‹ La Mine et les mineursChapitre 7 sur 24 · LE PETIT PORTIER · texte numérisé non relu

LE PETIT PORTIER

Surveillant les portes d'aérage.

Ils avaient attendu le miracle. Le miracle s'accomplit. Ils furent sauvés, mais un seul survécut; l'autre, en dévorant ses vêtements, s'était probablement infecté, et mourut peu après. Ce ressuscité disait n'avoir eu pour toute nourriture que l'huile de sa lampe, et à cette abstinence il attribuait sa survie!

Malgré tous ces périls, ces hommes, pour la plupart, ne voulaient pas quitter leur taupière pour apprendre un autre métier : car Tauiour de la mine était grand dans les vieilles familles de mineurs, dont les garçons les mieux doués allaient aux écoles de maîtres-mineurs, et l'on a connu des exemples d'ingénieurs des Mines sortis de cette vieille souche.

Leur courage, leur dévouement aux camarades, sont légendaires. L'on a vu souvent, dans les catastrophes où deux ou trois cents des leurs venaient d'être foudroyés par le grisou, l'on a vu un plus grand nombre de ces gars blêmes s'offrir pour tenter un sauvetage, — qu'on ne leur disputait pas! — qu'ils savaient être inutile, et prendre sur l'heure, au « front détaille », la succession de leurs malheureux camarades.

Par naturel et par habitude peu loquaces, comme tous les hommes épuisés par l'effort physicfue, leur impassibilité affectueuse, si Ton peut dire, est surprenante. L'on ne peut imaginer, quand on ne connaît que la vie trépidante de Paris, le calme, le silence, qui régnent au bord des puits dans les sinistres.

J'ai eu la triste faveur d'assister à ce spectacle : après un accident où la cage de fer avec ses vingt hommes avait été « mise aux poulies » et précipitée à 600 mètres avec son chargement humain, des mineurs allèrent recueillir dans des bennes, avec des pelles, la bouillie de chair au fond du puisard.

Les magistrats, troublés par cette vue, surmontant leur défaillance, cherchent à accomplir leur devoir, à identifier les morts... Il ne reste rien ou presque à quoi on peut donner un nom !

Enfin, en fouillant dans ce magma, un des mineurs

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retire une main où il manquait un doigt, mais depuis longtemps.

« Ça, c'est le Toine, dit simplement le mineur.

— Vous dites? fait un magistrat.

— Oui, c'est Antoine Pichon le boiseur », reprend le brave homme qui ajoute à mi-voix, comme se parlant à lui-même : « Et sa femme qui nourrit! »

Autre exemple. Une explosion de grisou où périrent 113 ouvriers se produisit alors que des mineurs restaient encore à descendre. Au milieu de l'affolement général des ouvriers delà surface, les mineurs près du puits ne bronchèrent pas. Un tourbillon de fumées suffocantes venues de 1 100 mètres sous terre envahit le ciel. Dans ce monde noir, l'héroïsme est contagieux, et quand, sous Faction des ventilateurs peut-être, ces fumées furent moins denses, un des mineurs, la pipe encore aux dents, dit : « Qui vient? »

Il y eut une seconde d'hésitation; puis, un, deux, cinq, tous dirent : « Allons! » Un ingénieur, aussi brave, descendit avec eux. Enremontantlacage, quelques minutes après, on les trouva, à demi étouffés, couchés à côté de deux cadavres qu'ils avaient rencontrés à r « accrochage ».

Après avoir reçu quelques soins, ils reprirent conscience et décrivirent leur rapide vision : un las de cadavres.

Dans les heures qui suivirent, sans cesse, froidement, sans bruit, aidés par d'autres mineurs accourus, ils redescendirent retirer de la mine, au prix de quels dangers! les corps de leurs camarades, descendus avant eux au « changement de poste ».

L'on pourrait citer d'autres faits semblables et faire des rapprochements qui seraient tout à l'avantage de ces primitifs, comme, par exemple, dans les incendies

de rOpéra-Coiilique et du Bazar de la Charité, où l'on vit de brillants personnages, du meilleur inonde et de civilisation raffinée, faire regretter la simplicité de ceux-là.

Ces hommes rudes, violents, que Thabitude du danger a rendus durs à la peur, ont été de tout temps redoutés, et dans leurs batailles, à l'époque des rivalités de compagnonnages, lorsqu'éclatait leur « miladzeus ». la terreur régnait chez leurs adversaires et le champ leur restait sans partage. Le juron ancestral des mineurs de la Loire, devenu leur sobriquet, ce « miladzeus » de si fière réputation et qui semble refléter un lointain paganisme, inspirait au loin l'épouvante, dont on retrouve la marque dans la légende suivante.

Autrefois, au temps des lutins, des sorciers, des loups-garous, il y avait une grande forêt qui couvrait une profonde vallée. Dans toute sa longueur, la vallée de la Fouillouse n'avait qu'une seule route sinueuse conduisant à Nevers et fréquentée jour et nuit par les rouliers, hors minuit! A cette heure, quand par malheur elle vous surprenait, l'on voyait sur la route sombre s'allumer tout à coup deux grands cierges aux extrémités dun cercueil recouvert d'un drap blanc qui faisaient se cabrer les chevaux et les hommes! Et, dans le silence de la voûte feuillée, de sourdes lamentations, d'autres disaient des menaces, ajoutaient encore à l'effroi des pauvres voyageurs. C'était l'àme de la forêt pour les uns; une àme infernale, de lutin, âmes de trépassés, croyait le plus grand nombre. Pour tous, c'était l'horreur.

Un jour, un roulier, charriant des « jjutes », conta sa récente frayeur h un mineur, ami incrédule. Après

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maints projets, ils prirent rendez-vous pour un prochain voyage. A la date convenue, par précaution et en cheminant, le mineur s'arma d'une grosse branche avant de pénétrer dans l'obscurité des bois.

Les ffrelots des chevaux et le cœur du roulier çrrelottaient à l'envi. On allait lentement à l'heure redoutable. Brusquement, à un détour de la route, l'équipage tout entier, avant son conducteur, s'arrêta à la vue du mystère.

L'on entendit gronder l'àme de la foret. La folie grandissait dans les bêles et en l'homme. Alors le mineur, convaincu maintenant, rassura le roulier, prit la branche à deux mains, la jeta sur son épaule, et, s'élançant en fureur vers l'apparition, il tonitrua une bordée de « miladzeus! » qui souffla les lumières et étrangla les voix.

Oncques l'on ne revit l'ànie de la Fouillouse.

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