LE BÉTHYLE CONIQUE ET LE GLOBE AILÉ
espèces de béthyles coniques, dressés au milieu du sanctuaire.
Fig. 75. Pierre sacrée de Byblos.
( Corpus incript. semitic., t. I, fasc. 1, pl. VI.)
Sur d’autres monuments — monnaies, stèles, amulettes — le même symbole se retrouve isolément avec des altérations de forme où se révèle l’influence, l’ attraction de figures appartenant à un autre ordre d’images.
M. Renan reproduit, dans sa Mission de Phénicie, le symbole suivant, emprunté à une pierre qui a été recueillie près de Damas :
Fig. 76. Pierre de Damas.
(Renan. Mission de Phénicie, p. 35i.)
« Ce signe, ajoutait M. Renan, est fréquent sur les monuments phéniciens; il paraît venir de l’image d’une personne en prière, non moins fréquente au haut des stèles phéniciennes. »
Nous allons voir que les prétendus « orants )> sont tout simplement une forme légèrement altérée de la pierre conique. La parenté de cette dernière avec le simulacre lithoïde de Paphos n’est pas contestable; elle se révèle jusque dans les deux petits cercles qui se voient à droite et à gauche du triangle (i). D’autre part, on reconnaît au premier coup d’œil l’analogie générale de la figure avec certains globes ornithomorphes de l’Asie Mineure à la queue triangulaire, aux ailes allongées et aux cornes rectilignes (voy. auchap. suiv.).
Le secret de cette double ressemblance se dévoile dans la gravure d’un cylindre moabite publié par M. de A7^ ogué et que M. J. Menant fait remonter aux origines de l’art phénicien (i).
Fig. 77. Cylindre moabite.
(de Vogué. Mil, d'arckéol. orient., p. 89.)
Il y a là sans contredit, à l’état isolé, les deux symboles qui se sont amalgamés sur la pierre de Damas, c’est-à-dire le cône et le globe ailé, l’un planant sur l’autre, avec la même paire de petits cercles qui flanquent les côtés du cône.
(1) Voy. plus haut lebéthyle de Paphos (fig. 35, p. 116).
LE BETHYLE CONIQUE ET LA CLEF DE VIE
Une autre combinaison, assez répandue sur les monuments d’origine phénicienne, montre, sur la pointe du béthyle, ou plutôt de sa représentation triangulaire, une barre horizontale dont le milieu supporte un disque ou une anse.
Fig. 78. Cônes ansés (1).
Il me semble difficile de contester la ressemblance du cône sémitique ainsi modifié avec le symbole égyptien de la croix ansée ou clef de vie. Elargissez quelque peu la base de celle-ci ou rétrécissez la base de celui-là, et vous obtiendrez des images identiques.
Fig. 79. Clef de vie.
(Lei’SIUS. Denkmaler, Abth. II, Bl. 86.)
(i) a. Sur une monnaie de Paphos, Corpus inscript, semitic , t. I, fascicule i , p. 6.
b. Sur une monnaie de Carthage. (Barclay V. Head. Coins in the British Muséum, pl. XXXV, n° 38.)
c. Sur des intailles de Sardaigne. (J. Menant. Pierres gravées de la Haute-Asie, t. II. Paris, 1886, pp. 256 et 258.)
d. Sur un cachet phénicien. {Idem, p. 234.)
C’est au point qu’on ne peut préciser auquel des deux symboles se rattachent certaines figures intermédiaires, comme par exemple la représentation de l’objet dressé en arrière du personnage principal dans le célèbre sceau d’Abibal, père d’Hiram (fig. 78 d ). L’étroitesse de la base rappelle la clef de vie, mais le disque, encadré du croissant, qui tient la place de l’anse, ainsi que la position de l’objet sur le sol, font plutôt songer à une modification de la pierre conique.
Comment expliquer cette ressemblance de formes, sinon par l’attraction qu’un des deux symboles aura exercée sur l’autre? Or, ce n’est pas assurémen t la clef de vie qui a pu se former sous l’inspiration du cône sacré, s’il faut en juger par leur âge relatif. Il y avait des croix ansées sur les monuments de l’Egypte, longtemps avant que les Phéniciens eussent appris à manier le ciseau, peut-être même avant que les Sémites fussent arrivés sur les bords de la Méditerranée.
On a voulu reconnaître tour à tour, dans la croiy ansée, un nilomètre (Plucke), une clef servant à régulariser les inondations du Nil (Zoè'ga), un vase placé sur un autel (Ungarelli), une dégénérescence du globe ailé (Lajard), un phallus (Jablonski), le pagne dont les Egyptiens s’entouraient en guise de ceinture (Sayce). Mais, quant à sa signification, il n’y a aucun dissentiment.
LE BÉTHYLE CONIQUE ET LA CLEF DE VIE
Dans l’écriture hiéroglyphique, elle forme un idéogramme qui rend le son any et qui signifie vivre, vivant (i). Dans les monuments figurés, elle paraît servir d’instrument aux dieux pour éveiller les défunts à une vie nouvelle. Un basrelief de la XIIe dynastie, qui montre la déesse Anuke-t présentant la clef de vie aux narines du roi Usertesen III, est accompagné de cette inscription : « Je te donne la vie, la stabilité, la pureté, comme Ra éternellement ».
Il en résulte que la croix ansée représentait chez les Égyptiens la vie conçue au sens le plus large, le plus abstrait (2). Mais la dispensation de la vie n’est-elle pas précisément une des attributions essentielles de la grande déesse tour à tour vierge et mère, meurtrière et féconde, qui apparaît chez toutes les nations sémitiques comme la personnification la plus haute de la nature sous sa double face cruelle et bienfaisante?
Plaute ne fait que traduire la conception phé-
(1) Ëm. Coemans. Manuel de langue égyptienne. Gand, 1887, i™ part., p. 46.
(2) Peut-être représentait-elle symboliquement le germe vital, l’étincelle de vie; en effet, sur certains monuments, elle semble projetée hors de la main divine vers les narines du défunt, et, dans un bas-relief du nouvel Empire, on voit Horus et Toth versant d’une burette, sur la tête du roi Aménophis II, des clefs de vie entrelacées en forme de chaîne. (Champollion. Monuments de /’ Egypte et de la Nubie, t. I, pl. XLV, f. 1.)
nicienne, quand il définit Astarté dans le quatrième acte du Mercator :
Diva Astarte, hominum deorumquevila, salus, Rursus eadem quce es pernicies, mors, interitus.
Parmi les Assyro-Babyloniens, Nanaf-Anaïfa est appelée « force des vivants (i) », — Zarpanit reçoit le nom de « génératrice » par excellence (2); — Allai garde jalousement, dans le monde souterrain, la source de vie qui rendrait l’existence aux défunts (3). — Une inscription qui accompagne l’image d’une déesse, probablement Istar, sur un cylindre mésopotamien, s’exprime de la sorte : « O toi qui es adorable, qui donnes le salut, la vie, la justice, vivifie mon nom (4) ». — Enfin, bien que Tanit, la Virgo cœlestis de Carthage, assimilée à Junon par les Romains, soit généralement regardée comme présentant le côté vierge et austère d’Astarlé, il est probable qu’elle a réuni le double caractère de ses congénères sémitiques (5). Sur une stèle de Carthage,
(1) De Vogué, dans le Journal Asiatique de 1867 (t. X, 6e sér.), p. 122.
(2) G. Maspero. Histoire ancienne des peuples de V Orient Paris, 188O, p. 141.
|3) A. H. Sayce. Religion of the ancient Babylonians . Londres, 1887, pp. 22 1 et suiv.
(4) J. Menant. Op. cit., t. I, p. 196.
(3) Pu. Berger. Représentations figurées des stèles puniques, dans la Galette archéologique de 1876, p. 123.
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elle est représentée dans un fronton triangulaire avec un enfant sur le bras, et la figure géométrique qui lui sert de symbole s’associe fréquemment à des fleurs de lotus (i), qui sont des fleurs de vie, des représentations symboliques de la matrice universelle.
Dans ces conditions, le cône sacré devait forcément acquérir, parmi les Sémites, la même valeur que la croix ansée chez les Egyptiens, comme symbole de vie, voire comme talisman d’une haute puissance, en dehors même de la signification phallique que comportait la forme triangulaire du signe (2).
D’autre part, la croix ansée, ainsi que l’attestent les monuments, n’avait pas tardé à se propager avec les principaux symboles de l’Egypte, chez les Phéniciens d’abord, puis dans tout le restant du monde sémitique. On l’a retrouvée sur des bas-reliefs, des tombeaux, des poteries, des bijoux, des monnaies, dans toute la région qui s’étend de la Sardaigne à la Susiane en passant par le littoral de l’Afrique, Chypre, la
(1) Ph. Berger. Idem., p. 124.
(2) M. Renan a relevé, parmi des inscriptions de Gebal et de Sidon, aux environs de Tyr, de nombreux triangles isocèles renversés, qu’il croit avoir été en rapport avec le culte d’Astarté; c’est la même image que M. Schliemann a observée sur la vulva de la Vénus troyenne. (Renan. Mission de Phénicie. Paris, 1864, pp. 523, 649-653. — Schliemann. Ilios, fig. 226.)
Palestine et la Mésopotamie. Partout elle semble avoir eu une signification religieuse ou prophylactique ; peut-être est-ce le signe analogue au thau, dont est marqué, dans la vision d’Ezéchiel, le front des justes qui seront épargnés (i). Sur certains monuments, les personnages divins ou sacerdotaux la tiennent à la main, comme en
Egypte (2) ; ou encore elle est associée, ainsi que nous l’avons vu (pl. V, fig. £), à l’arbre sacré et à la fleur de lotus.
Ainsi, contact fréquent; ressemblance de signification et peut-être d’usage; enfin, possibilité de passer d’un symbole à l’autre sans altération considérable de leur physionomie respective, — eu faut-il davantage pour expliquer que les populations phéniciennes, possédant ainsi deux signes pour exprimer l’idée de vie en tant que dispensation surnaturelle, aient cherché à fondre ces figures dans une troisième qui conservât les traits essentiels de son double antécédent0 Ce qui serait étrange, c’est qu’elles eussent omis de le faire.
A une époque ultérieure, n’avons-nous pas vu les premiers chrétiens d’Egypte adopter àleur tour la croix ansée, non pas seulement pour remplacer
fl) ÉzECil., IX, 4.
(2) Raoul Rochette. Sur la croix ansée asiatique, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XVII, pp. 375 et suivantes, pl. XVII, 2e part.
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la forme grecque ou latine de la croix, mais encore pour figurer le monogramme du Christ que leur avaient transmis les Grecs? Cetle dernière identification implique une altération des deux signes en présence, bien autrement sensible que la modification nécessaire pour fusionner la croix ansée avec le symbole d’Astarté (i).
Il convient de mentionner une coïncidence qui, bien que toute fortuite, a pu favoriser également le rapprochement du cône sacré et de la clef de vie. Les monuments égyptiens offrent parfois, devant l’image de la divinité qu’on y invoque, un triangle isocèle placé au dessus d’une croix ansée. Ces deux signes superposés, qui se lisent ti an rendent la prière : « Donne la vie (2) ». Or, tel est précisément, comme nous venons de le voir, le vœu qu’Astarté et ses émules avaient surtout pour mission d’exaucer chez les Sémites.
On fera peut-être observer que les Phéniciens ne savaient pas lire les hiéroglyphes. Cette assertion ne doit pas être formulée d’une façon trop absolue, car enfin c’est de l’écriture égyptienne que dérivent les caractères mêmes de l’alphabet phénicien. En outre, dans le cas qui nous occupe
(1) Voy. plus haut, fig. 70, p. 221.
(2) Eug. Révillout, dans la Galette archéologique de 1888, p. 3.
comme dans les cas analogues, il ne devait pas manquer d’interprètes, marins, trafiquants, soldats, voyageurs de toute catégorie, pour expliquer aux populations du littoral méditerranéen le sens des petites légendes graphiques qui se répandaient, avec les scarabées, les bijoux, les amulettes de l’Egypte, dans tout le monde oriental et sémitique. L’imagination locale faisait le reste, et ainsi la symbolique populaire se trouvait dotée d’un type nouveau (i).
Il est assez curieux que cette influence de la croix ansée sur les représentations figurées de la pierre conique, se retrouve jusque chez les Grecs.
Les grandes déesses du littoral asiatique pénétrèrent de bonne heure dans le panthéon de la Grèce, sous leur double forme de divinités vierges et guerrières comme Artémis, voluptueuses et fécondes comme Aphrodite. Avec leurs cultes s’introduisirent leurs symboles, en particulier la pierre conique, qui avait déjà son équivalent dans les cippes grossiers des simulacres pélasgiques (2). Sous l’influence du génie grec, le cône sacré ne tarda pas à se développer
( 1) Il est à noter que notre signe astronomique de la planète Vénus est une véritable croix ansée.
(2) Max. Collignon. Mythologie figurée de la Grèce antique, pp. 10 et suivantes.