LE GLOBE AILÉ ET L’OISEAU SACRÉ
M. Menant ne constate-t-il pas une vague analogie entre la combinaison des lignes qui se croisent dans la silhouette du disque ailé et le groupement de traits cunéiformes qui présente l’idéogramme de la divinité suprême sous la forme d’une étoile à huit pans? Ici encore, la ressemblance générale de la silhouette prouve, non que le signe cunéiforme a engendré le symbole du disque ailé, mais que parfois celui-ci s’est, en quelque sorte, coulé dans le moule du signe employé à rendre l’idée de la divinité ; de même qu’en Egypte il a emprunté le galbe d’un autre emblème solaire : le scarabée volant (1).
Quoi qu’il en soit, le principe même de l’image ornithomorphe est incontestablement d’origine égyptienne. C’est l’Egypte seule qui a pu donner aux Assyriens l’idée d’introduire, dans la représentation de l’oiseau divin, le globe, les uræus et les cornes. S’il restait quelque doute à cet égard, il serait levé par l’examen des formes intermédiaires qui servent de transition graduée entre les globes ailés des deux pays.
On a voulu voir dans les traits rectilignes, termi-
(1) M. Gaidoz pense même que le scarabée pourrait bien avoir été le prototype du globe ailé (Le dieu gaulois du soleil et le symbolisme de la roue, Paris, 1886, p. 53). Il me semble que la ressemblance des deux symboles s’explique bien mieux par l’hypothèse d’une origine indépendante et d’un rapprochement ultérieur.
nés en boule, qui servent d’appendices inférieurs à quelques disques ailés d’Assyrie, l’équivalent des pattes, qui tiennent un anneau dans les représentations du vautour ou de l’épervier égyptien. Il n’y aurait rien d’étrange à ce que, empruntant les ailes de l’oiseau sacré, le globe ornithomorphe lui eût également pris ses pattes. Toutefois, dans la grande majorité des disques asiatiques, ces traits sont ondulés ou recourbés et dérivent incontestablement des uræus égyptiens, comme on peut s’en assurer par le rapprochement des deux figures ci-dessous.
Fig. ioi. Globe égyptien. Fig. 102. Globe mésopotamien.
(Lefsius. Denkmàler , t. II, fig. i36.) (Lajard. M Ultra , pl. XXXVI, fi g. i3.)
Reste à expliquer comment le symbole égyptien du soleil est devenu, en Mésopotamie, la représentation figurée du dieu suprême. Sir G. Rawlinson suppose que les Assyriens ont tracé un cercle pour signifier l’éternité, puis qu’ils y ont ajouté des ailes pour exprimer l’omniprésence, et inséré une figure humaine pour symboliser la suprême sagesse (1). Il est possible, bien
(1) G. Rawlinson. The five great Monarchies, t. II, p. î3i.
LE GLOBE AILÉ, SYMBOLE DU DIEU SUPRÊME. 26g
que nous manquions de renseignements à cet égard, qu’une interprétation analogue ait été appliquée dans les écoles sacerdotales de Babylone et de Tyr, à l’époque de spéculation métaphysique où Sanchoniathon définissait, comme un symbole du mouvement perpétuel, la double paire d’ailes de certaines figures divines empruntées par la Phénicie à l’art de la Mésopotamie ou de l’Egypte. Mais des intentions aussi raffinées se chercheraient vainement chez les premiers artistes assyriens qui façonnèrent les disques ornithomorphes et anthropoïdes. Il est bien plus probable que, sous l’influence envahissante de la symbolique et de l’art égyptiens, ils se bornèrent à copier, pour représenter leur dieu suprême, le symbole qui, dans l’imagerie de leurs voisins, leur semblait exprimer l’idée équivalente.
En Egypte même, le soleil apparaissait, depuis longtemps, comme la manifestation essentielle, la face visible, la « prunelle » du dieu unique. Toute la mythologie de l’Egypte, à l’époque de son complet développement, avait fini par devenir, suivant une expression de M. Paul Pierret, un drame solaire (i). Dès lors, il est facile de comprendre que le globe ailé, c’est-à-dire la syn-
(1) P. Piekket . Essai sur la mythologie égyptienne Paris, 1876,
thèse des principales images appelées à représenter le soleil dans la vallée du Nil, ait été adopté par les peuples soumis à l’influence de l’Egypte, pour symboliser leurs propres conceptions du divin dans ses plus hautes manifestations.
Là ne devaient pas s’arrêter les destinées du globe ailé.
Nous voyons, par l’accueil que lui firent les Perses, comment les symboles passent d’un peuple à un autre et même d’un culte à un culte rival. Lorsque Cvrus soumit le second empire de Babylone, en 538 avant notre ère, Ahura Mazda, le seigneur omniscient, avait été peut-être exclusivement représenté dans le culte par la flamme des pyrées, ainsi qu’il convenait à un dieu « semblable de corps à la lumière, et d’esprit à la vérité ». Désormais, il empruntera le symbole de Bel et d’Assour : le disque ailé sous l’une des deux formes que lui a données l’Assyrie, mais avec des modifications généralement heureuses. Dans le type anthropoïde, le disque, avec ses appendices inférieurs, devient de plus en plus une ceinture aux bouts flottants. Toute trace de cornes disparaît. Le génie, inscrit dans le cercle, échange la tunique collanle et la mitre basse des Assyriens contre la robe à larges manches et la haute tiare des Mèdes. Cependant, l’attitude reste celle d’Assour. Tantôt, planant au-dessus du char