‹ La meuteChapitre 44 sur 115 · RENNEQUIN, CATHERINE · texte numérisé non relu

RENNEQUIN, CATHERINE

CATHERINE, très naturellement. — Bonjour.

Elle l'embrasse.

RENNEQUIN. — Ah! c'est vrai, je ne t'ai pas encore vue aujourd'hui.

CATHERINE. - — J'ai déjeuné dans ma chambre. Comment vas-tu ce matin ?

RENNEQUIN. — Merci, très bien. Et toi?

CATHERINE. — Très bien.

Un temps.

RENNEQUIN. — Tu comprendras qu'après ce qui s'est passé hier, j'aie voulu avoir une explication avec toi.

CATHERINE. — A quoi bon ? Tu tiens

voir, mon pauvre Claude ! Il y a des choses que Ion sait, et que l'on ne sait pas tout ensemble. Vois les fils élevés dans la promiscuité de l'adultère maternel : ils ne soupçonnent absolument rien. Et cependant, lorsque vient un jour oii le doute même ne leur est plus permis, leur cœur en est meurtri sans eu être seulement étonné. Il leur semble qu'en apprenant ils ne font que se souvenir ; et ils s'aperçoivent avec stupeur qu'alors ils n'ignoraient donc point.

RENNEQUIN. — Et quand même, ils voient rouge ! Et leur premier mouvement est de se jeter sur l'amant de leur mère, pour l'étrangler' .. A moins qu'ils ne se tuent eux-mêmes, de dégoût .. Sois tranquille, je ne te le tuerai pas : je n'ai pas l'envergure d'un assassin Mais je vai& l'exécuter.

CATHERINE. — Allons donc ?

RENNEQUIN. — Froidement.

CATHERINE. — Et de quel droit? J'ai un amant, lui ou un autre, que t'importe ? Je ne suis pas ta mère. Tu n'as pas le droit de voir rouge, comme tu dis, parce qu'un homme m'a touchée. Je sui<s ba sœur, une femme, une pauvre femme ! Tu n'as pas le droit de me respecter jusqu au crime, ni même de me venger. Tu n'as que le droit d'avoir pitié de moi... oh! profondément... et de pleurer sur moi... et avec moi. La vie nous traite l'un comme l'autre. Nos misères sont jumelles. Qui me plaindra si ce n'est toi? Il n'y a que toi au monde qui connaisse bien ma souffrance pour l'avoir partagée du premier jour, et qui sache avec moi l'horreur d'être des parias en haut... Non, même toi, tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir, il faudrait que tu sois femme... Toi, on te quémande, on te trompe, on te vole, qu'est-ce que ça fait ? Nous autres on nous aime, et de toutes les exploitations, cellelà est la plus odieuse, la plus répugnante. C'est une espèce de prostitution à rebours, plus dégradante, et sans rachat!... Je savais que je servii'ais à entretenir les hommes avant de savoir ce que c'est que les hommes, et de quelle ordure lils préciseraient mon dégoût!... Vois un peu ce qu'a été le mariage pour moi. Et tu devines ce qu'a été l'amour libre avant le mariage, l'adultère après!... Avec tout ça, je n'ai pas encore trop le droit de récriminer. Je ne suis pas encore aussi complètement disgraciée que je pourrais l'être : j'aime. L'homme qui m'a séduite presque enfant.

Dieu sait par quel ignoble calcul, je l'aime, je l'aime de toutes mes forces, et cette passion, quji est ma nausée, est Tunique et abominable joie de ma vie. Comment veux-tu juger de ces choses-là d'après les conventions et la morale courante ? Nous sommes hors la loi tous les deux : nous avons bien le droit de nous mettre au-dessus. Allons, tâche de comprendre.

Donne-moi la main. Réfléchis, juge, - — ferme les yeux.

RENNEQTJiN. — Je ne peux pas ! C'est absurde, c'est ridicule, je saàs bien. Car enfin, je n'ai plus quinze ans, je connais la vie. Des préjugés, je n'en ai guère. Des illusions... {Geste.) Eh bien, je ne peux pas, je ne peux pas apprendre de sangfroid — ou rapprendre, si tu veux — que tu as un amant, toi, et que cet amant c'est lui. L'efi^ondrement est double. C'est trop d'un seul coup. Je n'étais pas aveugle que pour toi! Je n'étais pas imbécile que

pour toi! Je l'étais bien pour lui. Tu es ma seule tendresse, et il était ma seule sécurité. Je me cramponnais à son bras, j'avais confiance! Tu ne sais pas dano quelle trépidation continuelle je vis. Tu compares tes dégoûts aux miens, les connais-tu? Pourquoi as-tu la prétention d'être plus écœurée que moi? Est-ce que toutes les boues humaines ne se ressemblent pas, à la profondeur oii nous y plongeons tous les deux? Ah! j'envie les philosophes qui ne sont pessimistes que par raisonnement ou à travers les livres. Moi, je ne pense pas, je vois. Je ne peux pai> ne pas voir. Je passe ma vie à regarder des âmes toutes nues, de honteuses âmes, et je n'ai du monde que l'espèce de vision obscène qu'en pourrait avoir un homme emprisonné tout petjit dans une maison de vice. Depuis dix ans, j'en ai vingt-sept, je me débats sans répit, tout ahuri, tout suffoqué, douloureux," grotesque peut-être, au milieu d'une sarabande d'usuriers, de gens d'affaires, d'amis rapaces et dé maîtresses à souteneurs nobles, toute ma meute enfin, comme ils se sont baptisés eux-mêmes. Sans compter ce qu'on ne sait pas, ce que je ne dis pas, les machinations secrètes et anonymes, les lettres, les demandes d'aumône menaçantes, les chantages, les journaux du ruisseau qu'il faut acheter, les menaces de mort ! Il y a des gens qui veulent me tuer! Ils me tueront peut-être. Je ne serais pas le premier... {Un temps.) Je croyais en toi et je croyais en lui. On est incorrigible, comme tu vois. Je n'ai absolument rien vu, rien compris. Ni autrefois, ni depuis, ni maintenant.

Tout à l'heure encore, je le défendais. On me mettait le nez dans ses derniers trafics, je ne voulais pas voir. Je ne pensais qu'à chasser d'ici tous les autres pour ne garder que lui. Enfin, je l'aimais de tout mon cœur. Je sais que le mot même est ridicule, car on a supprimé de notre odieuse vie jusqu'aux hypocrisies qui la rendaient tolérable, jusqu'au mensonge de l'amitié... Eh bien, en voilà assez... Puisque je suis forcé par ma meute, je me retourne, je fais tête. Et puisque c'est lui qui est le premier des chiens, tant pis pour lui, je vaiis le crever !

CATHERINE. — Tu as raison. Après? Je l'aime. C'est une chose à laquelle nous ne pouvons rien, ni toi, ni moi — ni lui. Ah ! s'il avait pu !

RENNEQUIN. — C'est vrai, àl a pensé à se libérer de toi, lui. Et tu le défends?

CATHERINE. — Parce qu'il n'y peusera plus.

RENNEQUIN. — Qu'eet-ce que tu en sais?

CATHERINE. — Il ne peut plus y penser : je le tiens.

RENNEQUIN. — C'est donc vrai ce que Sermione m'a dit?

CATHERINE Quoi ?

RENNEQUIN. • — Que je peux le faire coffrer tout de suite, ai je veux?

CATHERINE. — Peut-être.

RENNEQUIN. — Et que tu n'as qu'un mot à dire pour m'y décider?

CATHERINE. Oui.

RENNEQUIN. — Livre-le-moi.

CATHERINE. Non.

RENNEQUIN. — Tu aimes mieux que je lui crache au visage, que je lui enfonce mes doigts dans les yeux, que... que...

CATHERINE. — J'aime mieux le garder.

Tu n'y perds rien, c'est notre meilleure vengeance.

Page 1