‹ La mimique et la physiognomonieChapitre 18 sur 110 · CAUSES PSYCHOLOGIQUES DES MOUVEMENTS MUSCULAIRES D 'EXPRES S ION · texte numérisé non relu

CAUSES PSYCHOLOGIQUES DES MOUVEMENTS MUSCULAIRES D 'EXPRES S ION

L'organe de l'esprit est une partie du cerveau, que l'on appelle cerveau psychique, pour la distinguer des autres parties cérébrales. L'activité de cet organe est éveillée et entretenue par les impressions sensorielles qui y affluent de toutes parts. Ces impressions sont les maté-

(1) Une discussion approfondie des questions psychologiques effleurées ici se trouve dans mon ouvrage : Gehirn und Geist (Leipzig, Winter^ 1863). II fut composé à Valparaiso dans des circonstances très désavantageuses, c'està-dire durant une pratique médicale des plus absorbantes, sans matériaux, littéraires, loin de tout centre scientifique. Ce petit travail étant passé complètement inaperçu en Allemagne, j'osai, à mon retour de l'Àmérique du Sud, demander l'avis du célèbre auteur de la Geschîchte des Materialismus, M. Albert Lange. lime donna son jugement critique dans une longue lettre du 28 avril 1867, où il m'écrivait entre autres les passages suivants : « Vous avez l'immense avantage sur d'autres écrivains de cette partie, de vous trouver au bon endroit, de jeter le filet à la bonne place, seulement suivez le conseil de l'expérience que j'ai dû faire aussi, et alors vous ne demanderez plus à nos contemporains si absorbés par leurs affaires multiples de proclamer justes, tout de suite, sur une simple esquisse, les fondements d'une intuition nouvelle et importante. Vous ferez ce que j'ai fait (cela m'était assez incommode à moi, qui par nature suis plus disposé à apprendre qu'à enseigner), vous choisirez un point déterminé et vous le traiterez dans un ouvrage plus considérable en fouillant complètement tous les côtés de ce sujet spécial. Nos contemporains sont tous plus ou moins réalistes. Ils désirent non seulement l'esprit, mais aussi la chair. La pensée ne leur en impose que dans toute son exposition. Il faut marier les idées originales, avec lesquelles on entre sur la scène du monde, à ce qui est la propriété commune des hommes lettrés ou au moins des spécialistes. » — Je fus très agréablement surpris lorsque je vis le Professeur W. Wundt exposer dans son grand ouvrage Grundzûge der physiologischen Psychologie, paru en 1874, des principes analogues à ceux que j'avais esquissés en 1863 et en tirer parti avec l'intelligence la plus profonde du sujet et une

riauxsurlesquels s'exerce l'activité de l'esprit, et, sans elles, le cerveau psychique resterait tout aussi inactif que, par exemple, l'organe de la vue sans impressions lumineuses.

Un objet matériel n'est perceptible pour l'homme qu'autant que ses propriétés peuvent être saisies par les sens, c'est-à-dire qu'autant que les propriétés de cet objet forment des causes d'excitation, des stimulants adéquats des nerfs des sens. L'organe de l'esprit est l'organe central de toutes les impressions sensorielles. Les impressions sensorielles produites par les propriétés d'un objet, arrivant à l'organe de l'esprit, et se trouvant retenues par lui plus ou moins longtemps, donnent ainsi naissance à la représentation de cet objet. Donc, pour l'esprit, un objet n'existe qu'à l'état de représentation, le travail de notre pensée ne sefaitpas sur l'objet lui-même,

très grande perspicacité. Naturellement, il n'avait point eu connaissance de mon opuscule, tombé dans l'oubli, je lui en adressai donc un exemplaire ; et je me permets également d'extraire de sa lettre datée du 10 mars 1877 les lignes suivantes qui se rapi)ortcnt à mes vues psychologiques : « Puisque vous connaissez ma Psychologie ijhysiologique, vous avez sans doute déjà pu remarquer que, dans bien des points, vos idées sont en harmonie complète avec les miennes. Mais c'est surtout le cas avec l'inlluence de la volonté sur le développement de la conscience du moi dont vous parlez à la page GG de votre brochure. Par la lecture des chapitres xvni et xix de mon livre, vous vous convaincrez que, par des essais sur les circonstances de l'aperception, je me suis trouvé amené d'une laçon tout indépendante, à admettre une inlluence décisive de la volonté sur la conscience, en tant que, pour moi, la nature de l'attention ne me paraît être que la direction de la volonté sur les représentations qui sont du domaine de la conscience. Je suis également de votre avis, lorsque vous attribuez à l'activité volontaire un certain rôle dans l'association des représentations distinctes, bien que d'autres inlluences se fassent assurément sentir, comme vous le reconnaîtrez du reste. Enfin, en ce qui concerne la conscience du moi, étant donnée sa base sensorielle, la représentation de notre propre corps, notre mouvement spontané est, je le crois, d'une inlluence prépondérante. Mais ajoutons à cela que la conscience plus abstraite du moi ne se développe indubitablement que sous la direction du pouvoir d'aperception, donc d'un acte de la volonté. Je suis très heureux de voir que nous sommes d'accord sur un point aussi important et je ne manquerai pas — au cas où ma Psychologie 2)hysiologiqiie î^mail une seconde édition — d'attirer l'attention sur cette concordance d'idées. » C'est cette seconde édition de la Psychologie 2)hysiologique que le docteur Rouvier a traduite sous le titre de Éléments de psychologie physiologique , v. p. 14, n. ! . M. Wundt a tenu sa parole. — G.

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mais seulement sur l'image intellectuelle qui nous est imposée en vertu de l'organisation de nos sens et de notre cerveau. Toute représentation d'un objet est donc une somme d'impressions sensorielles, et plus l'organe de l'esprit est impressionné fréquemment de la même manière, plus le même groupe d'impressions sensorielles lui est transmis fréquemment, et plus la représentation correspondante de l'objet se dégage parfaite et claire du chaos des impressions sensorielles qui affluent incessamment au cerveau.

Les représentations, dont il a été question jusqu'ici, sont des représentations d'objets, des représentations concrètes. Mais l'esprit a la faculté d'en former des représentations abstraites, en résumant tous les traits communs à un groupe de représentations concrètes et en en faisant une nouvelle représentation. C'est ainsi que, par exemple, arbre est une représentation abstraite, familière à presque tous les hommes; mais elle se développe différemment selon les représentations concrètes d'où elle est sortie, autrement chez un habitant des forêts dé chênes que chez un habitant des pays à palmiers.

Des représentations abstraites peuvent engendrer à leur tour d'autres représentations toujours plus abstraites, par le fait que les traits communs à un même groupe de représentations abstraites, s'ils sont réunis, donnent nais, sance à une nouvelle représentation. Mais, si abstraite que puisse être du reste une représentation, elle a toujours son point de départ dans des représentations concrètes. C'est pourquoi toute représentation abstraite se présente à l'esprit telle que les représentations concrètes d'où elle est sortie originairement, c'est-à-dire comme un objet perceptible par les sens. Quiconque s'examine sans prévention sera forcé d'avouer qu'il lui est impossible de penser une représentation abstraite, qui soit abstraite au point d'exclure

toutes les représentations sensorielles, concrètes. Toute représentation abstraite apparait à l'esprit toujours en tant qu'objet dans l'espace, c'est-à-dire en tant que forme matérielle, ou groupe de formes matérielles, ou en tant qu'objet dans le temps (1), c'est-à-dire en tant qu'événement ; et celui qui s'imagine pouvoir dépouiller une représentation abstraite de toutes les propriétés sensorielles, ne pense assurément qu'un mot vide, c'est-à-dire un^ association sonore sans objet intellectuel.

Nous sommes ainsi arrivés à la première proposition FONDAMENTALE DE LA MIMIQUE ! Toute représentation s'offrant à l'esprit en tant qu'objet, les mouvements mus^ culaires d'expression occasioniiés par des impressions représentatives se rapportent à des objets imaginaires.

Tout organe sensoriel qui possède la propriété de n'être incitable que par certains stimulants qui lui sont adéquats, jouit en outre de la propriété particulière d'être incité harmonieusement par quelques-unes de ces irritations adéquates et inharmonieusement par quelques autres. C'est à cette originalité de ses organes sensoriels que l'homme doit la faculté de pouvoir former des représentations agréables ou désagréables ; ces représentations sont premièrement celles que tous reconnaissent comme agréables ou désagréables, et en second lieu celles qui, correspondant à des penchants ou à des répulsions innées ou dues à l'habitude, sont senties individuellement comme agréables ou désagréables. (Une telle tendance innée est égale à une disposition innée du cerveau psychique à former et à fixer certaines représentations avec une facilité particulière et avec une préférence marquée :

(1) Les représentations d'espace et de temps, les représentations de juxtaposition ou de succession, sont les représentations les plus abstraites. Les mots d'espace et de temps désignent les modes les plus généraux de manifestations des choses.

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tels le goût pour les tons et les couleurs, c'est-à-dire pour la musique et la peinture, le goût pour les langues, l'amour de la patrie, de la famille, le goût pour les voyages, etc.) Or, comme on l'a déjà montré, toutes les représentations apparaissant à l'esprit objectivement, les représentations agréables ou désagréables apparaissent aussi à l'esprit comme des objets agréables ou désagréables, c'est-à-dire comme des objets dont les propriétés agissent harmonieusement ou inharmonieusement sur les organes des sens. Plus une représentation est généralisée, abstraite et dématérialisée, moins elle ramène naturellement avec elle le souvenir des diverses impressions sensorielles, harmonieuses ou inharmonieuses, qui lui ont donné naissance. Mais il est certain que non seulement des représentations concrètes, mais encore des représentations agréables ou désagréables des plus abstraites impressionnent l'esprit de la même façon que des impressions sensorielles harmonieuses ou inharmonieuses ; la langue nous le prouve puisqu'on y trouve appliquées à des représentations abstraites des dénominations d'impressions sensorielles harmonieuses ou inharmonieuses. Ainsi le mot douleur désigne des impressions inharmonieuses du sens du toucher, aussi bien que le caractère désagréable de maintes représentations abstraites, par exemple de la douleur de la séparation ; le mot amer est employé pour des impressions gustatives inharmonieuses aussi bien que pour des représentations abstraites (par exemple une perte amère). L'on parle de douces impressions du goût ainsi que du doux plaisir d'aimer, de sombres impressions visuelles comme de sombres pensées de meurtre, du rayon brillant de la lumière, ainsi que du rayon brillant de l'espérance ; des sentiments chauds, ardents, froids, sont des expressions qui ne désignent pas seulement des impressions diverses de l'organe du tact, mais encore maintes espèces de repré-

sentations abstraites, car l'on parle d'amitié chaude et froide, d'ardent amour, de froide raillerie, etc.

Nous sommes ainsi arrivés à la deuxième proposition FONDAMENTALE DE LA MIMIQUE : Les mouvements musculaires cVexpression occasionnés par des représentations agréables ou désagréables se rapportent a des impressions sensorielles harmonieuses (agréables) ou inharmonieuses (désagréables) ; en d'autres termes, les mouvements mimiques des muscles causés par des représentations agréables sont tels qu'ils semblent faciliter et seconder la réception d'impressions sensorielles harmonieuses ; les mouvements musculaires d'expression provoqués par des représentations désagréables sont tels qu'ils paraissent rendre difficile et empêcher la réception d'impressions sensorielles inharmonieuses.

Donc, les mouvements musculaires d^expression, causés par certains états de l'âme, se rapportent soit à des objets imaginaires, soit à des impressions sensorielles imaginaires. Ce principe fondamental nous fait comprendre tous les mouvements mimiques des muscles et trouvera son emploi dans l'explication des différents modes d'expression.

Mais l'on sait que toute espèce d'activité intellectuelle n'est pas accompagnée de mouvements d'expression ; toutefois, ces mouvements s'exécutent d'autant plus facilement que l'esprit est impressionné avec plus d'intensité, et une représentation agit avec une intensité d'autant plus grande :

1° Qu'elle présente un caractère agréable ou DÉSAGRÉABLE PLUS PRONONCÉ. Dcmêmcque des impressions sensorielles harmonieuses ou inharmonieuses affectent l'esprit plus fortement que des impressions indifférentes, de même que par exemple une dissonance faible

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est sentie plus vivement qu'un ton fort mais pur, l'esprit est aussi impressionné plus fortement par une représentation agréable ou désagréable, par exemple, par la représentation de la bien-aimée, que par une représentatation indifférente, par exemple, la représentation d'une canne.

2" Qu'elle est plus soudaine. Toute impression représentative, ainsi que toute impression sensorielle, affecte aussi l'esprit avec d'autant plus de violence qu'elle était moins préparée. De même que, par exemple, un rayon de lumière éclatante, jaillissant subitement de 1 obscurité, frappe plus la vue qu'une lumière qui devient progressivement plus intense, de même une représentation impressionne l'esprit avec d'autant plus de force qu'elle est plus soudaine ; la nouvelle d'une mort inattendue nous émeut plus que la nouvelle d'une mort depuis longtemps attendue.

Naturellement, l'effet est le même quand l'une des causes se fait moins vivement sentir et que l'autre, par contre, agit avec plus de force ; une représentation très soudaine, mais assez indifférente, peut donc causer aussi bien des mouvements musculaires d'expression, qu'une représentation moins soudaine, mais très agréable ou très désagréable.

Les mouvements mimiques se manifestent principalement dans les muscles nombreux et mobiles de la face, soit, comme nous l'avons indiqué plus haut, parce que les nerfs qui les mettent en mouvement ont leur point d'origine très près de l'organe psychique, soit aussi parce

QUE CES muscles SERVENT A SECONDER l'aCTIVITÉ DES

ORGANES DES SENS. Lcs mouvcmeuts d'expression relatifs aux impressions sensorielles imaginaires apparaissent le plus fréquemment dans les muscles qui, par leur rapport avec les organes des sens, sont le plus constamment

actifs, le plus facilement incitables; ce sont le plus souvent les muscles de l'organe visuel, plus rarement ceux de l'organe du gout, plus rarement encore ceux de l'organe olfactif, et le plus rarement ceux de l'organe auditif. (On expliquera plus tard de quelle façon les impressions de l'organe du toucher se manifestent sur la face.)

Après avoir ainsi exposé dans leur ensemble et d'une façon aussi brève que possible les principes psychologiques qui doivent servir de base à ma théorie des mouvements mimiques du visage, je dois, pour écarter toute conception fausse, chercher à justifier l'expression ima-^ ginsLire que j'ai employée, et à expliquer comment je désirerais la voir comprise.

Dans une note de l'Introduction, p. 15, j'ai fait observer que le Professeur Wundt avait exprimé l'opinion qu'une impression vive de représentation agréable ou désagréable avait pour conséquence une sensation simultanée et correspondante des nerfs des sens. Le Professeur Vierordt ne partage pas cette manière de voir, car p. 567 (I. c) il dit: « Nos représentations sont toutes, sans exception, entachées des attributs de la sensibilité ; nos pensées sont donc également accompagnées d'équivalents de la sensation qui, dans certaines circonstances, acquièrent une certaine netteté et se transforment même en apparence en une sensation formelle. » Plus loin : « Même la représentation la plus abstraite repose sur des propriétés de représentations concrètes sensorielles. » Et enfin (p. 570) : « Donc, des sensations sensorielles adéquates, en quelque sorte imaginaires, se produisent dans les représentations. » Cette expression « imaginaire » est donc acceptée ici comme marquant le mieux le concept qui s'y trouve rattaché, et ce fait se produisant de la part d'une autorité scientifique telle que Vierordt, on pourra

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laisser passer ce mot que j'ai choisi, bien que plusieurs aient pu le critiquer comme donnant trop facilement lieu à des méprises ; mais personne n'en a proposé un meilleur.

Je voudrais, à l'aide d'une comparaison, chercher à montrer comment je me figure l'essence et l'effet de mouvements agréables ou désagréables de l'esprit. Chacun sait que des sons musicaux atteignent seulement leur timbre propre, lorsque certains sons secondaires se mêlent à eux, sons secondaires que l'ouïe ne peut percevoir séparément ; de même, l'impression vive d'une représentation agréable ou désagréable quelconque met également en mouvement certaines représentations secondaires, des représentations d'impressions sensorielles agréables ou désagréables (c'est-à-dire non pas de choses déterminées, mais de certaines propriétés générales de choses qui peuvent impressionner harmonieusement ou inharnieusement les sens de la vue, du goût, de l'ouïe, de l'odorat et du toucher), mais toutefois ces représentations secondaires arrivent tout aussi peu à une conception distincte que les sons secondaires des sons musicaux. Mais parmi toutes les représentations sans nombre qui se mêlent dans notre mémoire, ce sont précisément les représentations élémentaires sensorielles qui, dans des affections agréables ou désagréables, sont aussi réveillées à la suite de l'association des idées, et semblent faire écho ; cela se comprend si l'on songe que, seule, l'aptitude de nos organes des sens à pouvoir être excités harmonieusement ou inharmonieusement nous met à même de former des représentations agréables ou désagréables ; que cette aptitude est la source première d'où découle tout ce qui donne du charme à la vie, — amour et haine, désir et répulsion — et que, sans cette aptitude, le concept de l'agréable et du désagréable resterait à tout

jamais inaccessible à l'intelligence humaine. Or, de même que les sons secondaires seuls donnent aux sons musicaux leur timbre propre, de même ces représentations sensorielles secondaires donnent à la disposition de l'âme son empreinte caractéristique, en contribuant essentiellement à nous faire sentir cet état de l'esprit comme agréable ou désagréable et en renforçant la cause première d'incitation. Or, ces représentations sensorielles, secondaires et inconscientes, se manifestent dans des mouvements musculaires d'expression involontaires ; mais, d'après ce qui précède, on voit comment et pourquoi les mouvements mimiques suscités de cette manière se rapportent, selon l'expression que j'ai choisie, à des impressions sensorielles imaginaires, c'està-dire sont de nature telle que tout organe semble avoir été impressionné par des stimulants extérieurs, d'une façon harmonieuse ou inharmonieuse.

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