‹ La miniature française 1750-1825 (volume 2)Chapitre 20 sur 52 · ET SON GROUPE · texte numérisé non relu

ET SON GROUPE

En parallèle avec Augustin , Isabey tient un rang supérieur, qu’il doit tout entier à sa chance. On ne dirait que la vérité stricte en le présentant comme un de ces enfants chéris de la fortune dont les faux pas se marquent par un accroissement de carrière. Vingt fois il pense se rompre le col, et sort de l’aventure ou grandi, ou assuré au moins de ses intérêts. Où ses pareils avaient joué très grosse partie dans le passage subit d’un régime à l’autre, lui, tout jeunet, ébarbé comme une fdle, gamin de Paris à faire rire les voyageurs de la charrette fatale, avait acquis de la célébrité sans nul stage aux prisons. Il avait dû à son entrain d’éphèbe de plaire à la ci-devant cour. Il lui dut de mettre les hommes libres en joie dans la personne du citoyen David, dont la fameuse « chique » remuait

dans un rire désopilé. Le Directoire eût pu le mettre à rien, parce qu’il s’amusa peut-être de trop. Pour se refaire, il dut accepter la pire aventure qui soit, une place de professeur à la maison de Saint-Germain, que venait de créer Madame Campan. Il y trouva la gloire en la personne d’Hortense de Beauharnais, son élève. D’Hortense à Joséphine, de Joséphine à Napoléon, ce fut l’ascension rapide et escomptée. Augustin attendra son ruban rouge près de vingt ans, Isahey le recevra à la fondation de l’ordre, et cela n’est point un hochet de pacotille.

Un jour, on le croit mort, la nouvelle s’en répand ; la reine Hortense fait dire des messes à Saint-Leu. Ce n’était pas lui, mais son frère ; et, de la peur qu’on avait eue, on le choie davantage.

L’Empire tombé, tout va s’écrouler? Non pas. Par Marie-Louise, par la cour d’Autriche, il reprend pied et bientôt il trône. Il trône à Vienne, à Pétersbourg, où le prince Eugène lui ouvre les portes, et devient « son maîlre des cérémonies ». De tout cela Louis XVIII lui sait bon gré et le crée quelque chose. Charles X, en mémoire de certain bal costumé d’autrefois, lui redonne le « dessin de la Chambre » en le nommant officier dans la Légion.

En 1830, nouvelle chute, nouveau triomphe. Conservateur des Musées royaux, logé à l’Institut, il put disposer tout à son gré de la somme de 130,000 francs reçue de M. Hitrof, pour son hôtel de la rue des Trois- Frères, payé, l’an XIII, moins de 40,000. Tout est ainsi dans cette existence, pour la partie matérielle, puisque, sous Napoléon III encore, il est commandeur en 1854, qu’on ne lui voit aucune infirmité à quatrevingt-huit ans. Mais, en chagrins, il avait eu son lot ; son fils aîné tué en 1815, sa femme morte le 21 juin 1829, et, en 1834, après un remariage, la perte d’un petit garçon. C’est la compensation, elle est rude, même pour un caractère léger de Français dont la philosophie s’était arrangée de tout.

Le mieux de cette fortune constante, ce n’est pas tant encore d’être montée si haut, d’avoir su dompter le sort et fait montre d’un peu plus que du talent, c’est d’avoir, comme Hall ou comme Dumont, laissé en

JEAN-BAPTISTE ISABEY

arrière de soi des piétés averties et attentives qui savent , à une heure voulue, renouveler les fleurs de la tombe et tenir à jour le cahier des souvenirs. Voilà les vraies, les plus grandes chances d’Isabey. Toute sa vie a été contée et écrite par lui, pas un fait de ce récit ne s’est perdu, et lorsque M, Ed. Taigny publia en 1859, un an après la mort, une vie de J. -B. Isabey, l’une des dernières pages sera à peine séchée ; la voix du vieil artiste, qu’on avait vu tout près, si près de soi, promener aux Tuileries son habit bleu à boutons d’or et son chapeau gris du Directoire, est restée dans les oreilles . Madame Herbelin , que nous avons connue et admirée, a pris sur nature, dans son habit freluquet et éclatant, le maître, et Giraud en a fait une charge délicieuse pour la princesse Mathilde. Cette sui'vie dans le livre est déjà un rare bonheur, mais voici qui est la surenchère : Isabey a laissé trois héritiers de son premier lit, Eugène et deux filles, sur cinq qu’il avait eus. De son second mariage avec Eugénie Maistre, une seule fille, qui devint Madame Maxime Wey. Celle-ci aura de son père les croquis, les miniatures conservées, les souvenirs, les « soirées », c’est-à-dire les croquetons jetés par l’artiste sur un bout de table, à la veillée. Et quand elle meurt, elle lègue ces reliques à une amie dont la ferveur envers Isabey vaut celle de sa propre fille. Madame Rolle, laquelle destine le tout au Louvre, comme le docteur Gillet lui a remis les Dumont.

Au lieu donc que cette étourdissante chevauchée d’artiste doive, à l’exemple de celle d’Augustin, se reconstituer par bribes, par menus faits cherchés ici ou là, sans nul fil conducteur, il faut élaguer, car le patron a du souvenir et beaucoup de plume. Il écrit volontiers et babille extrêmement. On devine que les Mémoires de Madame Vigée l’ont mis en haleine, et qu’il y a pris intérêt . En tout cela , bien peu de chose qui nous fixe sur sa technique, rien qui donne des cas précis ou des dates sûres ; c’est, à bâtons rompus, la petite chronique d’un homme du monde à travers cinq gouvernements divers , de 1785 à 1855, soixante-dix ans en un mot, trois quarts de siècle, les noces de diamant d’un homme avec la réussite.

Il a de sa main, en 1843, résumé les grands points de son existence, et la note en fut remise par lui à son collègue Duchesne, conservateur du

Cabinet des Estampes. A ce moment, Isabey est logé à l’Institut, il est adjoint à la Conservation des Musées, officier de la Légion d’honneur et de la croix du Brésil . Cette notice doit donc être ici dans son entier, c’est de l’Isabey , c’est l’autobiographie émondée et debarrassée des passages gênants ; cela vaut par son origine, par sa simplicité et l’absence de phrases.

C’est à dix-huit ans qu’il arrive à Paris. Né le 11 avril 1767, il descend du coche de Nancy le 24 janvier 1785, c’est-à-dire exactement à dix-sept ans, neuf mois et treize jours. Il partait à la suite d’une précoce amourette dont son père avait brusqué le dénouement. Jacques Isabey, le père, était fds d’un maître d’école en Franche - Comté , au village de Châtenay, près de Dole ; il était venu s’établir à Nancy en qualité d’épicier, et y avait épousé Marie-Françoise Poirel, de Nancy. De leurs enfants il ne restait que Louis, l’aîné, et Jean-Baptiste. Louis devait être peintre, Jean-Baptiste musicien. Ils alternèrent d’un commun accord.

Jean-Baptiste avait étudié chez Girardet et chez le miniaturiste Claudot, de Nancy, qui avaient également débrouillé Augustin six ans avant. Ce n’était guère, ce fut assez pour lui donner courage et envie de faire mieux. Sans son amour trompé , il se fût peut-être acoquiné à sa province et y aurait succédé à Claudot. Il voulut oublier et courut vers Paris. Là, on l’attendait. Un sieur Bocquet , maîti’e d’hôtel du comte d’Hinnisdal — il dit Helmestral — lui avait fait préparer un galetas derrière ses écuries. L’hôtel d’Hinnisdal est au 24 de la rue Cassette, derrière l’Institut catholique. J. -B. Isabey, à peine descendu du coche, prend un fiacre et se fait conduire rue Cassette. On l’installe dans un réduit dont le cocher n’eût

JEAN-BAPTISTE ISABBY

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JEAN-BAPTISTE ISABEY

point voulu. Huit pieds carrés, un lit de sangle, une chaise, une table, une glace cassée pour la barbe!... Béranger l’eût chanté!

Ici, un premier arrêt : quand se trompe-t-il de date, lorsqu’il assure, dans la notice publiée par Taigny, qu’il arrive à Paris en 1785, ou quand, sur un dessin de lui appartenant à Madame Rolle, il se représente, dans un croquis au crayon, coiffé d’un bicorne à la mode des héros de Debucourt et se donne « en 1786, à mon arrivée à Paris » ? Ceci de sa main, au moment même où il dessinait , tandis que l’autre affirmation date de 1843. L’histoire est décidément une science peu exacte si, pour le même point, pour un fait capital de sa vie, l’homme qui l’a vécue hésite entre deux années ; s’il dit Helmestral pour Hinnisdal; s’il nous raconte que David est parti à Rome avec Drouais en 1785, alors que le même Drouais est mort en 1784? Car, au saut du coche, il a voulu interroger David, et on lui a servi cette défaite ; il s’en contente et nous la répète avec naïveté. David était parti aussitôt les relevailles de sa femme, le 2 janvier 1784, emmenant sa femme, Charlotte Pécoul, et Jean-Germain Drouais, son élève, qui venait d’obtenir le prix avec Jésus et la Chananéenne. C’est en 1784 qu’à Rome, David lit les Horaces. Il revint en 1786, au mois d’octobre.

Faute de David , Isabey se rabattit sur François Dumont, qui le vit venir sans enthousiasme et le reçut de haut dans sa robe bleu et or, et sa perruque poudrée. Dumont avait prononcé :

« Je ne prends pas d’élèves pour la miniature », ce qui désarçonna Isabey, mais il lui offrit de le recommander à un atelier où il passait de temps à autre.

Dans cet atelier, qu’il se garde de nommer , Isabey se fait vite des cama-

rades. Il apprend d’eux les moyens de vivre. Mais il ne faut pas oublier non plus qu’il a un parent à Paris, François-Xavier Isabey, d’une branche des Isabey établie à Morteau sur le Doubs, et qui fait partie de l’Académie de Saint-Luc. Cet Isabey, dont la vie est connue, qui publia des estampes dans la note de Janinet, eut des désaccords avec la police au sujet d’une gravure de Dumont, le portrait de Madame de Saint-Vincent, publié chez lui. N’était-il pas naturel que cette Académie de Saint-Luc lui procurât de la besogne ?

La bourse de cinq louis, remise par la mère d’Isabey au départ, n’en contient plus que deux à peine ; deux louis, c’est 48 francs, et la vie très chiche pendant un mois ; s’il veut , moyennant peu d’écus et beaucoup d’industrie, peindre des Vanloo ou des Boucher pour des boîtes, on lui enseignera un tabletier entrepreneur de ces sortes de travaux. A six ou huit francs pièce, au trait pour son louis, avec, en un mois, six ou sept fois vingt-quatre livres, on pouvait manger et se vêtir. Puis, il y eut les boutons, dont François Dumont avait été l’un des premiers décorateurs, à douze sols l’un ; c’était plus de six ou sept livres assez lestement trouvées. En camaïeu, ceci, fleurs ou paysages dans la largeur d’un écu de six livres chacun. Somme toute, par un partage judicieux de son existence en deux parts, la matérielle et la morale, le gain et l’art, il ne faisait pas si méchante figure lorsque, vers le mois de juillet 1787, il dut regagner Nancy pour la mort de son père, décédé le 16. Jal dit qu’il ne parut pas à l’enterrement et qu’il aima mieux rester à Paris ; mais Isabey a précisé qu’il y fut; il dut arriver trop tard. Revenu en toute hâte, il avait trouvé les d’Hinnisdal partis dans leurs terres , l’hôtel fermé et la mansarde close . Le moment fut rude . Ses maigres économies étaient loin, il dut accepter le partage d’une chambre occupée par un camarade. Là se détermine très nettement sa chance. Ce camarade était fds d’un officier du marquis de Serrant ; il conduisit Isabey chez son père, et le marquis , ayant été chargé de faire peindre les deux bambins princiers, les ducs d’Angoulême et de Berry, fils du comte d’Artois, on lui fit proposer Isabey pour la besogne. Il l’eut, et s’y appliqua ; les deux

JEAN-BAPTISTE ISABEY

portraits, montés en boîte, devaient être offerts à la comtesse d’Artois par ses fils. Il prit séance des deux enfants ; la Reine elle -même le vint voir au travail et lui dit en sortant : « Continuez, mon enfant, cela va bien. »

Ceci est partout et ne vaut pas qu’on le répète, c’est le côté roman comme seront l’épisode du bal masqué avec la comtesse de Calignac, le déguisement en femme , la fuite devant la Reine . On 1 eut appelé alors le petit peintre de la Cour; mais, par malheur, Isabey est seul à le dire. Où il parle plus posément, c’est lorsqu’il rapporte un fait possible. On lui eût donné, par ordre de la Reine, un portrait de Sicardi à transcrire. Son père lui avait dit autrefois : « Jean - Baptiste , vous serez peut-être peintre du Roy! » Le bonhomme Jacques avait prédit juste. On était en 1787, Isabey s’approchait du but. Installé à Versailles, il ne dit pas où, le petit miniaturiste vit fort joyeux en la compagnie des pages, au spectacle, aux mascarades, partout où se faisait la fête. Mais à distance, les légendes s’étant formées, il s’avance un peu trop; en 1843, bien peu de gens le pouvaient contredire. Peintre du Roi, pas encore; pour vivre à la Cour, il faut des écus, et les amusettes l’avaient désargenté à un point incroyable. Il avait dû revenir à Paris, retrouver David, recommencer la vie sérieuse, et se reconstituer un pécule. Par surcroît, des velléités de grand art, de prix de Rome lui passaient. A l’atelier de David, il payait, et cette cotisation obligée était pour lui la ruine. Le maître le vit, le déchargea de tout et lui remit cinq louis.

Toujours la fortune sur sa roue passant à portée en aplanissant les obstacles, la chance aveugle. En 1788, deux ans après son retour, ses affaires sont au plus bas. Son frère le musicien est à Paris, mais ni l’un ni l’autre ne sait remuer et galvaniser les épouvantes de la clientèle. On ne veut plus ni portraits, ni boutons, ni boîtes. La question de se retirer fut agitée, résolue et mise à exécution. L’exode des émigrés faisait surveiller les coches et les voitures particulières ; on arrêta les deux frères, et seul Louis, l’aîné, obtint de continuer sa route. Contre-temps heureux! déboire utile! A peine rentré à son 31 de la rue des Petits-

Champs , il retournait chez David , prenait son portrait en une belle étude dessinée et datée de 1789.

Rien de solide cependant, sauf, à la dérobée, quelques figures de fuyards désireux de laisser un souvenir à des proches, et qui avaient fui quelquefois avant le règlement.

Isabey ne payait même plus sa blanchisseuse, mais celle-ci continuait à laver son linge et à le tenir fort proprement. Un jour même, — la réussite encore, et l’étoile 1 — cette femme le mit en rapport avec Dejabin, le libraire qui projetait la publication d’un recueil des portraits de l’Assemblée, Dejabin ne demandait que des à peu près hâtifs. Les artistes réunis par lui étaient placés dans le réfectoire du couvent des Capucins. Ils croquaient au vol ces hommes solennels et si convaincus de leur mission. Ici encore, Isabey enfle sa trompette; il dit avoir exécuté 224 effigies, payées sur le pied de 6 livres l’une. En réalité, les recueils de la Bibliothèque nationale, qui ont gardé les originaux, n’en montrent plus qu’une vingtaine ; c’est loin de compte, et ce ne serait que très peu même, si tous nous étaient venus. En tout cas, Isabey n’en fit pas, à beaucoup près, ce qu’il raconte. Comtois, Gascon

de l’Est !

Et ce ne sont pas les célébrités qu’on lui confie; à part Michin, Brueys, le reste vient de Quimperlé ou de Landivisiau, de Marsan ou de Comminges. Pas un n’atteindra jamais au renom ultérieur du peintre dessinateur modeste, assis là, dans ce coin de salle, la main leste et les yeux grands ouverts. Ce qu’il faut croire, c’est que, sur ces vingt ou trente portraits, quelques-uns lui furent ensuite demandés en miniature.

Ces six francs , dit - il dans ses mémoires , me semblèrent alors plus

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