‹ La meuteChapitre 67 sur 115 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Les MÊMES, LE MARQUIS

LE MARQUIS. — Ah ! ah ! ah ! dame Gertrude, vous deviez donner là un beau spectacle et en vérité je vous vois d'ici. Ah ! ah ! ah ! J'en veux faire faire une estampe, qui s'intitulera : le châtiment de la curiosité.

LA COMTESSE. — Oui, monsieur, cela

est impayable, mais je n'ai pas moins de curiosité que dame Gertrude.

LE MARQUIS, lui baisatit la main. — Madame, je vous souhaite le bonsoir. M. le chevalier...

LE CHEVALIER. — Bousoir, monsieur.

Je n'ai pas moins de curiosité que M™^ la comtesse de Guerlande.

LE MARQUIS. — Eh bien ! que dites-vous de cet endroit-ci ?

LA COMTESSE. — Qu'il nous intrigue fort.

LE MARQUIS. — Mais je pense que les récits et les descriptions de dame Gertrude vous ont déjà un peu éclairci du mystère. Vous savez l'essentiel : que cette retraite est assez galante et que, dans la maison comme au jardin, il faudrait tenir obstinément ses yeux fermés si l'on voulait se dérober aux exemples de l'amour et ne se laisser point séduire à l'imitation; q^u'enfin, quand un mari essuie le reproche de n'être point assez attentif, il n'a rien de mieux à faire pour se disculper que de traiter sa femme en un pareil lieu, et que le plus exigeant tuteur, sur une telle preuve d'amour, doit se déclarer satisfait.

LA COMTESSE. — Quoi, monsieur? Vous allez traiter ma fille comme une fille d'opéra?

LE CHEVALIER. — Moi, monsieur, je vous en félicite et, comme vous dites, je suis satisfait. Néanmoins, je n'entends point l'amour comme vous, et je ne pensais pas qu'il fût besoin de tant de décorations et de machines...

LE MARQUIS, modestement. — Monsieur cela dépend des tempéraments.

LE CHEVALIER. — Cela est juste et je n'objecterai plus rien.

LA COMTESSE. — Monsieur, je reste confondue que vous m''ayez dérangée pour me faire voir cela.

LE MARQUIS. — Vous ne pouviez point être dispensée d'embrasser votre fille, madame, car c'est ce soir, pour de bon, le coucher de la mariée.

GERTRUDE, avec émotioH. — Ah!...

LE MARQUIS. — C'est, de plus, cette nuit que je pars pour cettei mission que le Roi m'a confiée, et je ne suis pas fâché de m 'éloigner, vu que ce pays-ci me paraît être à la veille de grands bouleversements. Je ne rentrerai point que le Roi ne nous ait débarrassés de l'Assemblée nationale, que tout ne soit rentré dajis l'ordre, et Paris dans le devoir. Mais il n'est pas de

Sylvie ou la Curieuse d'Amour

mon caractère de n'être prudent que pour moi. J'emmène donc la marquise.

LA COMTESSE. DicU !

LE MARQUIS. — Seulement, comme ce voyage ne sera sans doute point de son goût, et qu'elle disputerait, ou même ferait résistance, j'ai imaginé de l'amener ici pour l'avoir mieux sous la main, et puis pour l'amuser, pour l'étovirdir, et pour la fourrer dans sa voiture sans, pour ainsi parler, qu'elle s'en aperçoive.

LE CHEVALIER. — Bien.

LA COMTESSE. — Cette séparation est fort cruelle. Je n'en puis soutenir l'idée. LE MARQUIS. — Madame, il faut prendre courage.

GERTRUDE. — Ma chère maîtresse, que je n'ai jamais quittée !

LE MARQUIS. — Il ne s'agit point que vous la quittiez. Je n'ai pris la peine de vous faire amener ici que parce que jai dessein que vous la suiviez.

GERTRUDE. — Moi ! En Allemagne !

LE MARQUIS. — Oui. (A la comtesse, hien qu'elle soit fort calme.) Ne retenez pas vos larmes, mais versez-les, de grâce, avant que votre fille soit là.

LA COMTESSE. — Au fait, oii est-elle?

LE MARQUIS. — Voilà le plus fort : le principal personnage fait défaut, LA COMTESSE. — Comment?

LE MARQUIS. — Vous savez son humeur capricieuse : elle a pris Versailles en grippe parce que nous sommes tenus d'y demeurer depuis l'ouverture des Etats. A tout propos, elle s'en va passer la journée à Paris, dans notre hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Germain. Hier matin, j'apprends qu'elle fait mettre les chevaux, et je lui demande un peu trop brusquement si elle est folle.

LA COMTESSE. — Pourquoi ?

LE MARQUIS. — On disait le peuple en ébullition. MM. do Besenval et de Sombreuil venaient de mander au roi que la foule assiégeait l'hôtel des Invalides et réclamait des ai'mes. Mais la marquise, à qui je dis cela, me répondit qu'elle se moquait de MM. de Besenval et de Sombreuil comme de moi, et qu'elle irait.

LE CHEVALIER. — Vous la laissâtes?

LE MARQUIS. — Mou Dicu ! je n'avais dessein de me mettre en route qu'aujourd'hui, et il eût été malavisé de l'irriter.

LA COMTESSE. — Mais depuis hier?

LE MARQUIS — Elle n'est pas rentrée.

LA COMTESSE. — Pas rentrée!

LE MARQUIS. — Non, madame, et cela ne m'a point surpris, d'après les nouvelles qui sont arrivées ce matin. Dès hier soir, l'on ne passait plus aux barrières. On a sonné le tocsin toute la nuit et la marquise n'a, pas dû beaucoup dormir. Sans compter que, n'ayant point de provisions, elle

LE CHEVALIER. — Vous la laiss-^tes ?

n'a pas dû manger non plus, et que, n'ayant point emmené de fille de chambre, elle a dû s'accommoder toute seule, à moins d'y appeler un de ses laquais.

LA COMTESSE. — Mais, monsieur, tout cela est affreux, et vous êtes d'un sangfroid,,.

LE MARQUIS. — Madame, c'est que je n'y puis rien.

LE CHEVALIER, — Mais pour l'heure^ o\x est-elle ?

LE MARQUIS. — Ah! pouT l'heurc, comme les nouvelles devenaient pires et que, au reste, je n'avais point du tout l'idée de différer notre départ, j'ai envoyé quérir la marquise par quatre hommes vigoureux dans une bonne voiture, et soyez assurés qu'elle sera ici avant peu. {Entre Taïllefer avec les laquais portavt les flambeaux et la table.) Vous voyez

Sylvie ou la Curieuse d'Amour

que je n'en doute jjas moi-même, puisque je fais déjà dresser la table.

LA COMTESSE. — Monsieur, je suis dans des transes que je ne saurais dire.

TAiLLEFER, au marquis. — Monseigneur, le courrier qui précède la voiture vient d'arriver. Madame sera ici dans moins d'une demi-heure.

LA COMTESSE ET LE CHEVALIER. Ah !

LE MARQUIS. — Dame Gertrude, rentrez dans la maison. L'on vous y fera servir à souper. Souvenez-vous de tenir votre langue quand vous verrez votre maîtresse.

GERTRUDE. — Oui, monseigneur.

LE MARQUIS. — Madame la comtesse, monsieur le chevalier, laissons mes gens à leur besogne et allons attendre la marquise dans ce petit temple de l'Amour que vous pouvez découvrir d'ici. C'est un monument dans le style antique, et où l'on n'aperçoit rien qui puisse choquer la vertu la plus sévère ni le goût le plus épuré.

La comtesse et le chevalier sortent. Taillefei' retient le marquis au moment qu'il va les suivre.

TAILLEFER. — Monscigneur. ..

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