‹ La miniature française 1750-1825Chapitre 12 sur 26 · J. -A. PÉTERS · texte numérisé non relu

J. -A. PÉTERS

miniatures qui lui valurent de l’éloge.

Et cependant, après tant de dessins, de gouaches, de minois charmants offerts aux admirations entre les années 1762 et 1776, de tous les efforts, de toutes les réussites, que savons -nous de Péters ?

Une exquise miniature de femme aujourd’hui en la possession de M. Chayet, qui nous permet de comprendre ses succès ; mais les écrivains ne le nomment à peu près jamais. Maze-Sencier l’ignore ou le dédaigne ; à part l’acrostiche, pris sur son nom par un enthousiaste ami , nous en serions à douter qu’il eût été autré chose qu’un collectionneur.

Peintre fameux, ô toi dont le génie Et les vertus et le talent Te font triompher à l’envie,

En paix coule tes jours et ne crains rien du Temps.

Redoute peu ses coups ; son impuissante rage Sur toi ne pourra rien, la Gloire est ton partage 1

Hélas! le Temps a fait son œuvre, et sans Rembrandt, qui en a sauvé bien d’autres de l’oubli, J. -A. Péters, peintre de l’Académie de Saint-Luc, et fort excellent miniaturiste, n’eût point connu la fortune ni la gloire. C’eût été peu , trop peu pour son renom , le portrait de femme signé Peters, indiqué tout à l’heure, encore que sa grâce maniérée, issue de Nattier ou de Vanloo, pût servir à excuser l’acrostiche. Mais c’est là tout, et ce ne serait rien, sauf que Rembrandt se mit de la partie. En trente-deux ans de séjour en divers pays, Péters a composé, du maître, une collection d’estampes incomparable, non sans l’intention très arrêtée d’en tirer profit à la bonne heure. L’amateur moderne, averti, industrieux et brocanteur, naissait à la vie. Péters s’est procuré la Pièce dite aux cent florins, dont les premiers états sont d’une rareté insigne, et que les

curieux se disputent déjà avec fureur. Même il a su découvrir la célèbre Petite Tombe, dont il a pu très habilement — le truquage non plus n’est pas d’hier - — faire un état unique, en grattant la toupie d’un petit garçon aperçu au premier plan. Comptons sur lui pour ne pas laisser ignorer ces choses. Bientôt le cabinet de M. de Péters — un homme de cette qualité vaut une particule • — excite les convoitises des musées européens. Il renferme 736 pièces rarissimes , triées , choisies par un connaisseur impeccable . A l’empereur d’Allemagne , qui a témoigné quelque velléité d’achat, Péters demande 20,000 livres, ce qui paraît un peu gros pour les finances de l’Empire. Finalement, entre beaucoup de concurrents, ce fut le roi de France qui l’emporta, en 1784. Par l’entremise du marquis de Breteuil, la Pièce aux cent florins, admirable, la Petite Tombe sophistiquée, et 734 autres chefs-d’œuvre divers entraient au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque royale. Pour l’instant, la Pièce aux cent florins, qui a centuplé sa valeur marchande depuis Péters, est l’une des œuvres capitales du Cabinet de Paris. D’où, le meilleur du renom de J. -A. Péters, académicien de Saint-Luc un peu terne, et miniaturiste très complètement sorti de la mémoire des hommes.

A Saint-Luc passe aussi Jean-Baptiste Garand, conseiller en 1764, lequel a connu, parodié, transcrit un peu tout chacun, qui a même donné des portraits originaux non sans mérite. Garand est, en miniature, un des « pousse-au-mieux » les plus déterminés de la compagnie. Il n’est ni un génie, ni non plus très exactement un inventif; il n’en est que plus serré et plus propre. Cependant, lui aussi a fait un Diderot en 1764, et celui-ci voisine au Salon avec Sophie Arnould et Mademoiselle Favart. Le pis est que cette effigie est excellente et vraie, très différente des figures apothéosées qui plaisent tant au faux Jean-Bouche-d’Or de l’Encyclopédie. Garand a pris le gaillard comme il a pu , un peu de dos , un peu de profil , durant quelque séance où Diderot prêtait l’oreille , la tête couchée sur la main. C’est bien peu l’attitude romaine que Diderot eût souhaitée, mais cela est si juste de sentiment, tout le monde le proclame si parfait, qu’il faut se rendre. Bien ! Mais Garand va le payer tout à l’heure.

J. -B. GARAND — F. BOURGOIN

« Je n’ai jamais été très bien fait, écrit négligemment le malin singe, que par un pauvre diable nommé Garand, qui m’attrapa, comme il arrive à un sot de dire un bon mot. Celui qui voit mon portrait par Garand me voit. » On se demande, en vérité, ce qu’eût pu être une séance accordée à Garand dans ces conditions, et le tour que la conversation aurait pris s’il n’était constant que de tels fier-à-bras en écriture sont, dans le têteà-tête, les pires timides et les plus obséquieux. D’ailleurs, les artistes ne préfèrent-ils pas l’injure, même cruelle, au silence méprisant? Que de singularités de par le monde , sans compter celles d’avant et celles d’après l’Académie de Saint-Luc !

Occupé de sa matérielle si humble, condamné à des besognes si souvent ingrates, — Garand le prouve, — le misérable académicien de Saint-Luc est dans une impasse. Si on ne le mentionne pas, c’est la misère, car la concurrence est acharnée, et La Blancherie n’est point encore là pour imprimer la réclame que lui-même aura dictée. F. Bourgoin sera obligé de vanter, dans un almanach, son adresse « à peindre supérieurement la miniature et l’émail ». S’il eût omis de le proclamer, bien que n’étant pas le premier venu, et quoique occupé aux Menus, agrégé à Saint-Luc, logé rue Saint- Thomas-du-Louvre, il n’eût trouvé que de l’eau à boire. Mais cette réclame lui valut une notoriété ; lorsqu’il change de domicile, il en avise sa clientèle ainsi que l’eût fait un médecin ou un marchand. Son succès se note au prix de ses miniatures ; ses émaux sont cotés dix-huit louis la pièce, et dix-neuf s’ils sont sur plaque d’or. De nos jours, la faveur est revenue à Bourgoin ; lors de la vente Allègre , une boîte de lui , avec portrait, monta jusqu'à 10,000 francs; elle en ferait le double à cette heure. Mais l’insuffisance de la critique pesa lourdement sur lui ; il était de ceux qui savent ce que vaut un mot de journaliste, même insolent. Il regretta les boutades de Diderot.

Plus le siècle marche, plus les confrères de Saint-Luc se distinguent. Lors de l’exposition organisée, en 1774, dans les salles de l’Hôtel Jabach, rue Saint-Merry, au beau moment du renouveau, quand Hall et ses imitateurs s’imposent , le nombre des miniaturistes s’est accru d’unités nom-

breuses. Nous en retrouverons dans l’entourage du Suédois; ce seront les illustres, ou tout au moins les renommés. Plusieurs resteront fidèles à leur petite Académie, comme Yiel, architecte, amateur associé, sorte de membre libre, qui se pique de peindre le portrait en petit. On lui verra même exposer là une miniature de Carie Vanloo, peintre du Roi. Bornet, l’émailleur, sera du groupe, et, de lui, deux choses nous sont parvenues qui ne lui assignent pas un rang méprisable dans la série Bornet, dont on reparlera plus tard, ne dédaigne pas le portrait en miniature ; il a mis chez Jabach une Madame de Yarigny avec son fils; sa femme, Madame Bornet; Mantelle, professeur d’histoire à l’Ecole militaire, plus un contrôleur des guerres, sans compter nombre de petits médaillons et d’émaux anonymes. Malgré tout, c’est encore là un méconnu, un dédaigné; en effet, qui donc parle jamais de Bornet ?

Très certainement, le talent n’assure point la pérennité, car nombre d’autres, moins doués, ont survécu. Augustin Massavy d’Armancourt, dit tout simplement Darmancourt, serait un de ceux-là; on le cite volontiers; on cite même ce Fritsch, élève de Campana, plus flou, plus nuageux que son maître.

Puis on trouve Gambs, qui exécutera pour son chef-d’œuvre, c’est-àdire pour son morceau de réception à Saint-Luc, une miniature du recteur de l’Académie, le sieur Van der Woort; Gault de Saint-Germain, très jeune homme, dont nous reparlerons, un des premiers qui eussent copié l’antique; Pujos, de Toulouse, dont la plupart des portraits furent gravés et resteront comme autant de témoins d’une époque, et la preuve d’aptitudes expertes et tranquilles; Rabillon, dont un Mgr de Tarente, évêque d’Orléans, amant de la Guimard, aura les honneurs d’une gravure par J.-M. Moreau le jeune. Rabillon est agréé à Saint-Luc ; il n’est signalé nulle part. Son portrait de Jarente, et celui d’une dame lisant dans un livre, signé Rabillon, et conservé dans la collection de M. Doistau, est tout ce qui nous demeure de lui ; mais, de ces deux oeuvres, on a le loisir de déduire une opinion favorable : on voit rarement aussi délicat et aussi raffiné que ces menues histoires.

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