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Chassin, Pacifications, III, p. 407, note

2. C'est le chiffre indiqué par le commissaire du Directoire, De< nouai, dans son rapport au ministre de l'Intérieur. Archives nationales EW m, Côtes-du-Nord, i3. Il est surprenant que l'étroite prison de Saint-Brieuc eût pu contenir un si grand nombre de détenus.

croire qu'il allait être attaqué. Durant trois quarts d'heure, il sonna éperdument, sans autre effet que de mettre en grand émoi ses pensionnaires. Toute la population de la geôle était sur pied, cherchant à discerner, d'après 'le bruit plus ou moins proche des détonations, la marche des assaillants. Les uns, — ceux que Rolland dit Justice avait avertis, — se réjouissaient de l'événement ; les autres, tels que Giraudeau, espéraient dans l'anxiété la victoire de la garnison.

Dans la cellule où était recluse, attendant l'échafaud pour l'aube prochaine, madame Le Frotter, on avait placé avec elle plusieurs autres détenues, la femme Le Fier, les filles Dujardin, Girault, Annet, Verrier et le Ster 1 ... La première, réveillée par le bruit, tire le bras de madame Le Frotter, disant : — « Il me semble que j'entends crier Vive le Roi ! » La condamnée écoute, perçoit des clameurs assourdies : — « Vous vous trompez : on crie : Vive la République ! Au surplus, laissez-moi dormir. » Mais, un instant après, on distingue nettement des coups de feu ; la fille Dujardin est aussitôt debout : — « Madame ! voilà une fusillade ! Savez-vous d'où elle vient ? » Cette fois, madame Le Frotter ne peut s'y tromper ; elle est toute tremblante : — « Ce sont peut-être les Royalistes », dit-elle... Elle écoute encore : — « On ne bat pas la générale ; il faut qu'ils soient maîtres de la ville... Couchez-vous, les filles, et ne faites aucun bruit 3 . »

i. Toutes firent leurs déclarations au juge de paix Cartel : et cei déclarations sont en parfaite concordance.

a. Déclaration de Marie-Anne Le Ster, 3q ans, filandière, domiciliée à Quimper.

la nuit du 4 etutmaïrf:

Las d'appeler en vain du secours, Peyrode se décourageait de sonner l'alarme. Par la fenêtre du corps de garde, surveillant les abords de la prison, il entendait la rumeur d'une foule en mouvement dont il ne pouvait, dans l'obscurité, évaluer l'importance ni présumer les intentions, — trop évidentes. La situation du geôlier devenait tragique ; sa dureté envers les prisonniers pauvres était légendaire ; il personnifiait, plus même que le bourreau, l'implacable persécution de dix années : pas un des assaillants dont il n'eût torturé le parent ou l'ami ; pas un de ses pensionnaires qui ne le honnît ; et, tandis que s'amassait au dehors la troupe hostile des agresseurs, l'émeute grondait déjà à l'intérieur de la prison \ Il se défendit en désespéré ; d'abord, il fait sortir sa mère, qui vit avec lui ; — qu'elle aille vite à l'Hôtel de Ville réclamer du renfort... Puis il barricade sa porte ; il dispose ses six soldats de garde dans la cour, avec ordre de faire feu sur tout individu qui escaladerait les murs. Lui-même s'arme d'une espingole qu'il bourre de balles ; contre ses détenus mutinés qui le poursuivent, qui menacent de l'assommer, il implore l'assistance d'un émigré, M. de Kernen, fort aimé des prisonniers, et celui-ci, charitablement, s'interpose, persuade aux révoltés qu'il est de leur intérêt de différer leur vengeance ; tandis que Méhen, le domestique du concierge, déjà « retourné », circule dans <la prison, conseillant aux détenus : — « Mes amis, prenez garde qu'il vous arrive du mal ; criez Vive le floi 2 . »

i. Déclaration du concierge Peyrode au juge de paix Cartel a. Déclaration de Louis Deshayes, grenadier à la 8a e demi-brigad«.

C'est un moment de répit. Mais les colères montent ; les Chouans enserrent la prison ; le canon pris à la Mairie est braqué contre la porte que de terribles heurts ébranlent... — « Rends-toi, scélérat ! Nous te tenons ! » Peyrode, aux abois, se suspend de nouveau a sa dloohe ; sa vieille mère n'est pas revenue. Que se passe-t-il donc là-bas ? Que font les soldats, les gardes nationaux, les gendarmes? La porte va céder sous les poussées furieuses 1 : on l'attaque maintenant à grands coups de ciseau et de maillet. Peyrode, qui se voit perdu, penché à la fenêtre du corps de garde, décharge à bout portant son espingole sur les assaillants. La ruée est formidable : la porte s'abat, et, dans le noir de la prison conquise, la masse des Chouans victorieux s'enfourne, compacte, irrésistible, lancée à tâtons par les chambrées ténébreuses 2 ; mêlée tourbillonnante des vainqueurs qui s'écrasent pour entrer et des prisonniers qui foncent dans la cohue pour profiter de la porte ouverte. Beaucoup, empêtrés de chaînes aux pieds et aux mains, trébuchent dans cet écrasement. Rolland dit Justice 3 essaie de dégorger le remous : — « Le premier bougre qui ne voudra pas sortir, je le

i. « Un bruit terrible se faisait entendre autour de la prison, n Déclaration de Marie- Yvonne Rideau, culottiere en peau, de Brest. François Richard, canonnier, déclare « qu'il a longtemps entendu frapper ?t la porte à coups redoublés. »

s. Déclaration de Béatrix Riollay, épouse de Jean André, !\o ans, sans profession, de Guingamp. — « Le concierge, des la première alerte, se rendit dans tous les appartements, défendit à tous les détenus de bouger et d'avoir de la lumière.

3. Malgré l'assertion de Geslin de Bourgogne et A. de Barthélémy, il paraît bien difficile d'admettre que Rolland soit resté dans la prison jusqu'au h brumaire et « qu'il fut délivré avec les autres ». On le voit partout, en dehors de la maison d'arrêt, au dedans, par les rues, sut le Cours. D'ailleurs, dans sa déclaration, Peyrode le reconnaît comme « un de ses anciens prisonnier? ».

fusille 1 ! » Un jeune officier royaliste fend impétueusement la foule : c'est Étienne Le Frotter ; blessé — sans doute par la mitraille de î'espingole du concierge, — il est entré pourtant l'un des premiers * dans le cachot de sa mère qu'il entraîne, tout frémissant de bonheur ; son jeune frère Honorât, — qui, bien qu'acquitté, était resté détenu dans une autre partie de la geôle, — est également délivré et madame Le Frotter, à travers l'entassement, franchit, entre ses deux enfants qu'elle tient embrassés, le seuil que, sans le dévouement tenace de son fils aîné, elle devait passer dans quelques heures, conduite par le bourreau, vers l'échafaud de la place de l'Égalité.

Là, sous les arbres du Cours, à l'endroit même où s'est dressée pour Duvîquet la guillotine, se groupent les prisonniers délivrés : outre madame Le Frotter, il y a des Chouans de marque : Guezno de Penanster, Le Veneur de La Roche, Le Vicomte, Even, le notaire de Callac, Kerlabannec, père et

r Déclaration de Jacques Godêart, chasseur dp la i3« demi-brigade.

a D'après la déclaration de Jeanne Girault, qui se trouvait dans le cachot de madame Le Frotter, ce sont « deux hommes armés qui entrèrent d'abord dans cette cellule : dans l'une de ces personnes, elle .reconnaît Justice. Il alla au lit de madame Le Frotter et dit : — Levez-vous promptement ; dans un autre moment nous nous ferons des caresses », Suivant îa déclaration de la femme Bideau, il l'aurait embrassée : celle-ci ajoute : — « Frotter (Ils, un des détenus (Honorât), entre aussi dans l'appartement de sa mère, et. se jetant dans ses bras, il la supplie de n'être pas longtemps à s'habiller. » La présence d'Étienne Le Frotter est également constatée : — « Après avoir délivré sa mère, il était allé rejoindre les siens » (ses soldats). Lamarre, Histoire de la ville de Saint-Brieuc. Mais aucun détenu ne parle de lui, sans doute parce qu'il est inconnu de tous et l'on peut croire qu'il était le second « homme armé » qui entra avec Justice, dès la prison conquise, dans le cachot de la condamnée.

fils, de La Villegourio, déjà, par miracle échappé aux hécatombes de Quiberon ; Yves Hamon qui devait être exécuté ce matin-là 1 ; puis des émigrés : de Kernen, La Villecorbin, Dubois-Longrais, Bourguignon ; des femmes aussi : madame Penvon, la femme Rideau, les filles Le Fier et Dujardîn ; un père capucin 3 ; puis la masse des détenus incarcérés pour des délits privés. Que va-t-on faire d'eux ? Il faut d'abord débarrasser de leurs fers ceux qui sont enchaînés. On court chez le serrurier de la prison ; sous menace de brûler sa « cassine », quatre chouans le forcent à sortir de chez lui et l'entraînent jusqu'au Cours où il procède au déferrement s . Qu'on imagine >la «cène dans l'aube naissante de ce matin d'octobre ; les soldats de Mercier La Vendée cassant la croûte sur l'esplanade de la prison béante et vide ; sous les tilleuls de la promenade, le groupe des libérés, tout à la joie de la délivrance ; les congratulations, les mines triomphantes, les compliments, les échanges d'impressions et de nouvelles ; — le troupeau perplexe des prisonniers de droit commun, inquiets de leur évasion forcée, et dont la plupart, peut-être, redoutent autant les Chouans que les gendarmes. Déjà on organise le départ ; car le jour se lève ; il y aura, pour les dames, les chevaux des chasseurs de la République pris à l'église Saint-Guillaume. Afin de ne point laisser derrière

i. Levot, Biographie bretonne, article Guezno de Penanster.

a. Nommé, dit-on, Le Breton. Ainsi qu'on l'a dit, les livres d'écrou lacérés par les Chouans ne se retrouvent pas.

3. Déclaration de Jean Madec, maréchal : « Le déclarant commença à déferrer les prisonniers qu'on amenait à sa forge. Sa femme l'éclairait et quatre Chouans le tenaient en joue, prêts à. le tuer s'il n'avait pas obéi. Ils le menèrent d'endroit en endroit, jusqu'au bout de la place où il déferra les derniers. »

soi des délateurs éventuels, on emmènera tout ce que la prison contenait, ainsi que les six gardes nationaux du poste qui se sont rendus sans défense 1 ; quand on sera en lieu sûr, on fera le tri ; il y a parmi eux des coupables à punir : Peyrode et Giraudeau seront passés par les armes... Mais où sont-ils ? On s'informe, on les réclame ; ils ont disparu. — « Il nous les faut morts ou vifs ! » crie Justice, et, suivi de quelques Chouans, il rentre dans la prison ; il reparaît bientôt, ramenant Giraudeau, découvert tapi au fond d'un cachot obscur ; quant à Peyrode il est introuvable. On sut depuis que, caché sous des bottes de paille au moment de l'invasion de la maison d'arrêt, il avait profité du désordre et de l'obscurité pour se jeter hors de la prison, dévaler la pente abrupte du ravin où coule le Gouëdic, et s'enfuir dans la direction du Moulin Neuf 2 . A défaut de sa personne, on prit sa bourse, — 1.400 francs — et on lacéra ses livres d'écrou 3 .

Il était sept heures du matin ; les chefs royalistes se préparaient à évacuer la ville ; Justice tempêtait ; quelqu'un l'entendit maugréer « qu'on était arrivé deux heures trop tard et qu'on n'aurait pas le temps d'exécuter tous les projets *. A. cet instant, une vive fusillade éclata du côté de la cathédrale ; plusieurs gendarmes et ouvriers militaires, ayant réussi à se glisser, sans être vus, dans une maison en construction, place de la Liberté, s'y étaient

i. « Voyant l'impossibilité de résister, les soldats ne jugèrent pas à propos de tirer. » Habasque, II, p. 76.

3. Dit aussi le Petit-Moulin. Déclaration de Peyrode. 3. Déclaration du concierge Peyrode.

4 Hujasque, II, p. 71.

embusqués et, de cette casemate improvisée, dirigeaient un feu nourri sur les Chasseurs du Roi qui gardaient le poste de la Mairie, encombré de prisonniers. Bientôt rejoints par quelques braves gardes nationaux, les gendarmes accentuèrent leur offensive et les Chouans quittèrent la place, se repliant, de rues en rues, vers le Cours. Cette résistance tardive fut le signal du départ ; par la rue des Cordeliers et la rue aux Chèvres, les détachements royalistes s'écoulaient, encadrant les prisonniers délivrés ; le jeune du Faou, posté avec ses hommes devant la caserne dont il avait bloqué les occupants durant toute la nuit, protégeait la retraite. Quand les dernières bandes furent passées, il se replia à son tour \ formant ainsi l'arrière-garde de l'étrange cortège qui s'éloignait sur la route de Ploufragan, et que nulle troupe ne poursuivit 2 .

Sans rangs, à la débandade, les Chouans détalent, fusil au dos, pêle-mêle avec les soixante chevaux de la cavalerie républicaine sur lesquels on a juché les femmes et les éclopés ; la pièce de quatre, enlevée, sans son caisson, à la Mairie, roule, avec son coffret à gargousses, sur une charrette qui lui sert

1. C'est, sans doule, ici qu'il faut placer le fait déclaré par la femme Touanigot : — « Un chef, très jeune, qu'on appelait Dufour (Du Faou) fut à la rencontre de madame Le Frotter qui était montée sur un cheval sans selle et la fit monter sur le sien, qui avait un panneau. » Le même témoin entendit madame Le Frotter dire à plusieurs reprises : — « Où est donc mon fils, quand verrai-je mon fils ? » On lui répondit : ■ — « Un peu de patience, madame, vous le verrez ; il reviendra. » Êtienne Le Frotter, blessé au bras, était probablement à l'ambulance où il se fit panser par la citoyenne Conan, ainsi qu'on l'a dit.

2. « Le peu de forces qu'il y avait dans la ville ne permit pas de poursuivre l'ennemi aussitôt qu'on l'eût désiré. » Proclamation de l'Administration centrale des C6te$-du-Nord. Placard imprimé. Archives nationales, BB 1 * a53.

d'affût. Mêlés à cette longue file de fantassins et de cavaliers, marchent les prisonniers tirés de la maison d'arrêt, très inquiets du sort qui leur est réservé ; n'a-t-on point parlé déjà de les fusiller pour n'avoir . pas à les nourrir 1 ? Sans doute, à la première étape, va-t-on se débarrasser d'eux. Les Chouans euxmêmes ne sont guère plus satisfaits : si les Morbihannais de Mercier La Vendée, à peu près disciplinés, ne murmurent pas, les hommes de Carfort et de Dujardin, plus raisonneurs, déplorent le piètre résultat de l'expédition : on n'emporte même pas la caisse du receveur des Contributions qu'on devait rafler, le coup « ayant manqué par la faute de celui qui en était chargé ; il s'est enivré et a oublié d'exécuter sa consigne 2 ». Aussi les mécontents parlentils d'aller à Quintin prendre de l'argent, ou de retourner à Saint-Brieuc « pour y enlever quelques patriotes incorrigibles et d'autres sujets pareils 3 ».

Parvenue à la hauteur de Ploufragan, la cohorte s'engagea dans les chemins couverts qui mènent vers Saint-Carreuc, affreuses traverses défoncées, tout en ornières et en fondrières, à peine praticables aux piétons et aux cavaliers *. On fit « des marches et des contremarches pour tromper l'ennemi 5 ». Vers midi, on atteignit le hameau de La Saudraic ;

i. Une citoyenne Poulain déposa « qu'un instant avant la sortie de la ville, elle avait entendu un nommé Dubois (?) qui paraissait être un chef, ordonner de mettre tous les prisonniers sur deu.t rangs pour les fusiller. » Un certain Tréborel, tanneur, rapporta un propos semblable.

a. E. Sageret, Le Morbihan sous le Consulat, I, p. 3a i.

3, Habasque, II, p. 79, note.

h. Kéricant, Les Chouans, p. laa.

5. Déclarations de Liot, militaire à la 32 e demi-brigade, de Louis Deshayes, de Jacques Godéart, ele.

LA MIBL1TANTOUILLE

halte de deux heures. On poussa ensuite jusqu'à une lande voisine de Saint- Carreuc, et, là, Carfort prit, avec sa bande, la direction de Moncontour, afin de retrouver avant la nuit les landes de La Mirlitantouille où l'on pouvait se disperser sans danger.

Soit qu'il cherchât à dépister les Bleus qu'il pouvait croire à sa poursuite, soit plutôt que, privé de Carfort, il se fut égaré, Mercier traîna, le reste de la journée, ses femmes, ses chevaux, son canon et ses prisonniers, dans l'inextricable dédale des chemins creux. On repassa à La Saudraie et on échoua enfin au village de Launai, en Plaintel, où on décida de passer la nuit. Mais les Morbihannais bougonnèrent ; leur pudibonde rudesse s'offusquait du voisinage des femmes et, pour les rassurer, on dut expédier celles-ci à une lieue du campement ; elles trouvèrent un abri au hameau de Gourlay, dans la forêt de Lorges l .

Le 28, à trois heures et demie du matin, on reprit la marche à travers les grands bois dépendant du château de l'Hermitage. Avant le jour on atteignait le carrefour forestier de Saint-Lambert où s'élevait une croix de granit dressée sur des marches de pierre. Une partie de la colonne, exténuée, s'arrêta là ; les plus vaillants poussèrent jusqu'au château, distant de quinze cents pas, à peine. De ce nombre furent les cavaliers, blessés ou femmes et, parmi celles-ci, madame Le Frotter que ses deux fils n'avaient pas quittée.

i. Déclaration de Marie-Josèphe Le Perche, a a ans, filandière, de Tréguier : — « Elle a suivi les Chouans jusqu'à la métairie de Gouray, proche la lande de Plédran, où elle a couché avec une partie des femmes, les Chouans ne voulant pas d'elles. » V. aussi

IIabasque, II. p. 78.

Le château de l'Hermitage est une très vaste et imposante demeure, construite, dans la première moitié du xviii 6 siècle, par un duc de Lorges et que posséda le ministre Choiseul % . Ses longues façades, grises et rousses, dont chacune est percée de quarante-cinq fenêtres, sont surmontées d'un fronton et accotées d'énormes pavillons que coiffent de grands toits mansardés. L'une de ces façades, coupée par un péristyle, est précédée d'une longue esplanade ; l'autre se reflète dans un grand étang qu'encadraient de majestueuses futaies. Les vainqueurs de Saint- Brieux bivouaquèrent sur l'esplanade ; les chefs, les blessés et les femmes prirent possession du château, déshabité depuis plus de vingt ans 2 . Il comportait du logement pour un régiment et ses caves contenaient des réserves suffisantes à désaltérer une armée. C'était le premier répit depuis la nuit de bataille et d'angoisses, et il serait difficile de décrire ce que put être le cantonnement de ces chouans, depuis une semaine sans autre abri que la belle étoile, de ces hommes et de ces femmes, exhumés de la prison de Peyrode où ils avaient langui plusieurs mois, se retrouvant, dans le demi-jour de cette matinée d'octobre, souillés, boueux, déguenillés, sous les Olympes de ces salons solennels, tendus de tapisseries mythologiques et lambrissés de glaces et de dorures.

t. Une grande partie des meubles, tableaux, tapisseries provenant du château de l'Hermitage était, récemment encore, conservée au château de Quintin. Il s'y trouvait, notamment, un portrait de madame de Pompadour.

a. Kerigant, Les Chouans, p. ia5. On croit, sans pouvoir l'affirmer, que le régisseur du domaine de l'Hermitage, Thomas, chef de Chouans, était au nombre des prisonniers délivrés à Saint-Brieuc.

LA M1RLITANTOUILLE

Mercier La Vendée mit à profit cette pause pour régler le sort des prisonniers : plusieurs s'étaient évadés, la veille, en cours de route et pendant la nuit ; à Plaintel, l'espion Giraudeau et l'un de ses camarades, un sous-officier nommé Petit, repris comme ils tentaient de fausser compagnie aux Chouans, avaient été confiés à la surveillance d'une garde de vingt hommes ; amenés par cette escorte à l'Hermitage, ils attendaient leur verdict. Contre • Giraudeau, les charges étaient accablantes et les témoignages ne manquaient pas : tous ses compagnons de captivité connaissaient le rôle odieux qu'il avait joué dans la prison ; Petit, en s 'échappant du campement de Plaintel avait l'intention de courir à Saint-Brieuc et de guider les troupes républicaines à la poursuite des royalistes. Tous deux furent condamnés à mort. Les arrêts de ce genre étaient sans appel ; on s'abstenait môme de les signifier aux intéressés ; leur exécution, comme on l'a vu déjà, n'occasionnait aucun cérémonial. Un Chouan prit Petit par le bras, l'emmena sous les arbres à l'écart, et lui fit sauter la tête d'un coup de fusil. Puis il rechargea son arme et revint chercher Giraudeau qui, mis en méfiance par la disparition de son camarade et la détonation qui l'avait suivie, s'efforça de temporiser ; il lui avait semblé entendre, au loin, dans la forêt, des coups de feu ; il espérait l'arrivée prochaine des Bleus et il employa tous les moyens pour retarder l'instant de son supplice. En vain : il faut marcher. Son guide le conduit auprès du cadavre de Petit, lui conseille de se déshabiller pour que ses vêtements ne soient pas gâtés ; le malheureux obéit ; c'est encore quelques minutes gagnées.

Quand il est prêt, le Chouan, armant son fusil, dit : — « Mets-toi à genoux... Tu ne veux pas que je te manque, n'est-ce pas ? — Non », souffle Giraudeau ; et il tient lui-même le bout du canon sur sa poitrine. A ce moment, une fusillade multiple éclate, très proche, du côté de la Croix-Saint-Lambert : le Chouan surpris tourne la tête : Giraudeau, d'un mouvement désespéré, arrache le fusil, assène sur la tête de son bourreau un formidable coup de crosse et, d'un bond, saute dans le taillis où il disparait

Les Bleus approchaient, en effet. Quand, au matin du 27 octobre, les derniers Chouans eurent évacué Saint-Brieuc, les habitants ne pouvaient croire qu'ainsi se terminait leur brutal cauchemar. Ils soupçonnaient une feinte de l'ennemi, simulant la retraite afin d'entraîner la garnison à sa suite et revenant en force pour piller la ville privée de ses défenseurs *, La matinée se passa sans nouvelle agression ; on reprit haleine et on s'occupa de dresser le bilan de la nuit tragique : au total, sept bourgeois tués, dix- sept blessés, dont sept gendarmes ou militaires ; on trouva dans les rues trois

t. Sur ces faits, assez peu vraisemblables, on n'a, comme référence, que la relation de Giraudeau lui-môme, telle qu'elle résulte de sa déposition devant le juge de paix Cartel, au cours de l'enquête entreprise à l'occasion des événements de la nuit du U brumaire. Habasque l'a résumée au tome II, p. 8/i et suiv. de ses Notions historiques, publiées à Saint-Brieuc en i83^. Habasque était président du tribunal de Saint-Brieuc et il semble avoir eu connaissance de témoignages aujourd'hui disparus.

a. C'est le prétexte allégué par l'Administration centrale du département pour expliquer le peu d'empressement qui fut apporté à poursuivre Ies> bandes de Mercier La Vendée. Archives nationales, BBi* a53.

LA MIRLITANTOUIIXE

Chouans morts ; un autre agonisait à l'ambulance de la maison Grandchamp-Leclerc. On sut que la garnison se composait exactement de trente officiers et de trois cent cinq hommes, dont un grand nombre de concrits, soixante-dix vétérans, et l'on s'indigna un peu de son inaction. Celle du général Casabianca fut jugée sévèrement. Aucune maison n'avait été pillée ; les royalistes n'avaient pénétré que dans deux seules, celle de Grandchamp-Leclerc et celle de la veuve Duhazay, transformées en ambulances ; ils s'y étaient comportés « assez honnêtement pour des Chouans », réclamant seulement du linge, de la charpie, du beurre, du vin, nécessaires à leurs camarades blessés. Même le lieutenant de gendarmerie, Chrétien, déposa que, ayant fouillé ses poches, « les brigands lui prirent un louis, un mouchoir, une paire de gants, un couteau en lui laissant charitablement sa tabatière 1 ». Le but de la dramatique échauffourée n'était donc autre que la délivrance des prisonniers ; de conversations surprises sur le Cours après la prise de la geôle, l'enlèvement de madame Le Frotter apparaissait comme la cause initiale de l'entreprise ; son fils « avait pesé sur la détermination des chefs et les avait poussés à l'attaque de Saint-Brieuc 2 ». Aussi madame Le Frotter, dans le rapport adressé au ministre de l'Intérieur par le Commissaire du Directoire, était-elle traitée

1. Ghassin, Pacifications, III, p. 407, note. « Charles Treux, mar chand, déclare qu'examiné pour savoir s'il -n'était pas porteur d'armes, les Chouans lui ont pris sa montre d'or J.-B. Gautier, plafonneur, a également été fouillé ; on lui a pris neuf francs qu'il avait dans sa poche. »

2. a Tout porte à croire que la délivrance de cette furie est le motif principal de cette expédition. » Archives nationales, F 10 111, Côtes-du-Nord, 10.

de « furie » et de « femme infernale 1 » ayant attiré sur le chef-lieu des Côtes-du-Nord une catastrophe quasi fabuleuse, — et qui, crime bien autrement impardonnable, risquait de faire perdre leurs places à tous les fonctionnaires de l'Administration départementale.

Celle-ci, pour parer à cette grave menace et racheter par quelque apparence de zèle la trop réelle timidité de la résistance, se hâta de réunir une colonne mobile de deux cents grenadiers et gardes nationaux 2 , commandés par le capitaine Comminet, qui se lança résolument sur les traces des brigands. Sa troupe marcha toute la nuit, traversa Plaintel, s'engagea dans la forêt ; ses éclaireurs atteignaient, le 28, vers dix heures du matin, l'arrière-garde des royalistes attardée à la Croix-Saint-Lambert. Des Chouans dormaient affalés sur les marches du Calvaire ; la première décharge des Bleus en tua cinq ou six 3 ; les autres sautèrent sur leurs armes et le combat s'engagea ; l'écho de ces fusillades, en même temps qu'il sauvait, comme on l'a vu, Giraudeau, donna l'alarme aux gas de Mercier ; on leur distribuait du pain et du cidre sur l'esplanade du château 4 . En hâte, Saint-Régent rassemble ses hommes pour se porter à la rencontre de l'ennemi : Mercier

i. Archives nationales, PO III, Côtes-du-Nord, i3.

a. Chassin, Pacifications, III, p. 4o5. La colonne était faite de 3oo hommes, d'après le Tapport du commissaire du Directoire, Dénouai, au ministre de l'Intérieur. Archives nationales, FW3 III, Côtes-du-Nord, i3. Sageret, Le Morbihan sous te Consulat, I, p. 3a a, écrit également : « 3oo carabiniers et mobiles de Lamballe ». — Kkrigant (Les Chouans, p. ia6) évalue la troupe républicaine à r.Boo ou 1.600 hommes.

3. Ils sont inhumés au pied de la croix. Kbrigant, Les Chouans, p. ia6.

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