PHYSIOLOGIE DE LA DANSE
ce que les tons s'évanouissent et que les images pâlissantes des jours passés retombent dans le sein ténébreux du souvenir (1).
Mais plus le caractère rythmique est marqué dans la musique, plus le besoin se fait sentir vivement chez les auditeurs de l'accompagner avec des mouvements rythmiques, et ce phénomène singulier s'expHque par le fait que non seulement les nerfs moteurs de nos extrémités, mais aussi, comme Schrodervan der Kolkl'a démontré, les nerfs auditifs ont leur point de départ dans le bulbe crânien et qu'ici les racines des deux espèces de nerfs sont en rapport l'une avec l'autre. Des impressions de nerfs auditifs se transmettent donc facilement aux nerfs moteurs des extrémités et chacun sait par sa propre expérience comment des impressions soudaines et intenses de l'ouïe nous font tressaiUir et comment nos bras et nos jambes en tremblent involontairement.
Parmi les causes des mouvements réflexes, ce sont surtout les stimulants intermittents, qui se répètent régulièrement à des intervalles très rapprochés, qui produisent les effets les plus puissants. Le chatouillement est un stimulant de cette espèce par des excitations des nerfs sensitifs, faibles en elles-mêmes, mais répétées rapidement, ces nerfs sont excités le plus fortement, et quelles violentes crispations sont causées parle chatouillement de places très sensibles, par exemple, de la plante des pieds, quel besoin d'éternuer irrésistible ne ressent-on pas lorsqu'au moyen d'une barbe de plume on se chatouille la muqueuse du nez, tout le monde le sait.
(l) Cf. mon ouvrage « Gehirn und Geist » p. 76. Darwin donne en ces termes l'explication incroyable de la puissance de la musique : « La musique a un pouvoir merveilleux pour faire renaître d'une manière vague et indéfinie ces émotions puissantes qui ont été ressenties dans le lointain des âges, par nos ancêtres, alors probablement qu'ils employaient les sons vocaux, comme moyen de séduction d'un sexe à l'autre » (p. 236),
Or, la musique intermittente, c'est-à-dire rythmique, en mesure, semble agir sur les nerfs auditifs tout comme le chatouillement agit sur les nerfs sensitifs ; cette hypothèse n'est point tout à fait capricieuse, l'usage de la langue nous le prouve. Dans la description d'une musique de danse gaie, frappant les oreilles dans un rythme vif, nous parlons justement du chatouillement des oreilles .
Ces impressions auditives causées par une musique rythmique se transmettant au bulbe crânien, c'est-à-dire au point de départ des nerfs auditifs, et agissant ici par voie réflexe sur les racines des nerfs moteurs des bras et des jambes, nous sentons naître en nous le besoin d'accompagner un rythme musical , qui agit comme par chocs, par des mouvements saccadés des muscles. C'est ainsi que s'expliquent ces gestes incompréhensibles et comiques au moyen desquels le public des concerts et des opéras fait reconnaître sa satisfaction. L'un fait signe de la tête, l'autre tambourine avec les doigts, un troisième frappe du pied; bref, l'on cherche à satisfaire très diversement un besoin de mouvement provoqué par une mesure fortement marquée, dès qu'une mélodie agréable, cadencée, surgit de la mer bruyante des sons.
C'est le rythme que l'homme sent être l'élément vivifiant par excellence de la musique et principalement de la musique de danse; la preuve s'en trouve dans l'existence de certains instruments nationaux qui ne servent en aucune façon à produire des sons musicaux, mais servent uniquement à renforcer la mesure, par exemple, les castagnettes des Espagnols, le tambourin des Itahens et le moins mélodique de tous les instruments — le tambour dont les sons électrisent et raniment les jambes fatiguées des soldats en marche. On peut, même chez des nourrissons, observer comment des bruits rythmés, absolument inharmonieux,