SCENE IV
LE MARQUIS, TAILLEFER, les gens qui disposent la table.
LE MARQUIS. — Qu'y a-t-il, Taillefer?
TAILLEFER. — Je dois préparer Monseigneur afin qu'il n'ait point trop de saisissement quand il verra dans quel équipage lui arrive madame.
LE MARQUIS. — Quel équipage?
TAiLLEFERv — Mom^eigneur, lorsque vos gens arrivèrent à l'hôtel, madame n'y était point, et ils ne trouvèrent que le cocher, à demi mort de peur, qui s'était retranché dans l'écurie. Enfin madame est rentrée. Elle n'avait plus de chapeau ni, autant dire, de vêtements. Elle était en compagnie d'un jeune homme du peuple tout noir de poudre et à moitié nu.
LE MARQUIS. Plaît-il?
TAILLEFER. — Elle a monté avec lui dans le boudoir en rotonde dont les fenêtres sont sur le jardin de l'Abbaye-au- Bois, et lorsque vos gens s'y sont présentés pour lui faire connaître vos ordres,
elle s'est accrochée au cou du personnage...
LE MARQUIS. — Cela n'est pas croyable.
TAILLEFER. — Et elle a déclaré qu'elle ne partirait pas.
LE MARQUIS. - — Alors ?
TAILLEFER. — Alors, comme il y avait apparence que vos gens seraient les plus forts, le courrier n'a pas jugé à propos d'attendre l'issue du débat et il a pris les devants à franc étrier afin de vous rassurer plus tôt.
LE MARQUIS. — Il a bien fait, mais je ne puis concevoir ce que vous dites, c^ue la marquise avait son habit gâté, et quelle embrassait un jeune homme du peuple à moitié nu.
TAILLEFER. — Monseigneur pourrait concevoir n'importe quoi s'il savait les nouvelles. La Bastille a été enlevée par les rebelles et le gouverneur, dit-on. est tué.
LE MARQUIS. — Bien !
TAILLEFER. — Les gens d'ici viennent d'en être informés par votre courrier même, qui a pris par le village au lieu de venir tout droit. Ils n'y attachent que peu de créance, mais à tout hasard ils s'enthousiasment et ils veulent faire des feux de joie.
LE MARQUIS. — Eh! qu'importe à ces paysans que la Bastille ait été enlevée ou non ?
TAILLEFER. — Monseigneur, ils ne raisonnent point, ils fermentent. Ah ! vous prenez un parti bien sage, de vous éloigner pour un temps.
LE MARQUIS. — Vous voyez les chosctî fort en noir.
TAILLEFER. — Mouseigneur, c'est une révolution.
LE MARQUIS. — Eli bien ! nous attendrons paisiblement en Allemagne qu'elle soit finie. Cependant vous continuerez d'administrer exactement ce domaine et de m'en faire passer les revenus.
TAILLEFER. — Ah ! Monseigneur, cela ne serait pas lourd si vous n'aviez...
LE MARQUIS. - — Un intendant comme vous?
TAILLEFER. — Il ne sied point que je fasse mon éloge, et je voulais parler de votre fermier, maître Nicolas Gagnon.
Votre terfe est la seule des environs qui ne soit point en friche.
LE MARQUIS. — Ouî, j'ai de la chance en serviteurs, je fais grand cas de maître
Sylvie ou la Curieuse d'Amour
Nicolas Gaguou, et je regrette de ne l'avoir jamais vu. Mais vous l'assurerez de ma reconnaissance. Pour vous, Taillefer, je ferai votre fortune quand tout ne sera plvis sens dessus dessous.
Il sort.