LA TABLE ANSÉE ET L ÉTOILE CUNÉIFORME
Bibliothèque nationale de Paris, un personnage qui tient l’objet représenté ci-dessous (fig. 90 a).
Fig. 90.
Ce signe est incontestablement manié comme une clef de vie; on peut ajouter qu’il en offre les linéaments essentiels. D’autre part, il contient aussi la silhouette de ce qu’on pourrait appeler le symbole de la table ansée. Enfin, on peut se demander s’il ne s’inspire pas également d’une troisième figure encore. Dans son étude, qui date de 1847, Lajard avait déjà saisi sa ressemblance avec un signe cunéiforme qui accompagne fréquemment le nom des divinités dans les inscriptions archaïques de la Mésopotamie (fig. 90 b) (1).
Le rapprochement est d’autant plus ingénieux cju’on ignorait, il y a près d’un demi-siècle, la
(1) Lajard. Origine et signification de la croix ansée, dans les Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XVI l, ire part., p. 36 1 .
signification exacte de ce caractère, reconnu depuis lors comme un idéogramme de la divinité chez les Assyriens. Il est très possible que, par son association constante avec le nom des dieux, ce signe ait pu acquérir, même en dehors de la Mésopotamie, une valeur générale de symbole ou de talisman, et que, par suite, on ait désiré en retrouver l’image dans l’objet destiné à figurer la clef de vie, en même temps qu’à rappeler le cône sacré ou du moins sa dernière altération. La civilisation récemment exhumée des Hettéens — il ne faut jamais l’oublier quand on s’occupe des cultes ou des arts préhelléniques de l’Asie Mineure — a été le produit complexe d’un mélange entre les influences de l’Egypte et celles de la Mésopotamie, greffées peut-être sur un vieux fonds sémitique, et, en tout cas, imprégnées d’éléments phéniciens.
Toutefois, il y a lieu d’observer qu’une figure identique au signe cunéiforme dessiné plus haut se rencontre parmi les caractères de l’écriture cypriote, caractères qui passent pour plus ou moins apparentés aux hiéroglyphes hettéens; c'est la lettre qui rend le son de la voyelle a (1) et qui, sur une monnaie de Chypre, reproduite par le
(1) M Bréal. Déchiffrement des Inscriptions cypriotes, dans le Journal des savants, 1877, p. 56o.
LE BÉTHYLE ANSE ET l’aRBRE SACRÉ.
duc de Luynes, apparaît précisément près de la table ansée.
Fig. 91.
(de Luynes. Numismatique cypriote, pl. V, fig. 12.)
Enfin, nous avons vu qu’Istar-Astarté avait aussi pour simulacre un arbre réel ou conventionnel, souvent représenté entre des personnages affrontés. Il semble qu’on pourrait rapprocher indéfiniment une pierre conique d’une plante même conventionnelle, sans qu’il vienne jamais à deux symboles aussi dissemblables l’idée de s’emprunter réciproquement leurs formes. C’est pourtant ce qui est arrivé en Syrie, à en juger par cette amulette, peut-être de fabrication récente, mais d’un type assurément fort ancien (fig. 92 a).
Fig. 92. Amulette syrienne.
Cette image rentre, sans conl redit, dans la symbolique de l’arbre sacré. D’autre part, la forme triangulaire dont se rapproche l’objet central (plante, fruit ou feuille), l’anse ou le disque allongé qui surmonte la pointe, les deux petites barres horizontales qui achèvent de lui donner l’apparence d’une croix et surtout d’une croix ansée, se rapportent non moins incontestablement à certaines représentations phéniciennes du simulacre d’Astarté (fig. 92 b).
Les barrières entre les règnes n’ont pas la même rigidité dans le symbolisme que dans la nature. Devant le sans-façon avec lequel des objets aussi dissemblables que la pierre conique, le disque solaire, l’oiseau, les cornes, la croix ansée, la table d’offrandes, la silhouette humaine, l’étoile cunéiforme et la plante sacrée en viennent à s’emprunter réciproquement leurs formes et à passer les uns dans les autres, comme des accessoires de féerie, il faut bien conclure qu’aucune hybridation 11e répugne à la symbolique, quand il s’agit de sceller le rapprochement des idées ou des croyances par la fusion des images qui les expriment.