‹ La meuteChapitre 77 sur 115 · TAILLEFER, PIERRE TAILLEFER · texte numérisé non relu

TAILLEFER, PIERRE TAILLEFER

TAiLLEFER, dît clehors. — Citoyen!...

Citoyen Gagnon ! {Point de réponse. On l'entend qui monte, puis qui fi'appe.) Maître Nicolas!... {Un temps, il ouvre, il entre suivi de Pierre.) Il n'y est point. Il est introuvable depuis le petit jour. Bah ! Cinq heures sonnent et j'ai lieu de croire qu'il ne saurait plus tarder. Entrons tonjours, mon fils, asse3'ons-nous et attendons-le.

PIERRE TAILLEFER. — Attendre n'est

pas ce que j'aime. Je m'assiérai là nonobstant, surtout s'il y a à boire, car il fait une chaleur du tonnerre de Dieu. Pour ton citoyen Nicolas Gagnon, n'en ayant point ouï parler depuis six ans que j'ai quitté Beauvoisin, je me soucie de lui comme d'une guigne, et, s'il faut repartir; tout à l'heure sans l'avoir vu, cela me sera fort égal.

TAILLEFER. — Mais non à moi, mon fils. Ne sens-tu donc pas de quel légitime orgueil tressaille mon cœur de père chaque fois que, sur sa place, dans les rues du village, j'arrête un vieil ami pour lui dire : « Regarde ce fier gueri'ier. C'est mon fils Pierre Taillefer... »

Sylvie ou la Curieuse d'Amour

PIERRE TAILLEFER. Brutus.

TAiLLEFER. — Oiii, Bi'utus Taillefei'...

{Enchaînant.) « Il nous a quittés si jeune que sans doute tu avais oublié les traits de son visage... Sergent aux Gaxdee françaises sous le tyran, le voilà capitaine aujourd'hui. En route pour l'armée des Vosges, il traverse à la tête de sa compagnie les humbles lieux qui l'ont vu naitre.

Voilà ce qu'est devenu le fils au père Taillefer, ci-devant domestique et intendant <\u ci-devant marquis de Beauvoisin ! »

PIERRE TAILLEFER. — Ton fils n'est pas moins fier de toi. Ta fortune fut également rapide et brillante.

TAILLEFER. — Oui : accusateur public dans cette commune, je puis dire, tout bien considéré, que je brandis comme toi, sinon au même titre, le glaive de la liberté. Mais pardonne à l'aveuglement d'un père qui, ne se laissant point éblouir par son propre lustre, n'en veut devoir qu'à celui de sa postérité... Entre nous, si j'ai plaisir à me parer de ta gloire, c'est principalement aux yeux de maître Nicolas Gagnon, qui est mon ami le plus ancien et le plus sûr, de plus, puissamment riche, et le gros bonnet d'ici... Au fait, il est peut-être dans sa chambre et ne nous aura point entendus.

Taillefer ouvre la porte du fond et va jusqu'à la balustrade de la tribune. Pierre le suit.

PIERRE TAILLEFER. — Comment, sa chambre? Mais c'est... c'est la chajDelle du château !

TAILLEFER. — Oui, mon fils, elle est adossée à ce pavillon-ci, dont le premier étage se trouve à même hauteur que la tribune. Sous l'ancien régime, voici ovi les ci-devant seigneurs se plaçaient pour entendre la messe, et le dernier marquis avait fait pratiquer cette porte-fenêtre pour accéder à sa loge de plain-pied... (Il se penrhe.) Tu vois, le repaire de la superstition est devenu l'asile de Cérès.

PIERRE TAILLEFER. — ■ En d'autres termes, vous avez fait de cette chapelle une grange... C'est dans cette chapelle transformée en grange que maître Nicolas Gagnon a établi sa chambre à coucher ? Cet homme puissamment riche loge-t-il parmi ses foins?

TAILLEFER, poîissant uii sou'jn?', — Hélas!

PIERRE TAILLEFER. — • Quelle histoire?

TAILLEFER. — Brtitus Taillefer, mon

fils, que te semble des terres de Beauvoisin ?

PIERRE TAILLEFER. — ■ Qu'elles sont bien cultivées, lorsque tous les champs d'alentour restent à l'abandon.

TAILLEFER. — Que dirais-tu si ce domaine... non : la moitié de ce domaine t'appartenait?

PIERRE TAILLEFER. — ■ Je n'en aurais que faire, car mon métier n'est point de posséder, et je recevrai peut-être un bon coup de fusil demain.

TAILLEFER. — Les pères n'ont pas le même genre de prévoyance que les enfants... Tu penses que, si le citoyen Ga-

TAILLEFER. — Je brandis le glaive

DE LA LIBEKTK.

gnon se donne si grand mal, ce n'est point dans l'idée de restituer un beau jour la terre à M. le marquis, émigré dès la prise de la Bastille, voilà quatre ans.

PIERRE TAILLEFER. OÙ trouve-t-il

des bras pour le labour ? Tous les hommes sont aux armées. Lui-même, comment a-t-il pu éviter les réquisitions militaires? TAILLEFER. — Il s'est payé un remplaçant quand la loi l'y autorisait et, deux mois plus tard, il a négligé de se conformer à la loi nouvelle qui lui retirait cette faculté. Nous faisons travailler des femmes. Nous n'avons guère, en fait d'hommes, qu'un garçon que nous avons trouvé

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endormi le 15 juillet au matin, dans la salle de verdure où la marquise et le marquis avaient soupe avant de partir. Le gars n'a jamais voulu filer d'ici : on l'emploie.

PIERRE TAiLLEFER. — Tout cela ne paraît point suspect dans le pays ?

TAILLEFER. — Je suis accusateur public.

PIERRE TAILLEFER. — Pourquoi le domaine n'a-t-il pas été vendu comme bien national 1

TAILLEFER. — Nous avons SU différer la mise en vente : nous n'avions pas amassé si vite les fonds suffisants pour racheter, Nicolas, qui se garde à pique et à carreau, poussant la précaution jusqu'à faire tenir au marquis une part des revenus.

PIERRE TAILLEFER. — ■ Morbleu ! voilà des trafics ! Il fallait mettre la main sur la terre, tout bonnement, et elle eût été bien à vous.

TAILLEFER. — Xon. L'événement a donné raison à Nicolas.

PIERRE TAILLEFER. — Quel événement ?

TAILLEFER. — La marquise est revenue.

PIERRE TAILLEFER. Non ?

TAILLEFER. — Oh ! c'est Une vraie folle. Elle s'ennuyait : elle a mieux aimé risquer sa peau. Le marquis, ne pouvant la retenir, a du moins voulu profiter de ce caprice, et, pour éviter la confiscation qui frappe les biens d'émigrés, lui a fait une donation totale. Mais à peine rentrée en France, elle a réclamé le divorce, de sorte qu'elle n'est plus marquise, mais prétend être légitime propriétaire de Beauvoisin.

PIERRE TAILLEFER, riant. — J'aime assez cela. Et elle réside ici?

TAILLEFER. — Depuis une quinzaine.

Elle s'est avisée qu'elle était un peu trop marquise encore pour Paris, et qu'elle serait mieux en sûreté à la campagne, entre deux serviteurs fidèles comme Nicolas et moi.

PIERRE TAILLEFER, riant. — Je crois bien !

TAILLEFER. — Je ne connais que mon devoir, et elle n'aurait plus à l'heure qu'il est la tête sur les épaules, si maître Nicolas ne s'y était opposé.

PIERRE TAILLEFER. Bah?

TAILLEFER. — Il l'a Tcçue en maîtresse. Le château n'étant plus habitable, il lui a cédé cette dépendance, et il a même voulu se reléguer dans la grange, pour laisser la

dernière chambre à ce garçon dont je te parlais, qui est, paraît-il, le frère de lait de madame, et qui, de saisissement de la revoir, est tombé malade. Le petit fait une sieste chaque jour après son dîner. A son réveil, on le met devant cette fenêtre, ou bien on le promène, et maître Nicolas vient prendre de ses nouvelles, le bonnet à la main. (Bruit au dehors.) Le voici qui vient... (Allant vers la fenêtre.) Dans une charrette de fleurs!...

PIERRE TAILLEFER. — Est-ce qu'il a le cerveau dérangé ?

TAILLEFER. — Non, mais je crois qu'il est amoureux de la ci-devant.

PIERRE TAILLEFER. — Alors On n'y met pas tant de façons. Il fallait prendre tout bonnement la femme, comme ii fallait déjà prendre la terre.

Taillefer et Pierre vont à la porte. Nicolas entre.

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