CHAPITRE IV
PHYSIOGNOMONIE DES MUSCLES FACIAUX
Déjà, dans le premier chapitre, j'ai attiré l'attention du lecteur sur ce point que les traits physiognomoniques nés d'une répétition fréquente ne permettaient de tirer aucune conclusion sûre relativement aux qualités intellectuelles : c'est que les mouvements des muscles faciaux peuvent être provoqués non seulement par des causes psychiques, mais aussi par des causes de différente nature.
Parmi ces causes, citons par exemple l'habitude que quelques hommes ont de faire des grimages en travaillant. En écrivant, en dessinant, en peignant, en ciselant, en jouant du piano, etc., certaines personnes contractent leur visage de la façon la plus bizarre et d'autant plus violemment qu'elles travaillent avec plus d'attention et d'effort ; d'autres contractent les muscles de leur visage sans la moindre raison, et la mauvaise habitude de lever les sourcils, de tirer un coin de la bouche, etc., leur est devenue une seconde nature à tel point, qu'avec la meilleure volonté du monde, elles ne peuvent tenir leur visage tranquille. Ces habitudes, parfois transmises par voie d'hérédité, demandent à être l'objet d'une étude sérieuse afin que l'on puisse apprécier la juste part qu'elles ont dans le développement de l'expression physiognomonique.
Ce sont en outre certaines occupations qui exigent
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un effort particulier de certains muscles faciaux et donnent par là peu à peu à la physionomie un cachet particulier. Les horlogers, les astronomes, les hommes qui se servent du microscope, ceux qui s'efforcent avec une grande attention et de grands efforts de voir clairement des choses petites ou indistinctes, développent de préférence les muscles qui appuient la vue ; les musiciens au contraire qui jouent des instruments à vent, développent certains muscles de la bouche.
Une autre cause qu'il ne faudrait point passer sous silence dans l'origine des traits physiognomoniques, c'est l'instinct d'imitation. Lichtenberg fait sur ce point (C. 3. p. 484) les remarques suivantes : « L'imitation servile, les efforts pour rendre son extérieur semblable à celui d'hommes célèbres, admirés ou aimés, pour imiter leurs défauts, leurs habitudes ridicules, et même mauvaises, amènent dans le visage des révolutions étonnantes qui ne s'étendent pas du tout jusqu'au cœur ou jusqu'à la tête. On laisse tomber la tête, on fronce le front d'un air philosophe, on balbutie, on siffle, on porte la tête comme si l'on faisait attention, on cligne l'œil avec l'air important du savant; on imite le regard mélancolique qui est de bon ton, la mélancolie sentimentale, l'insouciance, la dignité, les mouvements importants de l'œil et l'air satirique aussi bien que le bâillement : ceuxcile font à dessein en s'étudiant devant le miroir, d'autres sans en avoir conscience. L'auteur a connu un excellent jeune homme qui, dans la société d'un homme célèbre, s'était accoutumé à relever la tête d'un air décisif et à baisser dédaigneusement la bouche, mouvements qu'il faisait sans le vouloir et dont il perdit aussi l'habitude. »
Mais il y a trois choses qui sont d'une importance toute spéciale dans le développement des traits physiognomo-
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niques: le tempérament, l'embonpoint et l'âge d'un homme.
Si nous laissons de côté, sans l'examiner, le tempérament mélancolique, en tant qu'expression d'états pathologiques, nous trouvons le tempérament sanguin, facilement impressionnable, donnant au visage des traits mobiles. Mais les dispositions , étant fugitives , produisent un effet aussi fugitif sur les traits du visage, de sorte que la physionomie reste sans traits marqués. Le tempérament sanguin est en général propre au sexe féminin, le colérique au sexe fort. Le caractère plus tenace du colérique exige une plus longue durée des états de l'âme ; les effets sur le visage sont donc plus persistants et la physionomie a un cachet plus prononcé. L'âme du flegmatique ne se laisse impressionner ni facilement ni d'une façon durable, c'est pourquoi l'expression mimique aussi bien que l'expression physiognomonique sont d'habitude très peu marquées sur son visage.
En outre , la plus ou moins grande richesse en graisse est d'une influence considérable sur le développement des traits physiognomoniques. Les personnes grasses possèdent des visages souvent sans expression, par la raison que, sous cette épaisse couche de graisse, la tension plus prononcée de certains muscles se trahit moins facilement ; chez les hommes maigres au contraire, les sillons physiognomoniques de la face se développent très facilement. Lichtenberg dit (II, 185) : a II y a des gens qui ont des visages si gras qu'ils peuvent rire sous leur lard sans que les plus habiles magiciens physiognomoniques en découvrent la moindre trace alors que nous autres, pauvres créatures desséchées, dont l'âme gît immédiatement sous l'épiderme, nous parlons toujours la langue dans laquelle on ne saurait mentir. »
On constate aussi que, chez les personnes âgées, les traits physiognomoniques sont plus marqués que chez les jeunes; cela s'explique non seulement parce que, ceteris paribus, une expression du visage déterminée s'est répétée plus fréquemment chez celles-là que chez celles-ci, mais aussi parce que, dans la vieillesse, la peau est plus cassante, moins élastique et que, par suite, les mouvements musculaires d'expression de la face laissent des traces plus profondes et plus durables.
Enfin, remarquons encore qu'on se laisse égarer facilement dans son jugement physiognomonique par la RESSEMBLANCE plus OU moius Certaine d'une personne avec une autre que nous avons connue et aimée ou haïe autrefois. C'est donc avec autant de justesse dans la pensée que de perfection dans l'expression que A. v. Droste-Hulshoff dit dans sa poésie :
O wuessten sie es, wie ein treues Gemueth die Jvleinsten Zuege hegt, Ein Zucken nur, ein fluechtig scheues, Als Kleinod in die Seele legt; Wie nur ein Wort, mit gleichem Klange Gehaucht, dem Feinde selbst das bange Bewegte Herz entgegen traegt (1).
Est-on trompé, calomnié ou offensé par un homme et rencontre-t-on quelqu'un qui lui ressemble, l'on ressentira très facilement de la méfiance envers lui, que l'on ait conscience ou non de cette ressemblance. Lichtenberg dit (III, 453j : « Le visage d'un ennemi nous rend haïssables des milliers d'autres visages, tout comme, d'un autre côté, les traits d'une bien-aimée répandent des charmes sur des milliers d'autres traits. C'est ainsi que
(1) Oh, s'ils savaient comment un cœur fidèle garde les traits les plus petits et dépose dans l'âme comme un joyau un simple tressaillement, fugitif et timide, comment un seul mot, exhalé avec le même son, attire à l'ennemi même un cœur anxieux et agité.
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Descartes, Swift et probablement d'innombrables incon« nus ont trouvé que loucher était charmant, et c'est ainsi qu'une langue murmurante, hideuse dans un Juif qui nous aurait fait perdre nos louis d'or, a probablement perdu le cœur de maint de nos lecteurs. L'association des idées explique en physiognomonie une foule de phénomènes. »
Disons encore, en passant, que l'observation et le jugement des traits du visage sont rendus singulièrement plus difficiles lorsque la bouche est cachée sous la barbe, et les yeux sous des lunettes ; car la bouche et les yeux ont une importance capitale pour l'expression mimique aussi bien que pour l'expression physiognomonique ; c'est pourquoi les hommes qui cherchent à cacher cette expression ont coutume de porter la barbe et des lunettes.
J'ai cherché jusqu'ici à poser sohdement les bornes frontières de la science physiognomonique ; j'ai insisté sur les nombreuses illusions que le physiognomoniste doit éviter pour ne pas se laisser entraîner à tirer de fausses conclusions. Dans les chapitres qui vont suivre, je rassemblerai et exposerai de manière à ce qu'on puisse les embrasser d'un coup d'oeil, les remarques et les observations physiognomoniques parsemées dans la partie mimique. Elles ne sont que des propositions accessoires dans la première partie ; elles deviennent donc les thèses principales de la partie physiognomonique et y trouvent un exposé plus profond et un commentaire plus circonstancié. .
Le regard, c'est-à-dire mouvement des globes oculaires
A. — Espèces de regards qui se distinguent par le degré différent de leur mobilité.
a. — Regard paresseux et fatigué. Quand d'habitude et sans motifs corporels, un homme a le regard fatigué et endormi, c'est-à-dire quand le mouvement de ses yeux est paresseux, sans énergie. Ton peut conclure à la paresse intellectuelle et à la pauvreté de pensées (cf. p. 51).
C'est pourquoi le regard des idiots est si particulièrement mat et sans vigueur.
Mais il faut bien se garder de porter à la hâte un jugement, après quelques instants de réunion, après une seule observation; car le mouvement des muscles du globe de l'œil devient paresseux, même chez l'homme le plus intelligent, lorsque ses forces physiques sont épuisées ou qu'il tombe de sommeil, ou bien encore, lorsqu'il se sent ennuyé, quand des circonstances le forcent à séjourner parmi des hommes dont il ne partage pas les