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CHRISTIANISATION DES SYMBOLES PAÏENS

coutume, ou plutôt le même jeu populaire, existait encore ailleurs en Allemagne, notamment à Halberstadt; seulement, ici, c’étaient les chanoines de la cathédrale qui s’y livraient, le dimanche même du Lœtare (1).

3° La croix. — La tradition rapporte que les missionnaires chrétiens renversèrent partout, chez les Belges, les autels de Thor et de Wodan. Mais le sort de la colonne d’Hildesheim nous montre comment des monuments de cette nature ont pu échapper à la destruction en se mettant, .en quelque sorte, sous la protection du nouveau culte. A Hildesheim, on plaça une vierge sur la colonne transformée en candélabre. A Liège, on mit une croix sur le peron, et les serments qui se prêtaient « sur la pierre blanche sacrée » continuèrent à se prêter sur la croix qui sanctifiait l’antique simulacre. On trouve également en Suède des cippes, comme celui dont j’ai parlé plus haut, au sommet desquels a été gravée la croix (2).

M. l’abbé Cochet croit que les figures gravées

(1) Eckart. Op. cit., p. 221. — Mkibom. De Irminsula Saxonica, p. 20.

(2) Liliegren. Nord Fornlemningar, II, nuXCI. - Cf. Cartailhac. La France préhistorique. Paris, 1889, p. 317 : « Beaucoup de piliers » bruts dans l'Yonne, les côtes du Nord, le Finistère, le Morbihan, » l’Indre, la Creuse, le Puy-de-Dôme, Saône-et-Loire, etc , supportent » des croix et même des madones. »

sur la plaque d’En vermeil dénotent un symbole chrétien, parce qu’on trouve dans les catacombes, et même dans l’architecture romane, le symbole d’une grappe de raisin, entre deux paons affrontés, pour figurer l’immortalité des âmes s’abreuvant à la source éternelle de vie. Mais rien ne nous autorise à voir une grappe de raisin dans l’objet placé au bout de la tige; d’autre part, la ressemblance est incontestable avec la représentation ordinaire du thyrse. Enfin, nous avons déjà vu plus haut que l’habitude de figurer des objets sacrés entre deux volatiles affrontés était répandue dans tout le bassin de la Méditerranée, longtemps avant la naissance de l’art chrétien (i). C’est surtout aux côtés des simulacres lithoïdes et des arbres sacrés qu’ils se rencontrent, comme j’aurai occasion de le montrer plus longuement au chapitre suivant. Or, en tant que colonne cosmogonique, parente de l’Yggdrasill Scandinave, l’Irminsul se rattache tout aussi bien à la tradition du Pilier universel qu’à celle de l’Arbre du monde, qui toutes deux semblent avoir reçu chez les Assyro-Chaldéens leur première expression plastique.

(i) Le christianisme lui-même appliqua ce thème à bien d’autres symboles que la grappe de raisin, notamment à la croix, au labarum, au calice, à la couronne, au temple, etc. Voy. Rouler. Catacombes, t. I, pl. XI, fig. 3, 4, 19 à 24, 25 à 27, 3q, etc.

l’arbre entre les paons.

Tl est assez singulier qu’on retrouve, jusque dans la symbolique de l’Inde contemporaine, l’arbre de vie entre deux paons affrontés.

Fig, 5o. Étoffe de Masulipatam.

(G. Birdwood. The Arts of India. Londres, 1881, p. 73.)

On remarquera qu’ici les deux paons tiennent chacun un serpent dans le bec. Or, chez les anciens, le paon passait pour détruire les serpents, et c’est également là une des raisons qui ont pu

le faire passer dans la symbolique chrétienne (1).

On voit que toute cette iconographie nous ramène, bien au delà du christianisme, en pleine symbolique antique.

Enfin il convient d’observer que les traces de christianisme font défaut dans les cimetières

d’Envermeu et d’Eprave, comme, au reste, dans presque tous les cimetières francs de cette époque.

Ainsi, pour résumer, le peron de Liège renferme dans son harmonieuse ordonnance les legs et en quelque sorte les témoins de toutes les civilisations qui se sont succédé dans cette partie de la Belgique. Sous ce rapport, il est plus qu'un symbole de liberté communale : il représente la synthèse de l’histoire même de la nation.

(1) Maccauius. Hagioglypta. Paris, i856, p. 2o5.

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