‹ La migration des symbolesChapitre 116 sur 120 · LE TRIÇÛLA ET LE LINGA · texte numérisé non relu

LE TRIÇÛLA ET LE LINGA

métamorphose du disque en lotus dans le triçula est donc l’équivalent figuré, la traduction plastique de la transformation qui, parmi les bouddhistes, substitua le Padma mani, ou Joyau du Lotus, au S ûra mani, ou Joyau du Soleil; d’où la formule bien connue : Orn! mani padme, « Oh ! le Joyau dans le Lotus! (i) »

Ailleurs, le triçula paraît reproduire l’emblème çivaïte du linga entre deux serpents dressés. Cette figure qui, superposée au disque, a peutêtre une portée doublement phallique, semble assurément fort étrangère à la doctrine primitive du bouddhisme. Cependant, ici encore, les bouddhistes se sont montrés maîtres dans l’art d’accommoder les symboles des autres religions. M. Gustave Lebon, dans son Yoyage au Népaul , cite un exemple caractéristique des interprétations fantaisistes à l’aide desquelles le bouddhisme opère ou justifie ces adaptations : « Le linga, écrit-il, est également adopté par les bouddhistes du Népaul, comme emblème du lotus dans lequel Adi-Bouddha s’est manifesté,

(1) Il faut toutefois remarquer que le disque se trouve déjà intimement associé à la fleur de lotus, dans la symbolique de l’Asie Mineure. (Voir l’ Histoire de l'Art dans l’antiquité, de MM. Perrot et Chipiez, t. III, fig. 5og.)

3l6 LE GLOBE AILÉ, LE CADUCÉE ET LE TRIÇÛLA.

sous forme de flamme, au commencement de l’uni vers (i) ».

Il convient de noter que, dans l’opinion de certains auteurs, tels que Ch. Lenormant et le baron de Witte, le caducée a parfois symbolisé, chez les Grecs, la confusion des sexes dans un même personnage, l’hermaphrodisme en un mot (2), et nous trouvons, dans l’importante publication de ces deux archéologues sur Y Elite des monuments cèramo graphiques de la Grèce, une forme de caducée où une projection verticale, analogue à la représentation du phallus, se dresse au centre du croissant, ici un peu séparé du

Fig. i3t. Caducée sur une amphore antique (3).

(Ü'aprcs X Élite des monuments cèramo graphique s, t. III, pl. XCI.)

Sur les monnaies de la dynastie des Çungas, le linga placé entre les serpents devient la coiffure

(1) Dans le Tour du Monde de 1S86 (t. Ll, p. 266). — A Bôrô- Boudour, le linga çivaïte est devenu une représentation du ddgoba, ou édicule à reliques (C. Leemans. Boro-Boedoer, p. 402).

(2) Elite des monuments céramograpliiques de la Grèce. Paris, îS'ÎS, t. III, p. 107.

(3) Cf. la forme du triçûla sur le pilier du soleil à Bouddha Gayà (notre figure 124).

LE TR1ÇÛLA DE SANCHI ET L’iDOLE DE PÛRI. 3 1 7

du Bouddha; le disque figure la tête du Maître, et les appendices latéraux du Iriçûla sont représentés par deux 23rojections qui s’allongent horizontalement cà droite et à gauche de cette tête (i).

Nous voyons ainsi le triçula passera une figure anthropoïde. Une métamorphose du même genre, plus accentuée encore, se constate dans les célèbres idoles de Pûri, que le général Cunningham a depuis longtemps signalées comme trois anciens triçûlas (fîg. i32 et 1 33 ) (2).

Fig i32. Triçûla de Sanchi.

{Musée des moulages , à Bruxelles.')

Fig. i33. Idole de Jagannath.

(Rousselet. U. Inde des Rajahs , p. 517.)

Ceux-ci étaient sans doute un grand objet de vénération populaire, à l’époque où Pùri

(1) A. Rivett-Carnac. Coins of the Sun g a or Mitra dynasty , dans les Proceedings de la Société Asiatique du Bengale, vol. XLIV, ire part., pl. VII et VIII.

(2) The Toges of Central India, dans le Journal de la Royal Asiatic Society. Londres (t. III de la iro série). — M. Cunningham ajoute que les almanachs indigènes emploient également ces grossières figures pour représenter Vishnou dans son avatar de Bouddha.

3l8 LE GLOBE AILÉ, LE CADUCÉE ET LE TRIÇÛLA.

formait un sanctuaire bouddhiste. Quand le brahmanisme s’y installa à son tour, il se borna à les transformer, moyennant quelques légères altérations, en image de Vishnou ou plutôt de Jagannath, de son frère et de sa sœur. — En s’appropriant ainsi le vieux symbole solaire, encore reconnaissable sous ses défigurations successives, Vishnou ne fit, du reste, que reprendre son bien, puisqu’il est, dans l’hindouisme, la divinité solaire par excellence.

Enfin, le triçula, dont la plasticité n’a d’égale que la puissance d’absorption, prête ou emprunte parfois des contours au règne végétal avec la même désinvolture qu’à la physionomie humaine. M. Rousselet signale la ressemblance du symbole mystique des bouddhistes avec le Kalpavriksh, ou arbre de la science, que les Jainas ont figuré par une tige à trois branches sur la mitre des Tirthamkaras sculptés dans les cavernes de Gwalior(i). Une combinaison analogue s’observe sur des monnaies de la dvnastie des Cungas, où la partie supérieure du triçula, formant la coiffure du Bouddha, se métamorphose en une véritable couronne de branchages (2). Sur d’autres monuments, la tige qui supporte le triçula devient un tronc d’arbre avec des rameaux

(1) Rousselet. L' Inde des Rajahs, p. 370.

(2) Rivett-Carnac. Loc. cit.

Page 1