LA CROIX EN DEHORS DU CHRISTIANISME
la présence de la croix équilatérale, comme objet de vénération, chez presque tous les peuples de l’ancien et du nouveau monde ! Des écrivains catholiques ont protesté à juste titre, dans ces dernières années, contre la prétention d’attribuer une origine païenne à la croix des chrétiens, parce que des cultes antérieurs auraient compté des signes cruciformes dans leur symbolique. Mais il est juste d’opposer la même fin de nonrecevoir aux tentatives faites pour chercher des infiltrations chrétiennes dans certains cultes étrangers, sous prétexte qu’ils possédaient le signe de la rédemption.
Quand les Espagnols s’emparèrent de l’Amérique centrale, ils trouvèrent dans les temples indigènes des vraies croix qui passaient pour le symbole tantôt d’une divinité à la fois terrible et bienfaisante, Tlaloc, tantôt d’un héros civilisateur, blanc et barbu, Quetzacoalt, que la tradition faisait venir de l’est. Ils en conclurent que la croix avait été importée chez les Toltèques par des missions chrétiennes dont la trace s’était perdue, et, comme il faut toujours que la légende se fixe sur un nom, ils en firent honneur à saint Thomas, l’apôtre légendaire de toutes les Indes. Bien que cette thèse ait encore trouvé des défenseurs dans les récents congrès des Anléricanistes, on peut la regarder comme irrémissiblement con-
damnée. Il est désormais hors de conteste que la croix de l’Amérique précolombienne est une rose des vents, qu’elle représente les quatre directions d’où vient la pluie, ou plutôt des quatre vents cardinaux qui l’amènent, et qu’elle est ainsi devenue le symbole du dieu dispensateur des eaux célestes, Tlaloc, et, par extension, du personnage mythique connu sous le nom de Quetzacoalt (i).
C’est par un raisonnement analogue que les Assyriens en sont venus également à représenter par une croix équilatérale leur dieu du ciel, Anou. L’idéogramme de ce dieu est formé de quatre caractères cunéiformes, qui rayonnent à angle droit autour du cercle ou losange figurant le soleil dans les signes cunéiformes. Le ciel n’est-il pas, en eiièt, l’espace dans lequel rayonne la lumière?
Fig. x. Idéogramme d'Anou.
(Rawunson. Western Asia Inscriptions, t. II, tab. 48, obv. 3o.)
(1) Albert Réville. Religions du Mexique, de V Amérique centrale et du Pérou. Paris, 1 885. — Il semble que, dans l’Amérique du Sud, la croix a été également une rose des vents. Un voyageur belge, M. E. Peterken, rapporte qu’il vit dans la République Argentine un monolithe en forme de croix latine, nommé par les indigènes le Père des quatre vents. ( Congrès des Américanistes de 1877. Paris et Luxembourg, 1888, t. I, p. 57.)