‹ La miniature française 1750-1825 (volume 3)Chapitre 8 sur 26 · ET LA FIN DE L ANCIEN REGIME · texte numérisé non relu

ET LA FIN DE L ANCIEN REGIME

Si belle défense que tente l’art de Hall, — et nous avons vu ses partisans assurer la retraite jusque très tard, — il s’en va; bien peu de temps encore, et ce sera la fin.

A cette disposition, tant de causes diverses s’en viennent contribuer : raisons politiques, motifs d’ordre littéraire, envie d’autre chose, ennui très mondain, — humain, si l’on veut, ■ — de s’éterniser dans le même thème, depuis un demi-siècle bientôt. Changer cela, remplacer l’éternelle jupe de soie, la dentelle même, par du très simple, et, au lieu de la joie factice et grimaçante de tous les regards ou des bouches, imaginer des poses plus dignes, plus marquées de « sensibilité » c’est ce que veut le plus grand nombre. Les réformateurs des époques héroïques com-

mencent toujours par se donner une tenue, par adopter une coupe d’habit. Ils partent même de là pour déclarer grotesque l’habit ancien, et tenir en mépris ceux qui le conservent. Ayant trop pratiqué Alcibiade, on fait retour à Lycurgue. Mais ce n’est que de toilette tous ces bouleversements. Les théories, les phrases pompeuses, les beaux semblants sont d’étiquette extérieure; au fond, les hommes restent tout pareils. La substitution d’une classe à une autre ne compte pas ; les affamés désirent les places des repus, non pour demeurer pauvres et Spartiates, mais pour prendre à leur tour la part de gâteau.

Durant la période de transition , la société ancienne se crut à l’abri pour embrasser certains formulaires. En l’honneur de Jean-Jacques, les dirigeants tendirent à la médiocrité de façade. De ce que Marie-Antoinette trayait une génisse à Trianon et portait un linon de fermière, elle estimait donner des gages. Or, ce que souhaitaient les autres, ce n’était nullement qu’elle devînt fille de ferme, mais qu’elle cédât la place ; il y avait une nuance. Comme elle ne comprit pas, ou ne voulut pas entendre, on s’arrangea pour ne pas le lui laisser ignorer.

Ce fut donc en vain que la camarilla des femmes à la mode se jugea répondre au mouvement en arborant le bonnet de paysanne ou la robe plaquée de Cornélie, mère des Gracques . Déjà cette révolution volontaire étonnait un peu les artistes de l’ancienne observance; mais, dès la prise de la Bastille, il devint hasardeux de continuer les esthétiques condamnées. La cruelle portion de sottise dont chacun dispose s’exprimait en pratiques imposées aux artistes. Des sentiments, autrefois réputés épisodes fâcheux, ou malaises de transition, se présentaient sous la forme obligatoire, qui est la plus notable marque de décadence. L’esprit sectaire, privilège exclusif des médiocres, s’arrogeait de réglementer les plus naïves histoires. Plus on allait à la liberté dans les mats, plus on s’en détournait en fait.

De 1785 à 1795, le passage d’un monde à un autre fut dur aux gens de métier, mais entre tous, les artistes eurent leur grande part d’ennui. Ce qui leur avait valu la gloire, la veille, les eût, le lendemain, con-

FRANÇOIS DUMONT

duits au désastre. Pour les miniaturistes, ce fut brutalement, d’un jour à 1 autre, un désarroi, presque la déroute. Les étourdis gagnèrent des endroits plus cléments, en quoi ils firent preuve de naïveté. Une révolution politique, c’est le remplacement d’un tyran par un autre; moyennant qu on persévère et qu’on patiente jusqu’au tassement final , on se retrouve. Deux ou trois ans, au hasard, et les pires drôlesses auront pris des manières.

Les peintres, nés au milieu du siècle, auront éprouvé l'une et l’autre misère. En premier lieu, l’indolence polie et navrée des patriciens, les intrigues de cour, le dédain protecteur de l’aristocratie; et, sans presque de transition, la niaise autorité du parvenu non préparé à la fortune, qui se campe en seigneur, le visage rempli et les mains gauches. Ce fut la destinée de François Dumont ; ce fut celle de Jean-Baptiste Augustin. Jean-Baptiste Isabey, plus jeune, souffrira moins de la saute, au contraire de Lié Périn, de Mademoiselle Capet ou du brave Leguay, partis sur une carrière déterminée, dont tout à coup la vie est bousculée, ruinée même, ou à peu près.

Retenons ce point, c’est que, des grands artistes qui vont tirer toute leur gloire de la miniature, deux sont Lorrains, Dumont et Augustin; un autre est d’origine comtoise, mais d’éducation lorraine, J. -B. Isabey. Deux, moins qualifiés, Augustin dit Dubourg et Laurent viendront, l’un de Saint-Dié, l’autre de Baccarat. Ce pourraient être là de pures coïncidences, si l’on n’observait combien le succès d’un compatriote draine à sa suite de vocations hésitantes. L’étonnante réussite de François Dumont, né à Lunéville en 1751, tombé à Paris à moins de dix-neuf ans, hors d’affaire à vingt-deux et célèbre à vingt-cinq, donne à rêver à beaucoup de jeunes cerveaux. Ç’avait été là d’ailleurs une histoire de tous points jolie et auréolée de « sensibilité ».

Le père Toussaint Dumont et sa femme Marguerite Rebours ont six enfants, dont François est le second fils. A dix ans, on avait mis François en apprentissage — une chose ou une autre, tous les métiers sont bons — chez le père Mathis, maître sculpteur de la ville. Celui-ci trouve à l’enfant

de la disposition, une bonne volonté à tout le moins ; il conseille, et,- sur son avis, on leste le garçon de quelques écus et on l’expédie à Nancy. Là vit, dans sa réputation de clocher, le premier peintre du roi Stanislas, le sieur Girardet. Pour dire le mot du cru, Girardet est un « Jean-fait-tout » en art ; il va du dessin à la peinture à fresque, en passant par le pastel, la toile ou la miniature; l’architecture et la sculpture même lui ont livré leurs secrets, c’est un Pic de la Mirandole graphique, moins la jeunesse, car lui a de l’âge. François Dumont fit, auprès de Girardet, ses premières armes à onze ans. On lui faisait visiter la clientèle, broyer les couleurs et, de temps à autre, copier des nez ou des oreilles sur les modèles de Demarteau.

Entre 1762 et 1768, le stage.

Durant ces six ans le petit marcha bien; on lui avait vu tenter quelques portraits naïfs, l’avenir s’indiquait très possible. D’ailleurs, son horizon n’était point hors des ambitions d’un garçon consciencieux; on se fût contenté d’une place de professeur de dessin à Lunéville! Mais un épouvantable malheur fondit sur la nichée; coup sur coup, Toussaint Dumont et sa femme

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