DU COMPLOT
ne vais pas confier mon sauvetage à une femme qui m'a fait coffrer et que je hais.
LE MARQUIS. — Tant pis pour toi si tu as fait la bêtise de repousser un moyen de salut honorable et s'il ne t'en reste plus qu'un seul, moins brillant. L'essentiel est qu'il t'en reste un, et, cette fois-ci, comme je suis derrière ton dos, tu me feras le plaisir d'en profiter. Tu n'as plus qu'une porte ouvei'te...
LANSPESSA. • — Evidemment. Mais jo ne passerai pas par cette porte-là.
LE MARQUIS. — Pourquoi ?
LANSPESSA. — Parce qu'il faudrait me baisser.
LE MARQUIS. — - Tu es prodigicux ! Dis donc, tu sors de Mazas, mon cher. Tu n'es qu'en liberté provisoii'e. Ton affaire
est détestable, impossible à plaider. Et tu fais le dégoûté, tu chipotes, quand on te trouve un moyen de te sortir de là !
LANSPESSA. — Par une malpropreté, monsieur.
LE MARQUIS. — Oui. A qul la faute?
C'est la première qu'il ne fallait pas commettre : tu n'en serais pas à ne plus les compter.
LANSPESSA, très haut. — Pardon, monsieur, il n'y a pas, je suppose, un troisième personnage encore caché dans ma chambre et qui nous écoute? Alors, pour qui donc jouez-vous cette comédie? Vous savez très bien que, de vous à moi, un tel langage est injustifiable et que je ne le tolérerai pas un instant.
LE MARQUIS. — Etes-vous f OU ? A qui croyez-vous parler ?
LANSPESSSA. — Ah! à vous! C'est la première fois que j'ose et c'est la dernière fois que je peux!... Est-ce que vous allez continuer longtemps à m'insulter comme un président d'assises? Oîi prenez-vous le droit de me juger? Quelle différence voyez-vous donc entre nous deux ? Une différence de pure forme : je n'ai pas su prendre les précautions voulues avec le code. J'ai volé, oui. j'ai volé officiellement! Pour qui? Pour vous. Quand vous me demandiez deux cent mille francs, vous pensiez bien que je n'allais pas les trouver dans le pas d'un cheval ou les gagner à l'écarté. Vous saviez parfaitement bien que je ne pouvais me les procurer d'aucune façon honnête. Vous me les avez demandés cependant. Vous les avez exigés de moi. Vous m'avez enjôlé. Vous avez trouvé, pour m 'encourager à l'escroquerie, des choses ingénieuses, spirituelles, cyniques, comme tout à l'heure pour arracher mon consentement à un mariage honteux. Mais répondez donc, monsieur, répondez donc! Vous saviez très bien que ces deux cent mille francs, il fallait que je les prenne dans la poche de quelqu'un. J'hésitais, c'est vous qui m'avez dit : « Prends, va! » Eh bien, je les ai pris, voilà oii nous en sommes !
LE MARQUIS. — Oui, va, marche, emballe-toi, mon garçon, ergote ! En attendant, l'escroc, le vrai, le seul, le voleur, c'est toi.
LANSPESSA. — Vous tirez admirablement votre épingle du jeu ! Je ne sais même pas, au fait, de quoi vous trouvez à vous plaindre. Ma condamnation vous sera plutôt favorable qu'auti'e ciiose, a
vous personnellement. Vous n'étiez pas en excellente posture : elle va créer autour de vous un courant de sympathie.
Vous allez refaire une virginité à votre honneur en prenant ostensiblement le deuil du mien. Vous étiez un homme douteux : vous allez devenir un père vénéble, L qui on ne saurait raisonnablement reprocher l'infamie de son fils, et vous allez une fois de plus vous imposer à la bêtise du monde par la correction de votre douleur et par la dignité de vôtre tenue ! Ah ! bon pour le monde, mais visà-vis de moi, non, non, s'il vous plaît, non !
LE MARQUIS. — - Dis donc, de quoi vivrais-tu, qu'est-ce que tu serais, si je n'avais pas lutté quarante ans pour m'imposer à la bêtise du monde, comme tu dis ? Qu'est-ce que tu serais?
LANSPESSA. — Un honnête homme, oui monsieur, tout bêtement, si vous vous étiez soucié un joeu moins du monde et un peu plus de moi. Mais qu'elle éducation m'avez-vous donnée? Quels exemples?
Oui, quels exemples? Est-ce que je peux rien ignorer de votre vie ? Notre monde est trop étroit. La promiscuité est inévitable. J'ai fait tout "c que j'ai pu pour ne pas être votre camarade : nous avons Tair de camarades brouillés, voilà tout. On se coudoie quand même. On ne regarde pas, mais on voit, dans le jeu l'un de l'autre... Vous n'avez pris garde que j'existais que le jour oii il s'est agi de m'aider à vendre mon nom. Oh! alors, vous avez trouvé délicieux de renouer avec ma mère pour faciliter l'opération : c'est il y a trente ans qu'il fallait reprendre la vie conjugale pour faire en commun l'éducation de votre enfant! Mais vous ne vous êtes seulement pas demandé s'il allait compi'endre tout de suite, ce gamin, les hautes raisons mondaines de votre séparation, pourquoi on le mettait dans un collège comme aux Enfants-Trouvés, pourquoi il avait à souffrir comme ceux qui ne connaissent pas leur père — • et plus tard s'il ne souffrirait pas davantage de trop connaître le sien.
Vous ne vous êtes pas demandé quel caractère vous fabriquiez ainsi, quel avenir vous me prépariez, vous avez accumulé comme par gageure toutes les responsabilités sur votre tête, et maintenant c'est à moi que vous venez demander compte de ce que j'ai fait! Mais vous m'avez lâché dans la vie comme dans un
bois, je suis devenu un brigand, c'est tout simple! A présent vous venez tourner autour de moi avec ahurissement, vous me flairez et vous ne me reconnaissez plus : pai'bleu ! je ne vous ressemble guère ! Vous êtes d'une génération, je suis dune autre, et il n'y a pas eu de contact. Vous, le second empire, la Régence en jaquette. Je n'ai pas votre désinvolture ni votre chic. J'ai plus de fond. Vous savez vous tirer de tous les mauvais cas par une pirouette, moi je ne sais pas. Tant pis. Il fallait m'entraîner. Seulement il est trop tard, qu'est-ce que vous voulez? je suis un homme fait. N'essayez pas de me changer, ni de me comprendre : il y a un siècle entre nous. Allons, rengainez votre projet de mariage et laissez-moi, laissezmoi, laissez-moi en paix!
LE MARQUIS, blême de fureur. — Voiis non plus, monsieur, vous ne me comprenez pas : c'est un ordre que je vous ai donné. Je vous fais purement et simplement part de votre prochain mariage avec M™^ Catherine Rennequin. Assurez-moi de votre respect, de votre obéissance, et ensuite, taisez-vous !
Il sort. Lanspessa fait un haussement d'épaules, un ricanement bref, puis va rapidement fermer la grande porte qui donne sur l'antichambre. Il revient, plus lentement, s'arrête au milieu de la scène, tire sa montre, regarde l'heure. Il prend son revolver dans un tiroir. Il se retire dans le coin où est le divan, de manière à ne nlus être en vue des snectateurs. Un temps assez long. Puis on entend deux coups de feu, le premier éclatant, le deuxième sourd.