‹ La migration des symbolesChapitre 6 sur 120 · LE TRISCÈLE A TROIS JAMBES · texte numérisé non relu

LE TRISCÈLE A TROIS JAMBES

guer si des symboles analogues ont été engendrés isolément ou s’ils dérivent d’une même source?

La complexité et la bizarrerie des formes, lorsqu’elles dépassent certaines limites, sont de nature à autoriser la seconde de ces hypothèses.

On peut bien concevoir que, dans le désir de symboliser la force ou l’activité des êtres surhumains, les Egyptiens, les Aztecs, les Hindous, les Chinois aient été séparément amenés à enrichir de plusieurs paires de bras ou de jambes et même de plusieurs têtes certaines représentations figurées de leurs êtres surhumains. Mais cette hy pothèse d’une création indépendante est-elle encore de mise, quand, par exemple, nous voyons, à la fois sur les plus anciennes monnaies de la Lycie et dans les armoiries féodales de l’î le de Man, une figure tout ensemble aussi complexe et aussi précise que le triscèle ou triquètre, ces trois jambes soudées par la cuisse, qui rayonnent autour d’un centre?

Fig. 4. Trisccle sur le bouclier d'Encélade.

(dr Wittr et Lenormant. Monuments cèramographiques, t. 1, pl. VIH.)

Il ne reste guère qu’à se demander comment

cet antique symbole solaire a pu passer d’un pays à l’autre. L’étape intermédiaire se trouve peutêtre en Sicile, où le triscèle fut adopté dans le monnayage à partir d’Agathoclès, pour symboliser la configuration de l’île aux trois caps. Gomme l’île de Man présente également cette particularité géographique, il est fort possible qu’au commencement du moyen âge un baron normand, voire un croisé ou un simple aventurier, revenant dans ses foyers après un séjour en Sicile, ait appliqué à son pays natal un symbole encore vivant dans les traditions classiques de l’ancienne Trinacria (i).

On connaît l’aigle à deux têtes de l’ancien empire germanique, encore gravé aujourd’hui dans les armes de l’Autriche et de la Russie. Quelle ne fut pas la surprise des voyageurs anglais Barth et Hamilton, quand, explorant l’Asie Mineure, il y a une cinquantaine d’années, ils découvrirent un aigle bicéphale du même modèle, sculpté, au milieu de scènes religieuses,

(i ) C’est à partir du XIII8 siècle que le triscèle figure dans les armes de nie de Man. — Il se rencontre également dans les armoiries de plusieurs familles nobles en Angleterre, en Allemagne, en Suisse et en Pologne. (Michel de Smigrodzki. Geschichte der Suastika. Brunswick, 1890, pl. II, fig. 1 55.)

l'aigle a deux têtes.

dans des bas-reliefs de la Prérie qui remontent à la civilisation des HettéensP

Fig. S. Bas-relief d’Euiuk.

(Perrot et Chipiez. L'Art dans l'antiquité, t. IV, fig. 343.)

Il est malaisé d’admettre que, des deux côtés, on ait spontanément imaginé, en traits identiques, une représentation aussi contraire aux lois de la nature. M. de Longpérier a donné le mo1> de l’énigme, en rappelant que l’aigle à deux têtes remplaça seulement vers i34^ l’aigle monocéphale dans les armoiries de l’empire d’Occident. Ce seraient des princes flamands qui en auraient emprunté l’image, pendant la dernière croisade, aux monnaies ou aux étendards des Turcomans, alors maîtres de l’Asie Mineure (i). Ceux-ci

(1) L’aigle à deux têtes apparaît en 1217 sur les monnaies turcomanes de la Palestine. En 1228 a lieu l’expédition de Frédéric II. Or, on retrouve le symbole sur des monnaies d’Othon, comte de Gueldre, d’Arnold, comte de Looz, et de Robert de Thourotte,

3o DES SYMBOLES COMMUNS A DIFFÉRENTES RACES.

l’avaient adopté, comme symbole de toutepuissance, peut-être en souvenir du hamca, l’oiseau fabuleux des traditions musulmanes, qui enlève le bufEle et l’éléphant comme le milan enlève la souris. « Ainsi, fait observer M. Perrot, se serait transporté dans notre Europe moderne un symbole appartenant primitivement à un culte asiatique de la plus haute antiquité; et, par un jeu singulier de la fortune, la race turque s’est vu, à Belgrade et à Lépante, interdire l’entrée de l’Occident par cet aigle qui l’avait guidée triomphante sur les rives de l’Euphrate et du Bosphore (i) ».

Peut-être lesTurcomans avaient-ils eux-méines emprunté ce symbole aux sculptures taillées par leurs mystérieux devanciers sur les rochers d’Euiuk et de Jasili-Kaia. Mais il est également possible qu’ils l’aient reçu par l’intermédiaire des Perses. On rencontre, en effet, dans la collection de M. de Gobineau, une entaille qu’il fait remonter à l’époque des Arsacides, et où l’on trouve gravé le type traditionnel de l’aigle à

évêque de Liège, à partir du second tiers du XIII0 siècle. (Lelewel. Numismatique du moyen âge, pl. XX, n°» i 2, a 3 et 5q. — de Chestret. Numismatique de la principauté de Licge. Bruxelles, 1890, pl. X. n° 204.)

(1) Perrot et Chipiez. L'Art dans l'antiquité , t. IV, p. 683.

l’aigle a deux têtes.

deux têtes, tenant, comme à Euiuk, un lièvre dans chaque serre.

Fig. 6. Intaille arsacide de la collection Gobineau. \R<ruue archéologique de 1874, t. XXVII, pl. V, n° 371.)

M. de Longpërier lait observer que si l’on pratique une section dans la tige de certaines fougères ( Pteris aquilina ), on obtient une image assez exacte de l’aigle à deux têtes. Or, la fougère se nomme en grec -rrrépiç ou irrepta, comme la province où se rencontrent les bas-reliefs d’Euiuk. Le savant archéologue se demandait si ce ne serait pas cette similitude qui aurait fait choisir l’aigle à deux têtes comme symbole de la Plërie (1). Mais on sait aujourd’hui que les bas-reliefs en question sont fort anterieurs à l’entrée en scène des Grecs dans celle partie du monde et, du reste, il est probable que les Grecs avaient nommé la fougère avant de connaître la Ptérie. Tout au plus peuton admettre que la ressemblance du symbole hettéen avec la figure bicéphale tirée de la fougère amena les Grecs à nommer le pays d’après la plante.

(1) Revue archéologique de 1845, t. II, p. 82

Les Grecs, que nous avons vus adopter l’image de l’aigle tenant un serpent entre les serres comme symbole de victoire, remplacèrent quelquefois le serpent par un lièvre, ce qui rentrait dans la donnée hettéenne; seulement ils retranchèrent ce que cette dernière offrait de monstrueux et se contentèrent de copier fidèlement la nature (i). L’Inde, par contre, semble avoir accepté sans hésitation le type bicéphale que lui transmit probablement la Perse. On y trouve l’aigle à deux têtes sur d’anciennes monnaies où il tient un éléphant, au lieu de lièvre, non plus seulement dans chaque serre, mais aussi dans chaque bec. Moor y voyait une représentation du Garouda, l’aigle solaire, monture de Vishnou; en tout cas, nous nous rapprochons singulièrement ici du hamca des Turcs; peut-être même ceux-ci ont-ils emprunté leur légende sur l’oiseau fabuleux à quelque représentation de ce genre, où le rôle du lièvre était tenu par un éléphant ou un bufïïe.

Fig. 7. Monnaie ancienne de l’Inde.

(Moor. Hindu Panthéon, pl. io3, fig. 3.)

Je citerai encore un symbole, venu de loin,

(i) Monnaies d’Élidc. (Barclay V. Head. Loc. cit .)

Page 1