LANSPESSA, LA MARQUISE, LE MARQUIS
Le marquis entre en scène lentement. Il a l'air embarrassé.
LANSPESSA. — Voulez-vous me permettre do vous présenter l'un à l'autre?
Le marquis de Lanspessa, mon père. La marquise de Lanspessa, ma mère. Et puis tirez-vous de là comme vous pourrez.
LE MARQUIS, la 7nai?i tendue. — Bonjour, Monique.
LA MARQUISE. — Bonjour, Thibaut.
Vous allez bien, depuis... l'hiver dernier"
LE MARQUIS. — Admirablement. Je ne vous demande pas de vos nouvelles.
Il lui baise la main.
LANSPESSA. — Courage! Ça marche!...
LE MARQUIS. — Imbécile! Nous nous sommes donné rendez-vous chez toi.
LANSPESSA. ■ — Chez moi ?
LA MARQUISE. — Oui. Par exemple, je ne Scuis pas du tout pourquoi.
LE MARQUIS. — Ni lui. Je vais vous le dire. (Bas à Lanspessa.) D'abord... on t'a
dit, n'est-ce pas?... Tu peux faire ce que je t'ai demandé?
LANSPESSA, de même. — Ah! permettez...
LE MARQUIS. — Mais si, mais si, tu vas voir, tu y viendras.
LANSPESSA. — C'est selon.
LE MARQUIS. — Tu désires une explication? C'est bien naturel. Je ne suis ici que pour te la donner.
LANSPESSA. — Devant ma mère?
LE MARQUIS. — Elle n'cst ici que pour l'entendre.
LANSPESSA. — Alors, parlez.
LE MARQUIS, à la marquise. — Ma, chère, lorsque nous avons pris, d'accord, la résolution de nous séparer, vous me rendi'ez, j'espère, cette justice devant notre fils, que vous n'aviez absolument rien de sérieux à me reprocher.
LA MARQUISE. — Ni VOUS à moi. Nous, n'étions pas même en froid. Vous êtes un excellent camarade et je ne me plaignais que de votre rareté. Nous aurions fait un charmant couple à la vieille mode. Malheureusement, 1 état de nos finances ne nous permettait point cette dissipation, et nous ne pouvions continuer la vie commune qu'en nous résignant au ménage, au potau-feu. C'est alors que nous nous serions brouillés! Nous avions trop d'inclination réciproque pour en vouloir courir la chance. Nous nous sommes donné une bonne poignée de main. Je crois même me souvenir que nous nous sommes embrassés de bon cœur et, sur ce, vous êtes parti de votre côté, moi du mien. Il ne vous restait pas un sou, mai:s vous avez de la ressource et du crédit mondain. Quant à moi, il me restait fort exactement dixhuit mille livres de rentes. Je les dépense durant les deux mois que je passe chaque année à Paris, et je vis, le reste du temps, chez mes amies, à Trouville, à Cannes, ou à Biarritz.
LE MARQUIS, à Lanspessa. — J'ajoute que ta mère ni moi ne sommes des égoïstes. Nous ne t'avons pas oublié dans nos arrangements. Il était convenu que nous reprendrions la vie commune chaque fois que nous y verrions intérêt, et tu devines que cette clause additionnelle était particulièrement à ton intention. Eh bien, mon cher Amaury, l'heure est venue.
LANSPE3SA. — L'heure?
LE MARQUIS. — Dame! Si j'étais un père de l'ancien Régime, je débuterais par des reproches. Tu as une intrigue de ma-
riage et je t'en parle le premier ! Je l'ai sue par une indiscrétion !
LA MARQUISE. Et Hioi, JO l'ap-
p rends.
LANSPESSA, mi marquis. • — Permettezmoi de vous arrêter ici. Je suis, je no dirai pas : trop bien élevé, mais : trop bien né, pour vous manquer jamais. Vous me trou-
la médiocrité de notre fortune. En revanche, il me paraît indispensable que nous n'ayons pas l'air de vivre comme des bohèmes (J la marquise.) J'espère que vous êtes disposée, pour assurer le bonheur de notre fils, à me faire, provisoirement, le sacrifice de votre indépendance ?
LE MARQUIS — Faudr.v-t-il, monsieur, vous rappeler la devise de notre famille ?
vercz toujours d'une mesure de langage et d'une correction de sentiments irréprochables. Mais enfin, je suis seul dans la vie, et par conséquent seul maître de moi. Puisqu'il faut que je me tire d'affaire, j'entends que personne, même vous, ne te mêle de mes affaires. J'irai vous demander votre consentement en temps utile; mais, jusque-là, je garde mon secret.
LE MARQUIS. — Mène la campagne à ta ^uise : je n'ai pas besoin de connaître le plan général des opérations. Mais il est impossible que tu n'y assignes pas à ton père et ta mère un rôle actif, fût-il subalterne.
LA MARQUISE. — Il me semble.
LE MARQUIS. — Réfléchis une minute, et tu diras comme nous.
LANSPESSA. — Peut-être. Oii voulezvous en venir ?
LE MARQUIS. — A ceci. Je trouverais mesquin, inutile d'ailleurs, de dissimuler
LA MARQUISE. — Certainement.
LE MARQUIS. — Tu doîs comprendre, maintenant, pourquoi je t'ai fait dire... ce que je t'ai fait dire tout à l'heure. Il faut restaurer la façade. En évaluant à deux cent mille, tout compris...
LANSPESSA. — Oii prétendez-vous que je les trouve?
LE MARQUIS. — Je ne veux même pas le savoir. J'ai pleine confiance en toi. Et, tiens, je te connais, je n'ai qu'à te regarder pour voir que tu as déjà ton idée.
LANSPESSA. — Peut-être, mais...
LE MARQUIS. — Mais? Oh! Amaury...
Je te désavoue pour mon fils si tu hésites un instant de plus. Faudra-t-il, monsieur, vous rappeler la devise de notre famille : 0 Nécessité fait loi. »
LANSPESSA, après un temps, avec un geste de conse:i^fement et de mauvaise humeur. — Ah !
LE MARQUIS. — Bien... Permets-moi, mon cher, un dernier conseil. Puisque la marquise et moi, nous allons demeurer ensemble, tu dois venir demeurer avec nous.
LA M.xRQuiSE. — Ton père a raison, mon ami.
LE MARQUIS. — Au revoir, mon cher, ne nous