SCENE IX
LANSPESSA, VICTOR
Victor toise Lanspessa qui ne cesse pas d'écrire, puis il s'assoit.
LANSPESSA. — Asseyez-vous.
VICTOR, tranquillement . ■ — C'est fait.
LANSPESSA, avec un haut-le-corjjs. — C'est vous dont la visite m'a été annon-
tout court. Mais je ne descends pas du maréchal de France.
LANSPESSA. — Vous êtes peut-être enfant naturel ?
VICTOR. — Je l'ai ouï dire à ma mère. Je ne suppose pas que monsieur le comte soit assez vieux jeu pour nourrir un préjugé à l'eucontre des petits bâtards?
LANSPESSA. — Nullement... Parlons affaires.
VICTOR. — Je vous écoute.
LANSPESSA. — Savez-vous que vous ne manquez pas d'impertinence, monsieur Victor ?
VICTOR. — J'imite de mon mieux les grandes manières. >
LANSPESSA. — Mais, comme tous les no-
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vices, vous tombez volontiers dans l'excès. Ne vous découragez pas, l'expérience viendra. — Vous êtes, à ce qu'on m'a dit, l'auteur d'une invention très curieuse, très intéressante. "(Fic^or le regarde d'un air narquois.) Vous n'avez pas les moyens d'exploiter vous-même vos brevets, et vous cherchez à les vendre. Vous avez pensé à M. Rennequin. Ce n'est pas une idée bien originale : tous les gens qui cherchent de l'argent, cent mille francs eu un louis, s'adressent d'abord à Rothschild et ensuite à Rennequin. Nous sommes assaillis. Comme je passe, à tort ou à raison, pour exercer un peu d'influence sur M. Riennequin, vous avez cru malin de me choisir pour intermédiaire. Je ne suis pas inaccessible. J'ai bien voulu vous recevoir. Je vous écoute. Parlez.
VICTOR. — Vous avez besoin de deux cent mille francs.
LANSPESSA. — Eh?
VICTOR. — J'ai deux principes : jouer cartes sur table et, ensuite, traiter les af faires à l'américaine, par oui ou non, sans discours. Vous avez donc besoin de deux cent mille francs, vous ne voulez pas les demander à M. Rennequin, et vous vou-' lez cependant qu'il vous les donne. Ici, j'interviens, moi, Victor, ancien élève de l'Ecole polytechnique, saluez ! Je possède un brevet : voici les papiers, ils sont en règle. Vous y trouverez l'intitulé de mon invention. Quant à vous expliquer la chose même, ce serait long, fastidieux, ça ne vous toucherait guère, et vous n'y comprendriez rien du tout. Nous disons : quatre cent mille, deux cent pour vous, deux cent pour moi... Ça colle?
LANSPESSA, le regardant bien en face.
— Quel intérêt avez-vous donc à conclure un marché qui est presque un marché de dupe, si je prends au gâteau une aussi forte part que vous ?
VICTOR. — Deux cent mille francs, c'est toujours ça. On ramasse ce qu'on trouve. Et puis, ça m'amuse de faire ma brèche comme les autres, à cette grosse fortune scandaleuse de M. Rennequin.
LA.MSPESSA. — Je vois que vous êtes un dilettante.
VICTOR. — Ça m'amuse d'être de la Meute...
LANSPESSA. — Plaît-il?
VICTOR. — Je ne suis pas un instrument aussi puissant que vous, monsieur le comte; mais je participe, selon mes fai-
bles moyens, à la même œuvre de justice et de revendication.
LANSPESSA, souriant. — Oh ! oh ! pas de boniment socialiste !
VICTOR. — Je ne suis pas sociialiste, c'est trop bête! Chacun pour soi Je suis un solitaire, je choisis mes coups. Vous n'entendrez jamais dire que Victor a fait sauter un pan de mur. J'aime mieux lever un gros sac.
LANSPESSA. — C'est en effet plus pratique. Eh bien ! mon cher monsieur Victor, je verrai, j'examinerai. Si je donne suite, je vous écrirai. Mettez-moi votre adresse là. {Il pousse un hloc-notes. Victor se lève pour écrire, puis fait mine de se rasseoir.) Non, non... Veuillez me laisser, je vous prie, j'attends du monde. Bonjour.
VICTOR, s'inclinant. — Monsieur le comte... {A part, en souriant.) Il est de force, le monsieur.