SCÈNE V
LE MARECHAL, SYLVIE, LE MAR- QUIS, NICOLAS, LES FILLES qui
servent.
Un silence.
LE MARÉCHAL. — Voulez-vous souper avec cela sur le visage ? Otez-le.
SYLVIE. — Non, monsieur, je ne me démasquerai pas.
LE MARÉCHAL. — Quelle fantaisie !
SYLVIE. — Nous sommes en carnaval et je prétends intriguer. Je ne l'ai pas encore fait de la journée entière.
LE MARÉCHAL. — Ah! ah!... Intriguer!... Et qui donc?
SYLVIE. — Il me semble que je n'ai pas le choix : nos deux voisins.
LE MARÉCHAL. — Vous ne les connaûssez pas.
SYLVIE. — Qu'en savez-vous?
LE maréchaTl. — C'est pour intriguer que vous dites cela?
SYLVIE. — Sans doute.
LE MARÉCHAL. — Si VOUS les connaissez, présentez-les-moi donc. Cela est convenable, puisque je suis votre mari.
SYLVIE. — Cela est plus convenable que vous ne pouvez dire, et je n'y manquerai pas. Mais d'abord, je vais leur poser une question. Messâeurs, vous connaissez-vous ?
LE MARQUIS, avec une politesse assez emprexsée. — Non, madame je n'ai pas l'honneur de connaître monsieur.
NICOLAS, avec plus de réserve. — Ni moi, monsieur.
LE MARQUIS. — Ce n'est point la première fois que le hasard nous réunit à cette table. Je pense que nous sommes arrivés à Venise et dans cette auberge en même temps, il y a trois jours. Mais je viens seulement d'observer que monsieur et moi sommes compatriotes.
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
SYLVIE. — Compatriotes?... Vous êtes Tsien mieux !
NICOLAS. — Bah?
SYLVIE. — Vous avez une sorte de parenté par alliance.
NICOLAS. ■ — ■ Ah?
LE MARQUIS. — Ah? Mais... j'en suis fort honoré.
NICOLAS, s'inclinant. — Moi de même, monsieur.
SYLVIE, riant. — Lequel des deux?...
Maintenant, lil faut que je vous présente à mon mari...
LE MARÉCHAL. Oui...
SYLVIE. — ... Qui est maréchal de France et de la première noblesse impériale. Je ne vous dis pas son nom, sans quoi il n'y aurait plus d'intrigue, et vous allez me jurer d'abord que les vôtres ne seront pas prononcés.
LE MARQUIS. — Madame, je le jure.
NICOLAS. — Je le jure.
SYLVIE, à part. — Ouf!... {Au Maréchal.) Donnez-moi à boire, je vous prie. Ce petit vin d'Asti ne me déplaît point.
LE MARÉCHAL. — Ces pigeous sont aussi fort bons.
LE MARQUIS. — Je VOUS Conseille de vous jeter dessus, monsieur le maréchal : c'est le seul mets qui soit mangeable. Moi, j'ai avalé le mien, et j'ai fini.
SYLVIE. — Ne vous retirez pas au moins, j'allais faire votre présentation.
LE MARQUIS. — Madame, je resterai ici à vous regarder manger tant qu'il vous plaira.
SYLVIE, repoussant son assiette. — Non, je n'ai que soif.
LE MARÉCHAL. — Voyons ! J'ai hâte de connaître monsieur.
SYLVIE. — Attendez, j'y réfléchis.
(Elle dévisage le marquis comme afin d'étudier sa physionomie.^ puis elle dit, avec une feinte hésitation.) Monsieur...
est d'ancienne noblesse...
LE MARQUIS. Oui.
SYLVIE. — Et de la plus ancienne...
C'est un homme délicat...
LE MARQUIS. Oh!
SYLVIE. — Un peu perverti...
LE MARQUIS. Eh!...
SYLVIE. — Fort blasé... Il était déjà presque vieux dans sa première jeunesse...
LE MARQUIS. — Ah ! non !
SYLVIE. — Je vous prie, ne m'interrompez pas... (D'tm. ton affirmatif.) Vous étiez presque vieux dans votre première jeunesso... Mais vous m'avez tout l'air
d'être resté incroyablement jeune dans votre âge mûr, dont je vous félicite.
LE MARQUIS. — A la bonne heure.
SYLVIE, s'adressant de nouveau au maréchal. — Il n'a point approuvé la Révolution française...
LE MARÉCHAL. — Parbleu !
SYLVIE. — Oh! ce ne n'est point qu'il eût des principes contraires bien arrêtée; mais cela n'était point dans ses goûts et dans la couleur de son esprit. Paris n'avait plus d'attraits à ses yeux. Il est parti pour l'émigration, où il a trouvé plus de privations que de divertissements. Je le plains, mais, d'ailleurs, cela n'a pas nui à sa santé. Il a pu reparaître en France... (Faisant mine de l'interroger.) au début du règne?
LE MARQUIS, souriant. — Oui.
SYLVIE. — Grâce à la bonté du Souverain, il est rentré en possession d'une partie de ses biens... L'on ne lui a pas rendu de terres...
LE MARQUIS. — C'est cela. Poursuivez.
SYLVIE. — Non, je vous prie de poursuivre vous-même. A partir de ce paint-là ma clairvoyance est en défaut, et je ne veux pas hasarder ma réputation en vous disant des choses trop précises au lieu de généralités.
LE MARQUIS. — Vous n'avcz rien dit qui ne fût exact. En effet, le Souverain, au lieu de terres, m'a donné des rentes : cela est plus facile à emporter et il me convenait. J'étais un peu dégoûté du mariage...
SYLVIE. — Après certains ennuis que vous aviez eus?
LE MARQUIS. — Ouî... et fort dégoûté de la société de Paris, oii je ne retrouvais 'plus mes habitude». Je préférais pour l'aveni^ le célibat et la liberté de courir. Je vais au-devant du plaisir en tous lieux du monde oii il se trouve : il vaut bien que l'on se dérange. Je suis accommodant et point d'humeur sombre, comme sont les jeunes gens d'aujourd'hui. Mon cœur se contente de peu, comme mon estomac.
On dit que j'ai aussi peu de cervelle qu'un oiseau : je ne le nie point. Je suis en joie, comme les oiseaux du ciel, pour un peu de soleil et pour un peu de musique. C'est pourquoi l'Italie est mon pays de prédilection, et je suis venu passer le carnaval à Venise.
SYLVIE, charmée. — Ah! que cela est bien dit !
LE MARÉCHAL. — Oui... iiiousieur.
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
mon estomac va se contenter de peu comme le vôtre. Sauf les pigeons, il n'y a rien qui se laisse manger. Voici du foie à la vénitienne qui pue l'oignon...
Il repousse son assiette.
SYLVIE. — Monsieur, cela n'est point intéressant. Passons à votre vis-à-vis.
LE MARÉCHAL. Oui.
SYLVIE, après avoir regardé assez longtetnps Nicolas, qui en paraît fort gêné. — Monsieur... a ses origines dans le peuple...
NICOLAS, modestement. — Oui.
SYLVIE. — Mais il est né au moment OÙ les distinctions de castes s'abolissaient, où l'égalité était triomphante, où nous venions de sacrifier nos privilèges sur l'autel de la Patrie. Les plus humbles en ce temps-là levaient les yeux bien haut. Gageons qu'il a fait comme les autres. Il avait une intelligence peu commune et une volonté résolue : puisqu'on ne devait plus parvenir que par son mérite, il était en droit de prétendre à tout.
NICOLAS, confus. ■ — ■ Madame...
SYLVIE. — Mais je soupçonne qu'il est passionné.
LE MARÉCHAL. — Ah ! ah ! mon gaillard...
SYLVIE. — Monsieur, s'il vous plaît...
Gageons que, s'il fut ambitieux, ce ne fut pas de la fortune seulement. Peut-être que son cœur eut aiissi des visées un peu téméraires...
NICOLAS, fo}-t surpris. — En vérité, madame...
SYLVIE. — Je me risque trop?... Non, je n'en démords pas. Je suppose que, par suite de cela, l'amour ne vous a pas trop souri, mais que la fortune a fait mieux. Je juge ainsi à vous voir nippé de la sorte. N'est-il pas vrai?
NICOLAS. — Plus vrai que vous ne pensez. J'avais quelque génie pour le commerce et, après avoir tâté de l'agriculture, je fis des spéculations sur les biens nationaux, qui réussirent. Lorsque j'eus des fonds suffisants, je devins fournisseur des armées. S'il n'y avait une grossièreté insupportable à se targuer de son argent, je vous dirais que j'en ai amassé beaucoup. J'en jouis du mieux qu'il m'est possible. Je voyage, comme notre noble convive, à la recherche du plaisir et de la dépense. Et, pour tout dire, je suis venu passer .le carnaval à Venise.
SYLVIE. — Monsieur, je vous fais com-
pliment. (Au maréchal.) Redonnez-moi de ce vin, bien que je ne sache plus trop ce que je fais ni ce que je dis.
NICOLAS. — Madame, c'est moi qui vous fais compliment. Je suis confondu de votre talent pour la divination. J'affirmerais que vous êtes sorcière, si je pensais qu'il y en eût.
LE MARQUIS. — Je crois tout bonnement qu'elle est physionomiste, mais j'avoue sans détour que ses jugements sont d'une sûreté extraordinaire.
SYLVIE. — Physionomiste!... Nous allons voir si vous l'êtes, vous, messieurs, et ce que vous jugerez de moi.
Elle se démasque. Le marquis et Nicolas la reconnaissent du premier coup, cela est manifeste, mais ils ne disent mot.
LE MARQUIS, ojrrès ufi bon temps. — Ah ! madame, il n'est pas besoin d'être physionomiste, il ne faut qu'avoir des yeux, pour apercevoir que vous êtes la plus agréable femme qu'on puisse rencontrer.
NICOLAS. — Oui.
LE MARQUIS. — Je plains oeux qui ne vous ont vue qu'une fois. Ils ne doivent pas souhaiter d'autre bonheur que celui de vous revoir.
NICOLAS. — Ah ! certes.
LE MARQUIS. — Aussi ne comptez point que, ce soir, nous nous résignerons volontiers, à quitter votre compagnie si vite et pour jamais. Le carnaval autorise bien des libertés. M. le maréchal voudra bien que nous passions toute cette nuit ensemble, et que nous mettions en commun les ressources d'amusement que Venise peut nous oft'rir.
LE MARÉCHAL, sc levant. — Parbleu \ oui. Ce n'est pas moi qui contredirai jamais à ces brusques amitiés qui se nouent sur le champ de bataille.
SYLVIE, se levant, à l'oreille du marquis. — Il a des mots heureux.
Le marquis et Nicolas se lèvent. Nicolas demeure un instant à parler avec le maréchal. Le marquis vient avec Sylvie à l'avant-scène.
LE MARQUIS, à demi-voix . — Sylvie...
SYLVIE, de même. — Ah ! monsieur. . .
LE MARQUIS. — J'aurais bien des reproches à vous faire, mais je n'ai pas le loisir. Et puis vous venez de parler de moi si avantageusement !
SYLVIE. — J'ai dit ce que je jDense.
Sylvie. — Dieu! Henri!
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
LE MARQUIS. — Il est Surprenant comme vous voyez juste : je n'étais guère jeune quand vous m'avez connu, mais je ne le suis guère moins à présent.
SYLVIE. — Oh!...
LE MARQUIS. — J'ai conservé les façons de l'ancien régime, et nul, à l'heure qu'il est, ne se trouve encore plus capable que moi... de faire une politesse... Eh bien?...
SYLVIE. — Mais... vous prenez des airs de me prier... vous auriez le droit de me donner des ordres.
LE MARQUIS. Non.
SYLVIE. — Si fait. N'êtes-vous pas encore mon époux devant Dieu 1
LE MARQUIS. — Je VOUS avoue que je n'y sojgeais point... Vous n'avez pas moins d'esprit qu'autrefois.
SYLVIE. — Non. Et soyez assuré que je vas savoir m'y prendre pour égarer le maréchal dans les ruelles dé Venise. Il n'entend pas un mot d'italien. Je reviendrai lici tout droit. Vous m'y trouverez.
LE MARQUIS. — Le signal?
SYLVIE. — Est-ce que vous ne jouez plus de la flûte?
LE MARQUIS, riafit. — Ah! si.
SYLVIE, voyant les deux autres qui s'approchent. — Chut!
Le marquis, par contenance, va parler au maréchal, et Nicolas se trouve libre de causer à part avec Sylvie.
NICOLAS. — Sylvie...
SYLVIE. — Aïe!
NICOLAS. — Je vous ai reconnue.
SYLVIE. — Je pense bien.
NICOLAS. — Je ne couche plus dans une gi'ange, mais vous me faites regretter que l'on ne passe point de votre chambre dans la mienne, fût-ce au risque de se rompre le cou.
SYLVIE, s'éloignaîit un j)eu. — Ah!...
(A fart.) Je ne me suis pas, vraisemblablement, engagée à grand'chose avec le marquis...
NICOLAS, la 'pressant. — Sylvie!
SYLVIE. — Chut!... Arrangez-vous comme vous pourrez, et soyez ici... dans... dans deux heures.
NICOLAS. — Ah!..,
LE MARÉCHAL. • — • SortonS-UOUS ?
SYLVIE. — Oui... {Ils voîit vers la porte. ■ — Un peu en arrière, à part.) Oii est le mal de refaire en une nuit ce que
j'ai pu légitimement faire en vingt an: nées?
LE MARÉCHAL. — Allons !
Tous sortent.