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SYMBOLISME NATUREL DE LA VIE

l’arbre qui unit le ciel à la terre (1). Pour le Néo- Zélandais, le ciel était autrefois soudé à la terre ; ce fut un arbre divin, le Père des forêts, qui les sépara en se plaçant entre eux (2). Les Khasias de l’Inde tiennent les étoiles pour des hommes qui ont escaladé le ciel en grimpant le long d’un arbre et qui ont dû rester dans les branches, parce que leurs compagnons, demeurés sur terre, auraient coupé le tronc (3).

Passe pour les Khasias, qui ont pu se trouver en contact avec la mythologie des Hindous. Mais ira-t-on soutenir que les traditions du Paraguay et de la Nouvelle-Zélande se rattachent à celles des Sémites ou des Aryas ? Autant prétendre que le bon La Fontaine et, avant lui, Virgile, se sont inspirés des textes cunéiformes ou des poèmes védiques, le jour où ils ont décrit le chêne puissant,

De qui la tête au ciel était voisine

Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.

L’arbre de vie n’est pas plus difficile à expliquer que l’arbre cosmogonique. La plante n’est-

(1) E.-B. Tylor. Early History of Mankind. Londres, 1878, p. 358.

(2) A. Réville. Religions des Peuples non civilisés. Paris, 1 883, t. II, p. 28.

(3) E.-B. Tylor. Primitive Civilisation, t. I de la traduction française, p. 333.

SYMBOLIQUE ET MYTHOLOGIE DE LARBRE

elle pas un des symboles les plus susceptibles d’exprimer l’idée abstraite de la vie ? Tandis que l’animal évoque surtout des idées complexes de mouvement, de force, de passion, les fonctions du végétal se concentrent en quelque sorte dans la vie, non seulement dans la vie soumise aux conditions de la naissance et de la mort, mais encore dans la vie sujette à des alternatives périodiques de torpeur hivernale et de réveil printanier.

Quel symbole plus naturel et plus transparent que les jardins d’Adonis, ces vases de plantes hâtives qu’on faisait germer rapidement et qu'on laissait ensuite se flétrir aux rayons du soleil, pour rappeler la mort du jeune dieu (i)? Les Taïtiens symbolisent la mort par des casuarinas, sorte de prêles sans feuilles qu’ils plantent sur les tombes (2). Nous-mêmes, n’est-ce pas au règne végétal que nous empruntons nos images, quand nous parlons de la vie débordante de sève ou moissonnée dans sa fleur :

Rose, elle a vécu ce que vivent les roses,

L’espace d’un matin.

On sait à quel enseignement élevé les mystères

(1) C.-P. Tiele. Histoire des Religions de l'Egypte et des peuples sémitiques, p. 291 de la traduction française. Paris, 1882.

(2) Letourneau. Sociologie. Paris, 1880, p. 217.

l'arbre et la communication de la vie.

de la Grèce avaient lait servir les phénomènes périodiques de la végétation (i). Des monuments égyptiens reproduisent un sarcophage d’où sort un acacia avec la devise : « Osiris s’élance », comme pour prendre le dieu à témoin que la vie sort de la mort (2). — Ce sont surtout les arbres à feuillage persistant, le pin, le cèdre, le cyprès, qui ont servi à représenter l’espoir d’une vie sans fin au delà du tombeau. M. Lajard en a réuni de curieux exemples dans ses études sur le cuite des cyprès pyramidaux, qui se retrouve, avec cette signification symbolique, chez les Grecs, les Etrusques, les Romains, les Phéniciens, les Arabes, les Perses, les Hindous et les Chinois, sans compter les peuples du nouveau monde (3).

Cependant la plante n’a pas seulement pour propriété de figurer la vie; on peut encore lui attribuer le pouvoir de la communiquer et de la renouveler. Par ses épis ou ses fruits, elle procure à l’homme des forces nouvelles ; par son suc fermenté, elle décuple l’activité vitale; enfin, elle fournit des remèdes, des simples, auxquels on attribue la vertu de rappeler les malades à la santé, les moribonds à la vie.

( 1) Voy. à la Préface.

(2) Tif.le. Religions de l'Egypte et des peuples sémitiques, p. 83.

(3) F. Lajard, dans les Mémoires de l' Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XX, 2me partie.

SYMBOLIQUE ET MYTHOLOGIE DE L ARBRE

Or, ces caractères se retrouvent précisément dans la plupart des espèces végétales auxquelles les Aryas et les Sémites empruntèrent les formes de leurs arbres sacrés. C’est le chêne, dont les Aryas occidentaux cueillaient le gland pour se nourrir dans les forêts primitives. C’est l’asclépiade, d’où les Aryas orientaux tiraient leur eau d’immortalité. C’est le conifère, dont de nombreux textes constatent la réputation prophylactique chez les Sémites de la Babylonie. C’est surtout le palmier, dont les fruits entrent encore, pour une part considérable, dans l’alimentation des habitants du Bas-Euphrate et dont le suc fermenté produit une boisson enivrante, bien connue des Arabes. C’est même la vigne qui, au dire de M. Lenormant, s’appelait, dans l’ancienne langue de la Chaldée, ges-tin, littéralement « bois de vie (i) », alors que la déesse de l’arbre de la vie, nommée la dame de l’Eden dans le nord de la Mésopotamie, est appelée dans le sud « la dame de la vigne (2) ».

Enfin la pluie, qui fait périodiquement revivre la nature, apparaît, chez presque tous les peuples, comme une semence de vie. Quand donc on rapporte au type de l’arbre la forme de l’univers, il est assez naturel de regarder les eaux pluviales

(1) F. Lenormant. Orig., t. II, p. 354.

(2) Sayce. Op. cit., p. 240, note.

l’arbre et la source de vie.

comme le suc qui découle de son tronc ou de ses rameaux. A l’île de Fer, dans les Canaries, une tradition des Guanches mentionnait un arbre merveilleux dont la cime s’entoure de nuages et dont les branches laissent tomber chaque matin, avant le lever du soleil, l’eau nécessaire pour désaltérer les indigènes (i).

On voit ici l’arbre de vie entrer en rapport avec un ordre connexe de mythes que nous avons trouvé pleinement développé chez les Aryas : la crovance à l’existence d’une source, d’un fleuve ou d’un lac qui prolonge ou renouvelle la vie. Cette tradition n’a pas davantage manqué à la Chaldée : le poème de la descente d’Istar aux enfers place dans le sombre royaume d’Allât, reine des morts, une source de vie qui pourrait rendre l’existence aux défunts, si les abords n’en étaient jalousement gardés par les cinounas ou esprits de la terre. Istar elle- même doit s’y retremper, avant d’être rendue à la lumière et de reprendre sa place parmi les dieux (2).

Cependant, ce nouveau point de contact entre les traditions aryennes et sémitiques me semble plutôt une présomption en faveur de leur indépendance originaire. En effet, des deux parts,

(O Ramusco. Historia delle Indie occidentali, cité par de Gubernatis, Mythologie des plantes , I, 36.

(2) Sayce. Op. cit., pp. 221 et suivantes.

SYMBOLIQUE ET MYTHOLOGIE DE l’aRBRE.

c’est l’idée des eaux naturelles qui restaurent la vie de la terre; seulement, tandis que, dans l’Inde et même chez les peuples de l'Europe, le réveil annuel de la nature est surtout amené par les pluies qui tombent de l’arbre céleste, en Ghaldée, ainsi que l’attestent tous les explorateurs, la fertilité du sol et même l’existence de la civilisation dépendent, non pas des eaux célestes, mais des fleuves, des puits et des canaux qui, il y a quelque soixante siècles, faisaient de cette contrée, aujourd’hui désolée et pestilentielle, un vaste et luxuriant jardin (i).

Rien donc n’empêche d’admettre qu’Arvas et Sémites auraient conçu séparément leur arbre de l’univers, et même leur arbre de vie, sous la forme plus ou moins rudimentaire des traditions encore observables aujourd’hui chez nombre de peuples barbares ou sauvages. Autour de ce premier noyau mythique serait venue ensuite s’agglutiner, de pari et d’autre, par suite d’emprunts ou plutôt

(1) Ailleurs, celte fontaine de Jouvence pourrait encore s'expliquer d’une autre façon. On retrouve, en effet, une tradition analogue chez les Malais, certains Polynésiens et les anciens habitants des Antilles, c'est-à-dire parmi des populations insulaires qui voient, chaque soir, le soleil mourant disparaître dans la mer, pour en ressortir, au matin, doué d’une vie nouvelle. Les Néo-Zélandais, selon Tylor ( Civilisation primitive, II, 383), croient que le soleil descend chaque nuit au sein d’une caverne où il se baigne dans le Wai Ora Tane (l'eau de la vie) pour regagner, à l’aube, le monde supérieur.

UNIFORMISATION DES MYTHES.

d’infiltrations réciproques, toute une série d’épisodes qui auraient eu pour résultat, non d’oblitérer les traditions préexistantes, mais de les enrichir et, en quelque sorte, de les uniformiser (i).

Que, par exemple, des deux parts, on se soit vaguement représenté le ciel sous la forme d’un grand arbre. Si les uns ont assimilé les corps célestes aux fruits de l’arbre, faut-il s’étonner que les autres en aient fait autant, le jour où ils ont connu ce développement du mythe chez leurs voisins? Supposons que lesChaldéens aient appris des Indo-Eraniens, ou réciproquement, ou encore les uns et les autres d’un troisième peuple, l’art de composer des boissons enivrantes avec le suc de certaines plantes : n’est-il pas vraisemblable que les mythes suggérés par cette invention, dans son pays d’origine, se seront transmis en même temps que l’usage lui-même? C’est ainsi que des infiltrations chrétiennes, en se mélangeant au vieux fonds des traditions locales, ont certainement concouru à former les légendes consignées dans l’Edda des Scandinaves et dans le Kalevala

(1) C'est, en somme, ce que semble dire M Tiele, lorsqu’il suggère que le mythe du breuvage d’immortalité provient sans doute d’une race non aryenne, bien qu’il trouve des points d’attache dans des mythes semblables, appartenant d’une façon authentique aux Aryas ( Manuel de l'histoire des Religions, traduction de M Maurice Vernes, 2>n« édit., pp. 1 53- 154).

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