LILIAN
Vous ? Ah ! (,<^iE POUVEZ-VOUS .iVOiR de commun avec tous ces gens-la ?
je les ai accompagnés. Je suis allé passer la nuit chez eux.
LILIAN, après un temps. — Vous n'avez pas voulu pa&ser une nuit de plus sous oe toit?
LANSPESSA, de même. — Non. (Silence.
Il reprend.) Certains événements, qui eont peu de chose, prennent à nos yeux, par suite d'un état pa-ssager de notre âme, ou d'une circonstance fortuite, la valeur d'avertissements et de signes. Je vous ai laissé voir que je jugeais comme il convient le monde oii vous m'avez rencontré. Je sais de quel mensonge il se nourrit, sur quelle fragile base il repose. Mais jusqu'à hier, je ne faisais que le savoir : hier, je l'ai senti et je l'ai vu. Cette petite émeute ne mérite pas qu'on y prenne garde : criailleries de laquais, pas même une révolte d'esclaves, et ce n'est pas encore de ce coup d'épingle que notre société mourra. Cependant il ne m'en a pas fallu
rent d'eux ? Comme tous les hommes qiu médisent de leur siècle, j'y participe. Je désire, oui, me retrancher de leur milieu, mais je ne m'y efforce pas, et un désir n'est pas une volonté. Je me suis tiré de leurs trafics dès que c'est vous qui en êtes devenue l'objet : mais sauf cette belle abstention, je vis des mêmes ressources qu'eux. Je ne vous ai pas caché ma pauvreté : vous devinez donc le rôle que je joue dans cette maison... Oh! nous autres, gens de naissance, nous avons à cet égard des préjugés très commodes. Vous pensez bien que nous ne nous considérons pas nous-mêmes comme des... tapeurs vulgaires : nous croyons exercer un droit, nous revendiquons, nous levons sur les vilains riches l'impôt du seigneur, que nous jugeons qu'ils nous doivent toujours, malgré les lois qui l'ont aboli... Peut-être qu'hier encore je croyais à tout cela sincèrement : comment vou'.ez-vous que j'y
croie encore aujourd'hui, quand je lis dans vc« yeux, non pas que vous me désapprouvez, mais que vous ne me comprenez même pas? {Un temps, puis hrusquement.) Eh bien, non, non, je ne suis pas avec ces gens-là, c'est vous qui avez raison. Il ne faut pas désespérer de moi. Il ne faut pas renoncer. Ah! Lilian, si vous saviez, hier, une fois hors d'ici, une fois libre, une fois seul, quelle sensation magnifique de rajeunissement et de force, quelle plénitude, quelle assurance et quelle fierté de moi, quelle ardeur, quel é^an vers je ne sais quoi de mieux et de plus haut, quelle joie de vivre enfin ! Ah ! en ne doit la goûter aussi fortement qu'après une tentative de suicide avortée, et un tête-à-tête avec la mort! Non, je ne suis pas le semblable de ces gens-là. Je vous jure que je suis... ou que je vais devenir quelqu'un !
LILIAN, avec élan. — Mais parlez donc toujours ainsi !
LANSPESSA. • — J'ai des élans et je retombe ! Je viens de vous parler comme un homme, et à présent, j'ai peur comme un enfant. Oui, peur... {D\tne voix îourde.) Lilian, s'il n'était plus temps...
LILIAN, avec force. — Il est toujours temps.
LANSPESSA. — Dites-le-moi donc!... {Il se tait comme épuisé.) Ah! en vérité que devez-vous penser de me voir si différent de moi-même aujourd'hui, incohérent, inquiet, l'âme malade?...
LILIAN, tendrement. — J'ai cet égoïsme de l'amitié qui nous fait désirer des souffrances à ceux que nous chérissons, pour la joie de les consoler... (S'exaltatit par degrés.) Moi aussi je sxiis très différente de moi-même, j'ai conscience d'un grand changement. Oui, je comprends, j'entrevois des choses que je ne soupçonnais point. Je n'ai senti mon cœur attiré jusqu'à ce jour que vers les êtres qui me ressemblaient, énergiques, sains et heureux — sans histoire. Je conçois à présent une mission de tendresse plus noble et des bonheui-s plus douloureux... Ah!
quand je pense qu'il y a des filles assez ignorantes de leurs plus hautes prérogatives d'honnêtes femmes pour reculer à épouser un homme qui a vécu, par jalousie mesquine de son passé ! Mais il me semble à moi que je l'aimerais mille fois plus, celui que je ramasserais tout meurtri et peut-être tout souillé d'uae autre !