FRAGONARD
VAN BLARENBERGHE
P. -A. HALL
Suédois en admirant les scènes minuscules de son devancier. Très sûrement, Van Blarenberghe, Baudouin ou Fragonard, par la marche libérale de leur jeu, par le côté cavalier et entraînant de leur touche, ce je ne sais quoi d’affriolant et de ravigotant dans les rehauts ou les marbrures de gouache , ont entraîné Hall à leur suite , et lui ont départi ce que ses maîtres de là-bas lui conseillaient de venir quérir en France. Van Blarenberghe, né en 1716, a vingt ans lorsque Hall naît à Boras, en Suède; peut-être même, si ce dernier ne s’est point rajeuni, comme on croit, et comme sa femme l’a affirmé, en fixant sa date de naissance à 1739, Van Blarenberghe a-t-il sur lui une avance de vingt-trois années. Il est bien près de recevoir son brevet royal de peintre des Ports et Cités de France, lorsque, vers 1760, Pierre-Adolphe Hall nous arrive.
Sans doute, nous possédions également alors le peintre Alexandre Roslin, et celui-ci, fort en faveur à la Cour, a l’avantage, sur ses congénères français, de parler la langue du nouveau venu, de le connaître et de s’être dès longtemps entraîné à un genre, où le froufrou, le chatoyant, le côté décor tient la place prépondérante. Chez lui, la figure compte moins que le velours ; il ne s’en cache pas , car ceci n’est point pour déplaire aux clientes princières, d’essence tournées à la coquetterie. La passion du jour est aux falbalas, aux accessoires élégants et précieux que Nattier traitait sans considération, aux fonds de parcs, dont l’Anglais Reynolds a fait une mode intransigeante. A tout le monde Hall emprunte une idée, un secret inédit, une petite rouerie de métier; il amalgame le tout dans son cerveau tout frais et démeublé, d’autant plus apte à accrocher les choses au passage que ses maîtres allemands ont laissé de la place, et que son père, manufacturier de son état , ne l’a point surchauffé outre mesure. Enfant prodige, il ne le fut point ; lui-même l’avouera plus tard à sa fille Adolphine, dans une lettre. Il avait dix-neuf ans, tout près de vingt, quand il prit un crayon pour la première fois, et, auparavant, il n’avait jamais eu de ces caprices d’écolier, si communément retrouvés chez d’autres.
On l’avait bourgeoisement envoyé à l’université d’Upsal, où son passage ne fut pas remarqué . On dit qu’il se mit à la botanique, et spé-
cialement aux sciences voisinant avec la médecine, parce que son père le voulait médecin. Cette raison le fit partir pour Gôttingue. C’est là que la vocation artistique lui était venue, Dieu sait pourquoi, en un milieu si peu enclin à de pareilles aventures. Sa famille, surprise et un peu émue, consentit qu’il vînt à Stockholm, à l’atelier d’Adelcranz et de Rehn. Ceux-ci lui trouvèrent une volonté et des espérances ; ils lui conseillèrent un séjour à Berlin. Pour ces hommes naïfs, l’art allemand d’un Eckhardt comptait pour beaucoup ; Eckhardt ne fit rien d’un garçon léger, qui songeait de miniatures, de petit art, et s’amusait de fioritures. Alors, on le retrouve à Hambourg, chez un peintre sur ivoire, d’échine assez raide, le sieur Reichardt.
Celui-ci n’avait point la morgue doctorale des Berlinois ; ce fut lui qui suggéra l’idée d’un voyage à Paris, « la nouvelle Athènes », comme disait Diderot. Si les historiens de Hall disent vrai, il fût tombé chez nous en 1766, vers sa trentième année. Mais on ne doit pas oublier, ce que luimême assure, à savoir sa vocation tardive vers dix-neuf ans, soit en 1755. C’eût donc été une période de douze ans consacrée à l’étude de la grammaire du dessin, chose invraisemblable. Avec plus de logique, il nous faut admettre son départ pour Paris aux environs de 1760, comme cela a été dit déjà.
Sur les premiers moments de son installation en France, nous ne savons rien, ce qui n’est pas en faveur du talent qu’on lui prête assez bénévolement . Certaines petites œuvres anonymes, assez égayantes,
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PIERRE-ADOLPHE HALL
où les figures se réclament de Greuzeou de Baudouin, et les habits de Roslin, lui pourraient être attribuées. Dans aucune cependant, la note décisive ne s’exprime encore assez formelle pour nommer Hall. On le soupçonne à la touche de minium inscrite sous les paupières , — ce qui sera ultérieurement son tic particulier, — à l’ébouriffement des cheveux, au frissonnis des tulles et des satins. On hésite cependant, eu égard à l’insuffisance du dessin et à la très banale façon de traiter un portrait.
Malgré tout, il dut plaire assez vite, parce que les Français sont ainsi faits qu’un étranger, baragouinant leur langue, et joli homme, plaît aux femmes, et que, plaisanta celles-ci, les hommes suivent d’instinct. On le savait artiste, très musicien, amoureux de sports et danseur remarquable. Sous le bénéfice de tant de qualités, et parce qu’il venait de loin, que les dames s’étaient entremises , il avait été agréé à l’Académie le 29 juillet 1769; puis le Roi l’avait nommé peintre de son cabinet. La seule ombre au tableau, c’était l’hérésie de Luther , dont il se réclamait volontiers , et qui, somme toute, n’était point si mal portée dans la société sceptique du moment. A Versailles, où il fréquentait dans la meilleure compagnie, où il participait aux chasses de la journée et aux jeux du soir, Pierre-Adolphe Hall se trouva rencontrer la famille Gobin. M. Gobin père, négociant enrichi aux Indes, doublé d’une femme de tête et de volonté, coquette cependant et dépensière, eut l’attention appelée sur ce beau seigneur étranger, en passe de devenir illustre. Son âge, — trente-cinq ans, — la position des parents en Suède , la situation officielle, avaient de l’intérêt pour le
père de deux filles à marier. Tant d’histoires furent débitées, discutées, enjolivées même dans le particulier des Gobin, que leur fille Adélaïde, bien la Française de son temps, s’éprit de Hall au point qu’un refus eût été la pire histoire du monde. Tout marchait donc à merveille, car le jeune homme ne s’éloignait point, bien au contraire, mais Luther devenait fort gênant. Deux religieuses, parentes des Gobin, s’en étaient venues jeter leur opposition motivée au milieu des enthousiasmes , sauf qu’une abjuration tranchât la question dans le sens catholique. Hall voulait éperdument le mariage, mais il avait la faiblesse de tenir à son Luther. Madame Gobin, qui n’avait pas la religion irréductible et qui souhaitait un gendre hors du commun, ordonna un beau jour que le mariage soit, et le mariage fut.
Le 23 août 1771, Pierre- Adolphe Hall, né en Suède, peintre du Roi, membre de l’Académie royale, épousait Adélaïde Gobin, à l’église Saint- Louis de Versailles. A l’issue de l’office, toute la noce se rendit au parc de Marly, où l’on dîna. Le soir, la société s’en fut installer le jeune couple rue Neuve-des-Bons-Enfants , où le marié possédait un atelier et quelques chambres . Là , on soupa, mais le marié n’eut point de gaieté. La mort du roi de Suède, survenue et connue depuis peu, lui causait un immense chagrin. Redevenu Suédois tout à coup, en présence de ces Parisiens joyeux , il avait contraint sa jeune femme à revêtir des robes de deuil. Il y eut un froid glacial, et l’on ne manqua point de tirer méchant augure de cette étrange fantaisie. La petite Française, qui ignorait Adolphe- Frédéric, roi de Suède, et qui n’avait point grand chagrin de son trépas, estima qu’après Luther, ce souverain était de trop dans son bonheur. Elle en garda une amertume, et ce premier accroc s’accentua de tout ce qui séparait moralement Pierre-Adolphe de la Versaillaise évaporée, tête d’oiseau et aimant la fête. Le bel étranger, compassé, retenu et correct, s’offrait à à elle comme l’antipode absolu, car il souhaitait le repos, la solitude, et boudait volontiers.
Jusqu’à ce moment, Hall avait joui en France d’un bonheur insolent. Tout s’était plié à sa fortune et l’avait confortée. A l’opposé d’Augustin, qui devra, pour fendre la foule, vivre dans un monde bourgeois laissant peser
PIERRE-ADOLPHE HALL
son dédain pour un gagne-petit, Hall, « qui venait de loin », en avait imposé par ses relations . Son mariage avait été la conséquence de la légende établie sur des grossissements et des exagérations. Un homme du peuple eût déploré que son fils embrassât la carrière d’Augustin au début; il eût, tout au contraire , applaudi à son idée d’imiter le Suédois . D’où tant de vocations révélées tout à coup parmi des jeunes gens en mal d’un établissement sortable. Ce que les réussites de Hall suscitèrent chez nous de miniaturistes ratés, de faux peintres, d’artistes incompris et faméliques, est incalculable, si l’on y prend garde. Lui-même n’y fut pour rien, d’ailleurs. Trop égoïste et assez occupé pour ne pas ouvrir d’atelier, n’aimant ni la gêne d’un élève ni la concurrence possible d’un disciple doué, il fut néanmoins, à son insu, contre sa volonté, l’entraîneur le plus admiré qu’on eût encore vu . Le secret de cette gloire venait uniquement de ceci : il n’avait point tâtonné. Dès son apparition, on l’avait vu complet, avec des insouciances d’homme arrivé qui lui conciliaient les suffrages. On ne s’inquiétait ni des difficultés de l’apprentissage, ni des mécomptes de la carrière. Chercher à lui ressembler était le rêve. Mais cette existence de cavalier envié ne put cacher très longtemps les chagrins d’un foyer peu fait pour exciter la jalousie. Adélaïde Gobin avait seize ans de moins que son mari, le besoin de dépenser et de faire figure. Les naissances successives de Victorine-Adélaïde , leur premier enfant, en 1772; celle d’Angélique-Lucie, en 1774; d’Adolphine, en 1777, et du petit Adolphe, du Benoni, n’apportèrent aucun tempérament à une situation fort tendue. Hall habitait Paris, sa femme était retournée à Versailles. Il allait rêver aux champs, soit qu’il chassât ou qu’il pêchât ; il travaillait moins, encore que les commandes lui vinssent, et son insouciance indisposait sa clientèle de seigneurs, peu habitués à ces façons. Les dépenses de Madame Hall venaient alors le tirer de sa torpeur; il lui fallait combler des brèches, répondre à des huissiers peu accommodants. Gobin, le beau-père, se ruinait lentement. Dès 1780, ses fonds se faisaient rares; en 1787, il lui
faudra quasiment mettre la clef sous la porte, ce qu’il exécuta au mieux du monde, en se laissant mourir un soir.
Hall en est à l’âge où la fatigue vient. Il ne s’est point passé d’année que, par 300, 600 ou 1,200 livres, suivant la taille de ses ivoires et les accessoires ordonnés, il eût produit moins de 20,000 livres. Encore eût-il fourni davantage, sans le besoin de repos qui l’envahissait à des intervalles de plus en plus rapprochés. De ces sommes, pas un denier ne restait pour parer aux ennuis pressants. Juste au moment où l’héritage de Gobin lui eût assuré l’aisance escomptée, il devait reprendre le collier avec plus de suite que jamais. Voilà, par surcroît, que les temps devenaient mauvais , la Révolution sociale s annonçait par de sinistres prodromes : un arrêt brutal dans les fantaisies ou la dépense superflue, ce de quoi Hall tirait le meilleur de sa vie. La transition fut effrayante pour cette famille mal préparée à de pareils à-coups. Hall, très désorienté, rêvait de restaurer en Suède sa matérielle délabrée, d’y aller retrouver les siens et de s’attacher à la cour du roi Gustave. Celui-ci ne l’était -il pas venu visiter en 1784, au bon temps, place des Victoires, au coin de la rue du Petit-Reposoir, où les exigences somptuaires de Madame Hall avaient entraîné son mari? Et, de son intimité avec le prince, si pleine de promesses, il conservait ce souvenir. Gustave avait pris sur ses genoux le petit Adolphe de quatre ans, et, le tenant devant une fenêtre, le laissait se pencher au
dehors. Très effrayée, Madame Hall avait eu un geste de mère. « N’ayez crainte, avait assuré le roi, je me charge de lui. » Ce mot et d’autres, fidèlement recueillis, élargis dans leur sens vrai, par un artiste plein de candeur et une femme romanesque, devaient- ils s’entendre autrement que par la grande envie, qu’avait le prince, de ramener en Suède un de ses sujets les plus glorieux ? Sans oser l’avouer, Hall envisageait désormais la nécessité d’un retour là-bas;