA. — De quel droit? N'est-elle pas chez elle, dans ce pavillon... {Apjmyant.) Au même titre que j'y suis chez moi 1

RENNEQUIN, essayant de lire dans les yeux de Lanspessa. — Au même titre?...

Ah! çà qu'eet-ce qu'il vous faut? (Riant.) Voulez-vous... me payer un loyer?...

Voulez-vous que je vous signe un bail?

LANSPESSA. — Quel enfantillage!

Un temps.

RENNEQUIN, afercevant les 'papiers que Lanspessa a posés sur la table. — Voilà des baux tout imprimés, pour mon immeuble de la rue Marbeuf... (Il signe.) Là... Vous ferez les modifications, et vous remplirez les blancs comme il vous plaira.

LANSPESSA, lui donnant la main. —

Vous êtes le plus délicat, le plus absurde et le plus charmant des amis... Et maintenant, sauvez-vous. Ou vous attend au Continental je vous ai annoncé... Voulezvous avoir l'obligeance de sonner en passant ?

Page 1