SCÈNE II
RENNEQUIN, MARTHE, puis CATHERINE
MARTHE, lui découvrant de force le vi-
sape, comme à un enfant. — Bonjour... {Sur un ton de 'plaisa7iterie .) Tu pleures ?
RENNEQUiN. — Hélas ! non. {Un tem-ps. Fuis, brusquement.) Marthe, mon petit Marton, viens ici, viens contre moi. Embrasse-moi.
MARTHE. — Vraii ! Qu'est-ce qui te prends? C'est une crise?
RENNEQUIN, avec tristesse. — Oh ! tu n'est pas encourageante!
MARTHE. — Pardon, mon chou, mais c'est que tu ne m'as habituée : tu n'es pas expansif, toi.
RENNEQUIN, sowiant. — Tu m'intimides... Tout le monde m'intimide. C'est peut-être pour ça que personne ne me connaît bien au fond et qu'on ne s'attache pas à moi. {Tendrement.) Je n'ai que toi.
MARTHE. — • Oh ! mon pauvre vieux !
{Elle remhrasst.) Tu n'en as pas pour ton argent.
RENNEQUIN. • — Oh! je t'en prie...
Tiens, Marton, j'ai des remords. Je ne te donne presque jamais rien... en dehors... de... Il ne faut pas m'en vouloir, on ne me laisse pas le temps d'y ]>enser. On me tape tellement que je ne pense plus à donner. Je n'ai peut-être seulement pas de quoi. {Il la regarde avec embarras, puis il souî'it, il lui met dans la main les 'perles achetées à il/™" Laveuve et dit simplement :) Tiens.
MARTHE. — Oh ! elles sont superbes !
Et moi qui les adore! Tu me fais un \j'' isir ! Ça, on peut dire que tu es gentil, toi, que tu es chic. Tu as une manière de vous glisser ça en t'excusant comme sii ça ne valait rien, comme un bibelot de deux sous. Il y en a. au moins pour cinq cents louis !
RENNEQUIN. — • Un peu plus.
MARTHE. — Oh! j'avais dit ce prix-là au hasard. N'importe, ce n'est pas le chiffre qui en fait la valeur. Et puis, ça tombe à pùc. Tiens, tu me reproches de ne pas être tendre, de ne pas avoir de sentimentalité. Eh bien, moi non plus, on ne me connaît pas dans le fonds. Vrai, ça me fait beaucoup, ça me remue, de penser que c'est toi qui m'auras donné mon premier cadeau.
Elle se tait, gênée.
RENNEQUIN, sans Comprendre. — Premier cadeau ?
Un temps.
MARTHE. — Mon pauvre loup...
RENNEQUIN. Quoi ?
MARTHE, lui prenant la main. — Ça va te chagriner. Ma(is d'ici à deux mois, tu n'y penseras plus. C'est la vie, ça, mon vieux Claude. Rien n'est éternel.
Les meilleures choses ont une fin. Il faut faire une fin.
RENNEQUIN. — Bref?
MARTHE. — J'en fais une : je me marie.
RENNEQUIN. — Tu as Une façon nette et simple de dire .les choses.
MARTHE. — Est-ce qu'il ne valait pas mieux lâcher le mot tout de suite?... A quoi penses-tu?
RENNEQUIN. — Je peiise qu'autrefois, c'étaient les hommes qui quittaient leurs maîtresses pour se marier, et même ce n'était pas toujoui"s très propre. Aujourd'hui, ce sont les maîtresses qui quittent leurs amants pour le même motif : c'est plus drôle, mais ce n'est pas très propre non plus.
MARTHE. — Ne deviens pas vieux jeu comme ça, veux-tu, mon coco? Et puis, qu'est-ce que tu vas t'imaginer : pas tre,s propre? Je fais un mariage des plus chics. D'abord, moi, c'est une faiblesse : je n'aurais pas voulu d'un homme qui ne fût pas titré.
RENNEQUIN. — Et tu épouses M. le comte de Sermione, laisse-le-moi dire, pour mon plaisir. Tu vois que j© ne suis pas complètement aveugle. {A lui-même.) L'autre avait raison : il y a des choses que l'on sait très bien sans les savoir.
MARTHE, après un temps. — C'est bien ça, de pouvoir, après tant d'années, se séparer comme nous faisons, avec une bonne poignée de main de camarades, avec une petite pointe d'attendrissement, un petit nuage de mélancolie, mais sans cris, sans vilains mots. Nous n'avons rien à nous reprocher l'un à l'autre.
RENNEQUIN. — Rien.
MARTHE. — ■ Quant à moi, je n'oublierai jamais ce que je te dois.
RENNEQUIN. Oh!
MARTHE. Si, si...
Catherine entre et s'arrête à la porte.
RENNEQUIN. — Chut ! Ma sœur... Vat'en.
MARTHE. — Eh bien, quoi? On peut se rencontrer, il n'y a plus de mal, puisque je vais être aussi une honnête femme.