LE TRIÇÛLA. ET LE FOUDRE
Il convient de faire remarquer qu’en Occident quelques figures ofirent une singulière ressemblance avec le triçûla. Telle est tout d’abord l’image cypriote que j’ai signalée (p. 258, fig. 96), comme offrant une combinaison de l’arbre sacré et du globe ailé. Les volutes supérieures, avec la projection fleuronnée qui coupe le centre de l’arc, rappellent les trois pointes du triçûla avec leur fleuron central. La paire de volutes qui s’arrondit vers le bas, aux deux côtés de la base, fait songer aux appendices ophidiens qui, dans le symbole bouddhique, s’abaissent à droite et à gauche du piédestal. Enfin, de part et d’autre, on observe, dans la partie médiane des figures, deux feuilles qui, par leur position comme par leur forme, évoquent l’image de deux ailerons.
Un artiste anglais, bien connu par ses travaux archéologiques sur les monuments de l’Inde, M. Wfilliam Simpson, a signalé la ressemblance du triçûla avec des représentations du foudre, gravées sur des monnaies de l’Élide qui remontent au Ve siècle avant notre ère (1). Ce foudre se rapproche particulièrement d’une figure assez énigmatique, sculptée parmi les bas-reliefs de
( 1) The Trisula Symbol, dans le Journal de la Roy. As. Soc. de 1890, t. XXII (nouv. sér.), p. 3o6.
Bôrô-Boudour, où, selon foute apparence, elle joue le rôle d’un triçûla (i).
Il n’y aurait, en somme, rien de surprenant dans ces similitudes, puisque le foudre et le triçûla sont tous deux, comme nous venons de le voir, un développement du trident.
Ce qui est plus étrange, c’est de trouver une sorte de triçûla gravé sur le flanc d’un agneau qui décore l’enroulement en forme de serpent d’une crosse pastorale remontant à notre moyen âge (2).
Y a-t-il là emprunt ou simple coïncidence0 C’est ce que je n’oserais décider, bien que rien ne manque au symbole chrétien pour en faire un véritable triçûla, ni le disque, ni la pointe centrale dessinée en fleur de lys, ni la projection arrondie des deux dents latérales.
En résumé, si nous avons pu retrouver les antécédents et, en quelque sorte, les facteurs du
Fig. 139. Sculpture de Bjrô-Boudour.
(1) Boro Boedoer, t. III, pl. ccxlvi, fig. 35.
(2) Cf. Cahier et Martin, Mélanges d'archéologie, t. IV, fig. 58.
SIGNIFICATION DU TRIÇÛLA.
triçûla, voire sa signification probable dans les cultes qui ont précédé le bouddhisme, nous ne sommes guère plus éclairés sur le sens de ce symbole dans la religion qui en a le plus fait usage. C’est qu’ici les monuments figurés ne peuvent suppléer au silence des monuments écrits. Tant que les symboles restent des images et qu’ils s’appliquent à des objets concrets ou à des phénomènes physiques, il n’est pas impossible de retrouver le sens qu’ils ont vraisemblablement comporté. Mais lorsque, entrés dans ce qu’on peut nommer leur phase dérivée ou secondaire, ils deviennent des signes et servent à exprimer des idées abstraites — ce qui est presque toujours le cas dans le bouddhisme, — le champ de l’interprétation devient, en quelque sorte, illimité pour les critiques, comme parfois pour les fidèles.
La signification propre du triçûla reste donc à l’état conjectural, bien que l’intention de ses métamorphoses ne nous échappe pas toujours. Seule la publication de quelque texte encore inédit nous révélera peut-être le sens général et authentique de ce symbole, devant lequel se sont inclinés des millions de nos semblables, et dont nous ne savons même pas le nom avec quelque certitude.
Mon but, d’ailleurs, était moins de résoudre un problème dont la solution a échappé jusqu’ici
aux esprits les plus compétents que de retracer les transformations du triçûla, au cours de ses développements plastiques, et ‘de montrer, une fois de plus, avec quelle facilité les symboles les plus différents d’origine passent de l’un à l’autre, dès qu’il se rencontre dans leur forme ou dans leur signification des points de contact suffisants pour faciliter graduellement ce passage.
CONCLUSION
Dans la plupart des cas que je viens citer, il est facile de découvrir par quelles voies le symbole s’est transmis d’un peuple à l’autre. Sous ce rapport, la migration des symboles relève directement de ce qu’on peut nommer l’histoire des relations commerciales. Quelle que soit, entre deux figures symboliques d’origine distincte, leur ressemblance de forme et même de signification, il convient, avant d’en affirmer la parenté, d’établir la probabilité ou du moins la possibilité des relations internationales qui leur auraient servi de véhicule. Ce point démontré, il restera à chercher qui a été le prêteur et qui l’emprunteur.
On peut se demander, par exemple, pourquoi ce ne seraient pas les Grecs qui auraient communiqué le foudre à la Mésopotamie, les Hindous qui auraient transmis le lotus aux Egyptiens. C’est ici surtout qu’apparaissent nos avantages sur les précédentes générations. Il fut un temps où Ton pouvait indistinctement placer dans l’Inde l’origine des dieux, des mythes et des symboles répandus sur toute la surface du vieux monde; un autre, où il aurait été téméraire de ne pas reporter
CONCLUSION
à la Grèce l’honneur de toutes les créations intellectuelles et religieuses ayant quelque valeur morale ou artistique. Mais les recherches poursuivies depuis un demi-siècle ont constitué désormais, sur des bases positives, l’histoire ancienne de l’Orient, et celle-ci, à son tour, nous a permis de replacer à leur véritable plan, dans la perspective des âges, les principaux foyers de culture artistique qui ont réagi les uns sur les autres depuis les débuts de la civilisation.
On peut dihërer d’opinion sur le point de savoir si le chapiteau ionique a emprunté ses volutes aux cornes de l’ibex ou aux pétales entr’ouvertes du lotus. On peut même discuter si l’Ionie l’a directement reçu de Golgos, sur les vaisseaux des Phéniciens, ou de Ptérium, par les caravanes de l’Asie Mineure. Mais quiconque en a constaté la présence sur les monuments de Khorsabad et de Koyoundjik ne se refusera plus à placer en Mésopotamie le point de départ de sa marche vers la mer Egée. Ce n’est là qu'un des types et des motifs dont le développement a, sans doute, dû son importance aux inspirations autonomes du génie grec, mais dont les origines doivent néanmoins se chercher en Phrvgie, en Lycie, en Phénicie, et même au delà, vers les vallées du Tigre, de l’Euphrate et du Nil. Dans l’Inde également, les plus anciens produits de la
CONCLUSION
sculpture et de la gravure, là où ils n’attestent pas une influence directe de l’art grec — comme dans les bas-reliefs bouddhiques de Yusoufzaï et dans les scènes bachiques de Mathura, — se rattachent aux monuments de la Perse par l’adoption de motifs en quelque sorte classiques dans l’architecture persépolitaine : tels sont ces chapiteaux formés par des animaux, tantôt affrontés, tantôt adossés, qui sont comme une signature plastique, dans le premier cas, de l’ Assyrie, dans le second, de l’Égypte.
Je suis loin de contester qu’il s’est produit, chez certains peuples, des centres de création artistique indépendants et autonomes. Il suffira de mentionner, sous ce rapport, la Chine et l’Amérique précolombienne. Mais il faut reconnaître que l’art de l’Extrême-Orient a été profondément modifié sous l’influence des types bouddhiques qui procèdent directement de l’Inde. Il y aurait même à tenir compte d’un élément plus ancien, qui rattacherait directement l’art, comme le culte de l’empire chinois, au développement de la culture mésopotamienne, si, comme le suppose M. Terrien de la Couperie, qui a réuni, à l’appui de cette thèse, un faisceau considérable de présomptions, les ancêtres des Chinois étaient sortis du peuple qui occupait, quelque vingt-trois siècles avant notre ère, la Chaldee et
CONCLUSION
l’Elan] (i). En tout cas, il serait surprenant qu’au cours de tant de siècles des infiltrations ne se fussent pas produites entre les civilisations qui se développaient ainsi parallèlement dans le continent asiatique.
Quant à l’Amérique ancienne, Gustave d’Eichthal avait déjà attiré l’attention sur les similitudes qui se rencontrent dans les monuments de l’Amérique centrale et de l’Asie bouddhique. Pour ma part, je me sens de plus en plus enclin à admettre, non pas l’origine asiatique des populations américaines, ce qui est une tout autre question, mais l’intervention de certaines influences artistiques, ayant rayonné de la Chine, du Japon ou de l’archipel Indien jusqu’aux rivages du nouveau monde, longtemps avant la conquête espagnole.
Bref, qu’on parte du Japon, de la Grèce ou de l’Inde, voire de la Libye, de l’Etrurie ou de la Gaule, on finit toujours, d’étape en étape, par aboutir à deux grands centres de diffusion artistique partiellement irréductibles l’un à l’autre :
l’Egypte et la Ghaldée, avec cette différence que, vers le huitième siècle avant notre ère, la Méso-
potamie s’est mise à l’école des Egyptiens, tandis
(1) Origin f rom Babylonia and Elain of the early Chinesc Civilisation, dans le Babylonia n and Oriental Record, t. III, nos 3 et iuivants.
CONCLUSION
que l’Égypte ne s’est jamais mise à l’école de personne. Or, non seulement les symboles, comme nous l’avons constaté plus d’une fois au cours de ce volume, ont suivi les mêmes routes que les thèmes purement décoratifs, mais encore ils se sont transmis de la même façon, dans les mêmes temps et presque dans la même proportion. Partout, en matière de symboles comme de produits artistiques, nous trouvons, à côté des typés autochtones, les apports d’un puissant courant qui a ses origines plus ou moins lointaines dans le symbolisme des rives de l’Euphrate et du Nil. Pour tout dire, les deux ordres d’importations sont si connexes, qu’en faisant l’histoire de l’art on fait, en grande partie, l’histoire des symboles, ou, au moins, de leurs migrations.
La connaissance de ces migrations, à son tour, jette un jour tout nouveau non seulement sur la présence des mêmes emblèmes parmi des populations qui n’ont jamais professé le même culte, mais encore sur la formation de certaines images complexes qui ne peuvent s’expliquer, sinon comme le produit d’une action réciproque entre des figures souvent fort diverses de provenance et de signification. A toujours retrouver ainsi, souvent chez des peuples fort éloignés l’un de l’autre, soit les mêmes combinaisons symbo-
CONCLUSION'
liques, soit les mêmes traits dans des combinaisons differentes, on serait tenté de croire que le symbolisme n’a eu à sa disposition qu’un nombre extrêmement restreint de signes et de ligures, afin de pourvoir aux exigences plastiques du sentiment religieux.
Ai-je besoin d’ajouter qu’il n’en est rien? La variété des représentations symboliques n’a pas plus de limites que l’esprit d’analogie. Mais certaines figures, une fois formées, se sont tellement emparées de l’œil et de l’imagination, qu’elles sont devenues les lieux communs du langage figuré, et que la main de l’artiste n’a pu se dégager de leur influence dans la production des symboles nouveaux. Il est également facile de comprendre que, dans l’ignorance ou l’oubli de la signification attribuée à an modèle étranger, le copiste ait essayé de rattacher ses reproductions à quelque autre type connu et populaire. D’autres fois encore, le syncrétisme symbolique est voulu et prémédité — soit qu’on veuille réunir, pour plus d’efficacité, dans une seule figure, les attributs de plusieurs divinités, comme en témoignent certains panthées d’origine gnostique; soit qu’on veuille affirmer, par la fusion des symboles, l’unité des dieux et l’identité des cultes, comme dans le monogramme mystique où les brahmaïstes de l’Inde contemporaine ont affirmé leur éclectisme
CONCLUSION
religieux, en entrelaçant V Om des hindous avec le trident, le croissant et la croix (i).
Quelquefois aussi l’intérêt sacerdotal a dû conduire à accentuer les analogies, plutôt que les dissemblances des symboles, afin de favoriser l’absorption ou l’unification des doctrines qu’ils représentaient. — Enfin, il faut tenir compte de la tendance populaire vers le syncrétisme, qui, lorsqu’elle n’est point contenue par une orthodoxie rigide, s’exerce sur les symboles aussi bien que sur les croyances, en introduisant au sein du nouveau culte les images consacrées par une longue vénération. Ou bien ce sont les novateurs euxmêmes qui profitent des avantages offerts par le symbolisme pour dissimuler, par des emprunts, aux formes antiques, la nouveauté de la doctrine et, au besoin, pour transformer en alliés des emblèmes ou des traditions qu’ils sont impuissants à extirper de front (2).
Ai-je besoin de rappeler Constantin choisissant pour étendard ce labarum qui pouvait être reven-
(1) Pkotap Chunder Mozoumdar. Life and Teaching of Keshub Chunder Sen. Calcutta, 1887, p. 5oi.
(2) C’est cc que font encore aujourd'hui les missionnaires russes dans certains districts reculés. Au dire de M. Ad. Leroy-Beaulieu, le couvent de Posolsk, sur le lac Baikal, posséderait une ancienne idole bouriate en bois peint, transformée en Saint-Nicolas et presque également populaire parmi les chrétiens et les païens. ( L'Empire des T^ars, t. III. Paris, 1889, p. 1 13.)
CONCLUSION
cliqué à la fois par le culte du Christ et par celui du Soleil? Il est curieux de trouver la même politique attribuée au premier roi chrétien de la Norvège : suivant un vieux chant des îles
Shetland, Hakon Adalsteinfostri, forcé de boire à Odin dans un banquet officiel, traça rapidement sur la coupe un signe de croix; et comme ses convives lui en faisaient un reproche, il leur dit que c’était le signe du marteau de Thor (i). Nous savons, en effet, que dans les pays germaniques et Scandinaves la croix du Christ s’est plus d’une fois rapprochée du marteau à deux têtes, comme en Egypte elle revêtit, dans plus d’une inscription, l’aspect de la clef de vie.
Le bouddhisme y a mis moins de scrupules encore. Dans certains de ses sanctuaires, il n’a pas hésité à sculpter les cérémonies du culte rendu par les indigènes de l’Inde au soleil, au feu, aux serpents, en rattachant ces rites à ses propres traditions. La roue solaire devint ainsi la roue delà Loi; l’arbre sacré représenta l’arbre de la science, sous lequel Sakya Mouni atteignit l’illumination parfaite; — le serpent naga à sept têtes fut transformé en gardien de l’empreinte laissée par les pieds de Vishnou, elle-même désorti) Karl Blind. Odinic Songs ht Shetland, dans Nineleenth Century, 1879 , p. 1098.
CONCLUSION
mais attribuée au Boudha, etc. — Il y a quelques années, on découvrit à Bharhut les restes d’un sanctuaire bouddhique où des bas-reliefs reproduisaient des emblèmes et des scènes religieuses, avec des inscriptions qui leur servaient de légende ou plutôt d’étiquette. A cette nouvelle, la joie fut grande parmi les archéologues anglo-indiens. On allait donc posséder une interprétation des rites et des symboles bouddhiques, formulée par les bouddhistes eux-mêmes un ou deux siècles avant notre ère. Il fallut malheureusement en rabattre, quand un examen minutieux fit reconnaître qu’on avait là tout simplement un ancien temple du soleil, ultérieurement accaparé par les bouddhistes. Ceux-ci s’étaient contentés de mettre sur les représentations figurées du culte solaire des in script ions qui les rattachaien t à leur propre foi( i ).
On a été jusqu’à dire que les religions changeaient, mais que le culte restait le même. Ainsi formulée, la thèse est trop absolue. Mais il est certain que chaque religion conserve, dans ses rites et ses symboles, des survivances de toute la série des religions antérieures. Et il n’y a pas de grief à lui en faire. L’important, ce n’est pas l’outre, c’est le vin qui s’y versé; ce n’est pas la
(1) Edw. Thomas. Numismatic Chronicle, t. XX ^nouvelle série), p. 27.
CONCLUSION
forme, ce sont les idées qui l’animent et qui la dépassent.
Quand les chrétiens et les bouddhistes concentraient sur l’image de leur Maître respectif les principaux attributs du soleil — à commencer par ce nimbe dont le prototype remonte aux auréoles gravées sur les monuments chaldéens, — entendaient-ils rendre hommage à l’astre du jour? En réalité, ils prétendaient uniquement reporter sur la physionomie vénérée de leur fondateur le symbole qui non seulement a formé, de temps immémorial, la plus éclatante expression de la gloire céleste, mais qui encore caractérisait d’une façon spéciale, dans les cultes contemporains, la personnification la plus haute de la divinité. Il faut se rappeler la réponse d’un Père de l’Eglise à ceux qui accusaient les chrétiens de fêter le jour du soleil : « Nous solennisons ce jour, non, comme » les infidèles, à cause du soleil, mais à cause de » Celui qui a fait le soleil (i) ». Constantin allait plus loin encore, lorsqu’il composait, pour être récitée le dimanche, par les légions, une prière qui pouvait satisfaire à la fois, selon la remarque de M. V. Duruy, les adorateurs de Mithra, de Sérapis, du Soleil et du Christ (2).
(1) S. Augustin. In natale Damini, sermon 190, édit. Migne, t. V, iro partie, p. 1007.
(2) V. Duruy. Histoire des Romains. Paris, i8S5, t. VII, p. 54.
CONCLUSION
Le symbolisme peut s’allier aux tendances les plus mystiques, mais, à l’instar du mysticisme lui-même, il est un puissant auxiliaire du sentiment religieux contre l’immobilité du dogme et la tyrannie de la lettre M. Anatole Leroy- Beaulieu a montré, dans ses belles études sur la religion en Russie, comment, grâce à l’interprétation symbolique des textes et des cérémonies, le ritualisme conservateur des Vieux croyants a pu aboutir à la liberté des doctrines, voire, dans certains cas, à un complet rationalisme, sans rompre avec les symboles traditionnels du christianisme et même de l’Eglise orientale (i).
Il arrive une heure où les religions qui font une large part au surnaturel se trouvent en conflit avec le progrès des connaissances et surtout avec la foi croissante à un ordre rationnel de l’univers. Le symbolisme leur offre alors une voie de salut, dont elles ont plus d’une fois profité pour marcher avec leur temps. Si nous prenons les peuples au degré inférieur de leur développement religieux, nous trouvons chez eux des fétiches — c’est-à-dire des êtres et des objets arbitrairement investis de facultés surhumaines, ensuite des idoles, qui sont des létiches taillés à la ressemblance de l’homme ou de 1 animal.
(1) L'Empire des T\ars, t III, p.
CONCLUSION
Mais nous n’y découvrons point de symboles, aussi longtemps que nous n’y constatons pas le désir de représenter de l’abstrait par du concret, et la conscience qu’il n’y a pas d’identité entre le symbole et la réalité ainsi représentée. Quand l’esprit s’ouvre à la notion de dieux abstraits ou invisibles, il peut conserver sa vénération à ses anciens fétiches, mais sous réserve de les regarder désormais comme les signes représentatifs des divinités. Enfin, lorsqu’on arrive à concevoir un Dieu suprême, dont les anciennes divinités sont simplement les ministres ou les hypostases, ces antiques représentations figurées peuvent encore jouer un rôle, mais à condition d’être rapportées aux qualités ou aux attributs de l'Etre supérieur en qui se résout le monde divin.
Telle est l’évolution qui s’observe ail sein de toutes les religions antiques et qui se poursuit encore, souvent d’une façon inconsciente, dans mainte religion contemporaine. Elle implique, en dernière conclusion, la notion de l’équivalence des symboles, c’est-à-dire la conviction que toutes les représentations symboliques sont également insuffisantes, en tant qu’elles s’efforcent d’exprimer l’incognoscible, mais qu’elles sont également fondées, en tant qu’elles visent à nous rapprocher de la Réalité suprême; bien plus, qu’elles sont
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également bienfaisantes, dans la mesure où elles contribuent à éveiller en nous les idées du Bien et du Beau. Sous ce rapport, le rôle du symbolisme ne peut que grandir; car, en religion comme en littérature et en art, il répond à une nécessité de l’esprit humain qui, fort heureusement pour notre développement esthétique, n’a jamais pu ni se contenter des abstractions pures, ni s’en tenir au contour extérieur des choses. Là est même le secret du mouvement qui entraîne de plus en plus les générations nouvelles à rompre en visière aux conventions banales d’une tradition surannée comme aux platitudes superficielles d’un faux réalisme.