LA POMME DU PIN
l’union des tribus liguées contre la domination de Rome (i). Toutefois on ne voit pas que la pomme de pin ait comporté cette interprétation dans le symbolisme des Germains ou même des Gaulois. A vrai dire, nous possédons fort peu de renseignements sur le détail des symboles et même des cultes germaniques. Mais, par contre, nous savons que le fruit du pin remplissait, dans le paganisme gréco-romain, des fonctions prophylactiques, funéraires et phalliques. — Chez .les Etrusques, la pomme de pin apparaît fréquemment dans les tombes et sur les urnes, tantôt à l’état isolé, tantôt au sommet d’une colonne (2). Y figure-t-elle une représentation de la llamme sur un pyrée et par suite symbolise-t-elle la persistance de la vie dans la mort? La colonne, entière ou brisée, souvent ornée de bas-reliefs, était un monument assez fréquent sur les tombes belgo-romaines (3). Mais nous ne voyons nulle part qu’elle y ait supporté une pomirïe de pin, et rien ne nous permet de supposer que les perons aient jamais reçu une acception funéraire. — D’autre part, le thyrse de Bacchus, constitué par
(1) Henaux. Loc. cit., p. 91.
(2) G. Dennis. The Cities and Cemeteries of Etruria. Londres, 1848, t. II, pp. 157, ig3 et 492. — Cf. Jos. Micali. Monuments antiques. Paris, 1824. tab. XXXVI.
(3) L. Vanderkindere. Introduction à l'histoire des institutions de la Belgique au moyen âge. Bruxelles, 1890, p. 86.
une fige que surmontait le fruit du pin, était un emblème familier à tout le paganisme classique (i).
On peut donc se demander si l’adjonction de la pomme de pin au peron de Liège n’est pas due à l’influence syncrétiste de l’art gallo-romain, qui aurait fait ainsi rentrer la colonne germanique dans les cadres du paganisme, comme plus tard l’Eglise lui donna droit de cité dans la société chrétienne en la surmontant d’une croix. Peut-être aussi voulut-on par là conserver au monument une signification phallique, tout en corrigeant ce que ce symbolisme pouvait avoir de trop brutal dans sa forme primitive. 11 est vraisemblable que le pjr d’Augsbourg, cette gigantesque pomme de pin, figurée, de temps immémorial, dans les armes, les monnaies et les sceaux de la ville, remonte aux temps de l’occupation romaine. En effet, on l’a trouvé, à Augsbourg même, sur un monument romain, actuellement au musée de cette ville, et connu sous le nom d’autel des duumviri. Le fruit du pin y est
(i) Il faut tenir compte aussi de ce que l’autel du feu, souvent représenté, comme on le voit à Mycènes (voy. plus loin, fig 56, p. 1621, par un pyrée cylindrique surmonté d’une flamme à forme triangulaire, passait pour le centre et le palladium de la cité dans les plus anciennes républiques de l’antiquité. (Cf. Fustel de Coulanges. La Cite antique). — Mais cette tradition ne semble pas s’être s'étendue hors de la Grèce et de l’Italie.
LE PYR d’aUGSBOURG.
sculpté au sommet cl’un pilier fleuri qui sépare les statues des deux magistrats communaux, absolument comme le peron figure, à Liège, entre les blasons des deux bourgmestres annuels (i). — Il faut remarquer que le pyr repose sur un chapiteau ; or, tout chapiteau suppose une colonne, c’est-à-dire que nous avons^ là les restes d’un véritable peron , qui n’a jamais été baptisé par l’apposition d’une croix, mais qui a été simplement raccourci, par la suppression du fût, afin d’être introduit plus aisément dans des armoiries ou sur des monnaies.
Fig. 47. Le pyr d'Augsbourg.
Nous avons également la preuve que la pomme de pin, placée au bout d’une tige ou d’une colonne, figurait parmi les objets en vénération chez les Francs qui occupaient, au Ve siècle, l’ouest de la Belgique, ainsi que le nord-est de la France. En effet, M. l’abbé Cochet et M. Alfred Bequet ont trouvé séparément, le premier dans le cimetière
(1; Von Raisek. Die romischen Alterthumer Augsburg. Augsburg, 1820, pl. XXI.
mérovingien d’Envermeu, près de Dieppe, le second dans le cimetière d’Eprave, non loin de Namur, des boucles de ceinture en argent, ornées d’une figure identique, dans laquelle je n’hésite pas à voir un prototype des perons. On y remarque, au centre d’un support ou piédestal, qui est placé entre deux paons affrontés, une longue tige, surmontée d’un objet conique, dont la ressemblance avec la pomme de pin a immédiatement frappé M. l’abbé Cochet, bien qu’il ne songeât guère en ce moment aux perons de la Belgique (1).
Fig. 48. Boucle d’Etnxrtneu.
(Cochet. La Normandie souterraine, pl. XII, n° 4.)
Il est à remarquer que le motif décoratif des deux volatiles affrontés se rencontre également aux côtés du peron, sur la première monnaie liégeoise où l’on essaye de représenter ce rnonu-
(1) Abbé Cochet. La Normandie souterraine. Paris, 1 S55, p. 044. — A. Bequet. Nos fouilles en r88o, dans les Annales de la Société archéologique de Namur, t. XV, p. 3i5.
l’irminsul.
ment avec la pomme de pin (fig. 4 5), et aussi sur un sceau que Loyens fait remontera i3q8 (fig. 49).
F IG. 49. Sceau de Liège ad legata.
(Loyens. Recueil héraldique des bourgmestres, p. 2.)
Si l’on insiste sur le fait que la tige, gravée dans l’image franque, semble être en bois, je ferai observer que les colonnes symboliques des Germains ont été de bois aussi bien que de pierre. C’était notamment le cas de l’irminsul, que les plus anciens chroniqueurs définissent comme un tronc d’arbre érigé en plein air(i). Les Hessois du VIIIe siècle, qui habitaient sur le Rhin inférieur,
(1) « Truncum quoque ligni non parvæ magnitudinis in altum erectum sub dio locabant, patria eum linguâ Irminsul appellantes, quod Latinè dicitur universalis columna quasi sustinens omnia. » {Op. cit., liv. I, ch. VI.)
DE l’ ALTÉRATION DES SYMBOLES.
vénéraient encore, à l’époque où ils furent évangélisés par saint Boniface, un tronc d’arbre qui était pour eux le simulacre du dieu Thor (1).
Nos arbres de mai, souvent une simple tige entourée de bandelettes, ne nous reportent-ils pas à l’époque où Lucain disait de nos ancêtres :
simulacraque mœsta deorum Arte carent , cœsis extant informia truncis (2)?
Enfin, d’anciens chroniqueurs rapportent que, au treizième siècle, on commémorait encore à Hildesheim, le samedi après le dimanche du Lœtare, la destruction de l’Irminsul par Charlemagne, en plantant dans le sol, sur la place de la cathédrale, deux poteaux de six pieds surmontés chacun d’un objet de bois haut d’un pied et en forme de pyramide ou de cône. La jeunesse s’exercait ensuite à renverser cet objet avec des pierres et des bâtons. Cette tradition 11e rattachet-elle pas directement l’Irminsul, ou plutôt les Irminsuls, au pieu qui nous apparaît surmonté d’un cône dans la plaque franque, tout comme la colonne en pierre de la cathédrale d’Hildesheim les rattache aux permis de la Belgique? — La même
(1) « Robur Jovis sive Thon deastri ». (Eckart. Commentant de rebus Francia: orientalis. Wurzbourg, 1729, p. 344.)
(2) Pharsalia, III, v. 412.