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DIVINISATION DES PLANTES UTILES

de chauffage, le grenadier pour son rôle dans la production du tanin et dans la confection des sorbets. Quant aux cornes greffées sur le tronc, elles représenteraient les cornes d’animaux, bœufs, bouquetins, ibex, etc., qu’on suspendait sans doute aux branches pour écarter le mauvais œil (1).

Je serai le premier à admettre que des considérations de ce genre, purement utilitaires, aient originairement inspiré aux Mésopotamiens le culte de certains arbres, qui ont ensuite servi à représenter l’arbre sacré. Cependant la forme hautement conventionnelle de ce dernier, - la nature de ses accessoires hiératiques, à commencer par les cornes symboliques de la divinité, — son association si fréquente avec la figure du dieu suprême, — l’importance partout accordée, dans le culte, à ses diverses représentations, font déjà présumer qu’il n’offre pas seulement l’image d’une plante vénérée pour ses propriétés naturelles, mais qu’il doit être quelque chose de plus : soit le symbole végétal d’une puissante divinité, comme l 'ashérah dont nous parle la Bible, soit le simulacre d’une plante mythique, comme le chêne ailé sur lequel — suivant une tradition phénicienne rapportée par Phérécyde de Syros —

(1) E. Bonavia. The sacred Trees of the Assyrian Monuments, dans le Babylonian and Oriental Record. Londres, t. III, pp. 1-61.

SYMBOLIQUE ET MYTHOLOGIE DE L’ ARBRE

le dieu suprême avait tissé la terre, le ciel étoilé et l’océan.

Examinons donc la part qu’a pu faire à des conceptions de ce genre la mythologie des peuples sémitiques.

En premier lieu, ces peuples ont fréquemment représenté par un arbre la personnification féminine de la nature qui, sous des noms divers et même avec des attributs différents, semble surtout avoir incarné à leur yeux les idées de vie, de fécondité, de renouvellement universel : Istar, Mylilta, Anat, Astarté, Tanit, etc. — A Héliopolis, où prédominait le culte de la grande- déesse syrienne, des monnaies nous font voir un cyprès pyramidal, planté sous le péristyle d'un temple, à l’endroit même où d’autres médailles placent tantôt un cône de pierre, représentation bien connue d’Astarté, tantôt l’image ou le buste de la déesse elle-même (i).

Movers nous apprend que la Vénus du Liban portait le nom local du cyprès (2). Il existe à Rome un autel de la Palmyrène, qui offre sur une de ses faces l’image d’un dieu solaire et sur l’autre un cyprès pyramidal, dont le feuillage livre passage à un enfant portant un bélier sur les

(1) F. Lajard, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Paris, 1854, t. XX, ia partie, pl. VI.

(2) Movers. Die Phônicier, t. I, ch. XV.

SIMULACRES d’aSTARTÉ.

épaules (1). M. Lajard rappelle à ce propos le récit où Apulée, voulant peindre le fils de Vénus dans le giron de sa mère, le montre placé dans le feuillage d’un cyprès (2). — Au même ordre d’images appartient le pin dans lequel Cjbèle enferme jusqu’au printemps le corps d’Attis. On a voulu voir dans cet arbre le simulacre du dieu solaire; il me semble plus logique d’y chercher le symbole de la matrice dans laquelle Attis attend sa renaissance annuelle.

On connaît le mythe de Myrrha, autre variété asiatique d’Artémis-Aphrodite. Myrrha, enceinte d’Adonis, fut transformée en arbre et, suivant une version rapportée par Hyginus, délivrée par un coup de hache. Or, sur une monnaie impériale de Myra, en Lycie, on observe un arbre dont la bifurcation supporte l’image d’une déesse (pl. V, fig. c). Aux deux côtés sont des bûcherons, la hache levée. Quel que soit le sens de cette scène dans la mythologie locale de l’époque, il est difficile de ne pas la rapporter aux représentations orientales de l’arbre sacré, en tant que simulacre de la déesse.

En Palestine, la Bible nous dit que, à côté des stèles ou hâmmânim symbolisant Baal, on véné-

( 1 ) Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XX, pl. I, fig. 2.

(2) Ibid., t. XX, p. 221.

SYMBOLIQUE ET MYTHOLOGIE DE L’ARBRE

rait des simulacres d’Ashthoreth, représentant cette déesse de la terre féconde et nourricière sous la forme d’un arbre ou plutôt d’un pieu entouré de draperies et de bandelettes. Ce sont ces ashêrîm que les Hébreux, malgré les objurgations des prophètes de Jahveh, ne cessèrent de « construire » et de « planter » à l’imitation des indigènes, depuis 1’établissement des douze tribus au pays de Canaan (1) jusqu’au jour où le roi Josias fit brûler, dans la vallée du Cédron, l’ashêrah établi par Manasseh dans le temple même de Jérusalem (2).

L’ashêrah devait donc être un simulacre à la fois construit et planté, comme nos arbres de mai, chargés d’attributs conventionnels. L’arbre sacré des monuments mésopotamiens présente plus d’une fois ce caractère. Dès les plus anciennes époques de la gravure chaldéenne, il se montre, comme je l’ai dit plus haut, sous la forme d’une hampe posée sur un support et couronnée de deux branches. Sur un cylindre trouvé à Telloh par M. de Sarzec, on voit même de la bifurcation de ces branches descendre deux longues bandelettes, tressées comme des cordes de fouet. D’après M. J. Menant, tout ce qu’on a pu découvrir dans l’inscription archaïque que porte ce cylindre,

O) Juges, III, 7.

(2) II Rois, XXI, 3, et XXIII, 6 et 7.

LES ASHÊRÎM.

c’est qu’il s’agit d’une déesse invoquée par un prince qui se déclare son serviteur (i).

Fig. 6x. Cylindre chaldéen.

(Heuzey. La Masse d'armes. Paris, 1887, p. i5.)

Sur d’autres cylindres, qui reproduisent des scènes d’adoration ou de sacrifice, l’arbre rudimentaire tantôt accompagne et tantôt remplace l’image d’une femme nue, les talons joints, les mains ramenées vers les seins. Or, ce type hiératique est sans contredit la représentation d’Istar, non de l’Istar vierge et guerrière qu’on adorait à Ninive, mais de l’Istar voluptueuse et génératrice, particulièrement vénérée à Babylone, et plus ou moins apparentée h la déesse des ashêrim (2).

Ainsi se justifierait l’hypothèse de François Lenormant, qui non seulement cherchait dans l’arbre sacré de la Mésopotamie un équivalent de

(1) J. Menant. Les pierres gravées de la Haute- Asie, t. I, p. 220.

(2) Id., ibid., t. I, pp. 170 et suivantes.

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l’ashêrah, mais qui voyait encore dans la combinaison, si souvent reproduite en Assyrie, du globe ailé planant au-dessus de l’arbre sacré, le vieux couple cosmogonique d’Assour et de sa parèdre, du ciel créateur et de la terre féconde (1).

On doit remarquer que les représentations de l’arbre sacré deviennent particulièrement fréquentes dans l’art des Sargonides. Suivant M. Boscawen, le thème symbolique de l’arbre entre les deux génies ne serait pas antérieur au IXe siècle avant notre ère (2); il se rencontrerait, à peu d’exceptions près, sur des monuments assyriens et non babyloniens. Or, c’est surtout à l’époque des Sargonides, ou du moins sous le second empire assyrien, qu’Istar fut placée à côté d’Assour comme divinité de premier rang.

Reste à savoir ce qui a pu donner aux Sémites l’idée de représenter par un arbre leur grande déesse de la nature. J’appellerai ici l’attention sur l’ingénieuse dissertation que M. Edw. B. Tylor a publiée, en juin 1890, dans les Proceedings de la Society of Biblical Archaeologj -, sous le titre de Wingea figures of the As syrien and other ancien t- Monuments . Le savant professeur d’Oxford fait

(1) F. Lenormant. Les origines de l'histoire. Paris, 1SS0, t. I,

(2) Babylonian and Oriental Record, t. IV, n° 4, p. p5. — Cependant il existe au Louvre un exemplaire trouvé dans le palais d’Assourbanipal (X® siècle av. J-C.).

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