‹ La migration des symbolesChapitre 53 sur 120 · LE PERON DE LIÈGE · texte numérisé non relu

LE PERON DE LIÈGE

bole des libellés communales. Le plus célèbre de ces perons se dresse encore aujourd’hui sur la place du Marché, à Liège, au-dessus d’une fontaine; il se compose d’une colonne de marbre blanc, placée sur une base carrée à cinq degrés, que gardent quatre lions couchés. Le chapiteau est surmonté des trois Grâces, qui supportent une couronne encerclant une pomme de pin, avec une petite croix sur la pointe du cône.

Fig. 42. Le Pérou de Liège. Fig. 43. Peron héraldique.

(Revue de Liège , t. VI (1846), p. 86.) (Loyp.ns, Recueil héraldique, passim.)

Dans d’autres villes du pays, par exemple à Namur, le peron ne comprenait qu’une colonne sur un piédestal à trois marches (1).

Le peron de Liège a eu une existence fort

(1 ) Jules Borgnet. L’Hôtel de ville et le Perron de Namur, dans le Messager des sciences historiques. Gand, 1846, p. a35.

accidentée, qui le rend d’autant plus cher à ses concitoyens. Transporté à Bruges par Charles le Téméraire en 1467, après la défaite des Liégeois, et solennellement restitué, dix ans plus tard, à la vieille cité épiscopale, deux fois renversé par un ouragan, en 1448 et en 1693, il figurait déjà, en i3o3, sur la bannière des métiers ligués pour la défense de leurs franchises, ainsi que sur le blason géminé des deux bourgmestres ou maîtres à temps de la cité (1).

Plus anciennement encore, on l’observe sur les monnaies des princes-évêques, depuis la fin du XIP siècle. Dans l’une d’elles, remontant à Rodolphe de Zæringen (1 167-1191), il ne se montre que sous la forme d’une colonne surmontée d’une boule, avec une croix placée à quelques millimètres plus haut, à côté de l’inscription PERU VOC(OR) (fig. 44). Mais, sur une monnaie de Jean d’Aps (1229-1238), la pomme de pin se dessine nettement au sommet de la colonne (fig. 45).

Fig. 44. Monnaie de Rod. de Zæringen. Fig. 45. Monnaie de Jean d’Aps.

(de Chestrbt. Numismatique de la principauté de Liège, pl. VI, n‘ 119, et X, n* 192.)

(1) Loyens. Recueil héraldique des bourgmestres de la noble cite de Liège. Liège, 1720.

ORIGINE DES PERONS.

On a beaucoup discuté la signification et l’origine des perons. M. Ch. Piot, archiviste général de Belgique, a établi d’une façon péremptoire que c’étaient, au moyen âge, des « pierres de justice », marquant le lieu où siégeaient, en plein air, les dépositaires de la juridiction échevinale, et ainsi s’explique aisément qu’elles devinrent partout le symbole de la vie communale, ainsi que des libertés populaires (i). Mais cette explication laisse intacte la question de leurs origines. Pourquoi, d’ailleurs, ces pierres étaient-elles surmontées d’une colonne? pourquoi cette colonne elle -même supportait -elle souvent une pomme de pin et une croix ?

Suivant les uns, le peron serait tout simplement une sorte de calvaire, voire une croix haussée, comme celle qui figure sur les deniers de Charlemagne et sur certaines monnaies des princes-évêques (2); suivant d’autres, il remonterait aux Eburons et figurerait une ancienne pierre druidique (3) ; d’autres enfin l’attribuent, y compris la pomme de pin, à l’une ou l’autre des races germaniques qui ont successivement

(1) Ch. Piot. Observations sur le perron de Liège, dans la Revue belge de numismatique, t. III, pp. 369 et suivantes.

(21 Baron de Chestret. Le perron liégeois, dans les Bulletins de ['Institut archéologique liégeois, t. XVIII ( i885), pp. 175 et suivantes.

(3) Hénaux. Le Peron de Liège, dans la Revue de Liège, t. VI (1846), pp. 86 et suivantes.

occupé le bassin de la Meuse (i) ; il y en a enfin qui veulent y voir un legs de la domination romaine en Belgique (2).

Pour ma part, j’estime qu’on peut décomposer le peron de Liège en cinq éléments, appartenant à autant d’époques differentes. Laissant de côté les lions et la couronne, qui datent du moyen âge, et le groupe des Grâces, qui a remplacé, en 1693, trois figures de cuivre, figurant, paraît-il, des « paillards » embrassant des verges, il reste : i° La colonne, qui représente l’élément commun des monuments de cette nature et qui peut remonter, comme le pense M. Rahlenbeek, aux tribus germaniques établies dans la Belgique occidentale. — Tacite atteste la présence de colonnes sacrées chez les Frisons, qui occupaient la vallée du Rhin inférieur, par conséquent non loin de la Meuse ; il les appelle même des colonnes d’Hercule ; seulement il s’empresse de rappeler qu’on met au compte d’Hercule beaucoup de choses qui ne lui appartiennent pas (3). Les Saxons, de leur côté, c’est-à-dire les habitants de la rive droite du Rhin, vénéraient des colonnes de bois ou de pierre dédiées au dieu Irmin ; telle

(1) Ch. Rahlenbeek. Le Perron de Liège, dans la Revue de Belgique, t. LXV (1890), pp. 3i et suivantes.

(2) Rug. Dcgnée. Liège, dans la Collection nationale, Bruxelles. 1 vol. i 11., pp. 24-27.

(3) De mor. Germait., XXIV.

Page 1