LE CHEVALIER
Bon. Madame, je ne suis point du tout un rêveur...
pas que cela nous ait profité de manquer à tous les usages quand il s'est agi de le conclure. Mais vous ne pouvez rien faire comme tout le monde. Il a fallu en passer par où vous vouliez : vous êtes le tuteur de Sylvie...
LE CHEVALIER. — Et même quelque chose d'un peu plus.
LA COMTESSE. — Oui... Vous avez prétendu que le marquis vînt chez nous, à la campagne, comme par hasard, et prît avec ma fille des libertés, tant qu'un jour la nature parla.
LE CHEVALIER. — Ce qui eut lieu.
LA COMTESSE. — S'il n'eût tenu qu'à
avec lui, ni moins heureuse avec vous.
LE CHEVALIER. — Pouvez-vous exprimer ainsi de sang-froid les plus monstrvieux préjugés du siècle? Vous n'avez donc jamais songé que j'eusse pu devenir votre époux...
LA COMTESSE. — Ah! ciel !
LE CHEVALIER. — Que je suis le plus infortuné des pères, et que ce fut toujours pour moi un amer chagrin de n'avouer point notre Sylvie?
LA COMTESSE. — Que vous importe, si j'ai pu, étant veuve, m'en remettre à vous de son éducation ? Dieu sait pourtant que nous n'avions point là-dessus les mêmes
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
idées. Vous professez qu'il faut élever les enfants conformément aux loie de la nature, et qu'on se doit occuper avant tout de leur ouvrir la sensibilité. Je pense que la sensibilité de Sylvie s'exerçait tout particulièrement svir son frère de lait, sur ce petit Henri que l'on lui avait accommodé assez jDroprement et que vous laissiez vagabonder avec elle. La nature est dangereuse conseillère pour les filles et les garçons de cet âge : c'est miracle qu'elle n'ait rien suggéi'é à Sylvie d'assez extrême pour faire obstacle à son établissement avec M. le marquis de Beauvoisin... Mais me voilà revenue à nos moutons, je vous écoute.
LE CHEVALIER. — Bon. Madame, je ne suis point du tout un rêveur et un imbécile comme vous paraissez croire. Je suis un homme de décision. Il m'a déplu, à la fin, que ce mariage, que j'avais conclu sous de meilleurs auspices, fût, suivant votre expression, un mariage à la mode...
LA COMTESSE. — Qu'y faire?
LE CHEVALIER. — Ce que j'ai fait. Profitant de ce que la tenue des Etats généraux oblige le marquis de demeurer à Versailles, qui n'est pas loin de chez nous, j'y fus la semaine dernière.
LA COMTESSE. Pour ?
LE CHEVALIER. — Four remontrer à monsieur votre gendre et à madame votre fille qu'il y a de l'indécence pour une femme à être mariée depuis, plusieurs mois sans présenter encore aucun signe de grossesse.
LA COMTESSE, riant. — Il s'agit bien de cela ! Vous dûtes être assez piètrement reçu?
LE CHEVALIER. — Je commençai par ne l'être d'aucune façon. Votre fille était à sa toilette, ovi elle n'admet que ses femmes. Je fis antichambre une heure durant avec les créanciers de M. le marquis. A la fin, deux grands laquais les écartèrent rudement, en criant : « Rangez- vous, voilà madame. »
LA COMTESSE. — Que vous dit-elle?
LE CHEVALIER. — Qu'elle me priait de ne me point mêler de ses affaires. Que Dieu lui-même s'est reposé le septième jour. Qu'apparemment le marquis travaille fort avec ses maîtresses les six jours de la semaine, car il fait ses dimanches avec notre Sylvie. Mais elle le trouve bon.
LA COMTESSE. Alors ?
LE CHEVALIER. — Alors j© m'adressai au marquis. Il me dit avec impatience
qu'il n'avait pas la tête à lui, que le Roi venait de lui confier une mission en Allemagne et qu'il était tout à son départ prochain. Comme j'insistais, il me sembla bien qu'il me faisait pousser dehors.
LA COMTESSE, riant. — C'est de quoi vous concluez qu'il est en passe d'agréer vos conseils et de faire meilleur ménage ?
LE CHEVALIER. — Patience ! Ce matiu, je reçus le billet que voici.
LA COMTESSE. Ah!
LE CHEVALIER, Usant. — « Monsieur le chevalier de Bons- Saint-Didier... Monsieur le Chevalier, veuillez me pardonner de ne vous avoir point, l'autre jour, écouté trop respectueusement. Je vous donne ma parole que je n'ai fait depuis lors que ruminer votre moralité. Si vous en voulez voir l'effet, prenez la peine de venir, ainsi que Mme la comtesse de Guerlande, à ma terre de Beauvoisin, proche Paris, ce soir même, quatorzième de juillet 1789, sur les huit heures. L'on vous conduira jusqu'à une partie réservée du parc. Après quoi il vous faudra suivre un portique de treillage. Vous arriverez à une charmille que vous traverserez en biais, et ensuite à une salle de verdure ovi je vous prie de vouloir bien vous arrêter et m'attendre. » Voilà.
LA COMTESSE. — Voilà quelque chose de fort impertinent, car je pense que ce lieu secret est celui où il reçoit ses maîtresses, et je me demande quel spectacle M le marquis prétend me mettre sous les yeux. (On entend des cris.) Qu'est-ce encore?
LE CHEVALIER, voya7it fine femme d'âge qui arrive en courant. — Dame Gertrude !
LA COMTESSE. — La gouvernante de ma fille!