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L'INDUSTRIE
En dehors des exploitations minières, rindustrie est encore, dans la plupart de nos colonies, à l'état de devenir. Y a-t-il lieu de le regretter et de chercher les moyens pratiques de modifier cette situation, ou est-il inutile et môme dangereux de créer dans nos colonies des industries florissantes? Ces denx opinions contradictoires ont été ég-alement soutenues avec la même énergie et la même conviction. Pourquoi, en effet, disent les adversaires de l'industrie coloniale, avons-nous conquis des colonies ? Sans doute pour offrir à nos commerçants des champs nouveaux d'exploitation, des marchés jusqu'alors inconnus, pour tirer un parti rationnel des richesses du sol et du sous-sol. S'il en est ainsi (et on ne peut nier qu'il en soit ainsi), le développement d'industries diverses, qui fourniraient sur place aux clients les produits manufacturés qui leur sont nécessaires ou (fui utiliseraient là-bas la matière première, n<> pourrait que frustrer les commerçants de la métropole et, [)artant, notre marine marchande de bénéfices ([ui leur sont légitimement dus en échange des sacrifices consentis. Prenons l'exemple d'une colonie dont les cultures abondantes et riches peuvent récompLMiser de leur travail les colons qui (»nt enlrc- |)ris la mise en valeur du sol, ou dont les richesses minières [leuvent attirer un grand nombie d'ouvriers et de travailleurs. De ces richesses ag-ricoles, les unes seront consommées sur
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place, les autres, (\u\ vraisemblablement n'auiout pas de similaires dans la métropole, seront expédiées sur nos marchés et pourront s'y vendre à un prix rémunérateur, grâce à un tarif spécial de douaiu's. D'autre part, les métaux extraits pourront, il est vrai, être manipulés dans la colonie, s'il s'agit d'un métal qu'elle seule peut produire, comme le nickel, par exemple, (Ml Nouvelle-Calédonie ou être consommés sur le territoire même, comme la houille ou le charbon ; mais les autres seront, pour nos bateaux, un excellent fret de retour et seront achetés par nos usines et nos manufactures à des conditions avantai> t'uses à la fois pour ceux qui les vendent et pour ceux qui les utilisent. Ainsi donc, sauf pour quelques produits spéciaux, la métropole n'a aucun intérêt à ce que l'industrie locale se développe aux dépens de l'industrie métropolitaine. Nous irions évidemment à l'encontre de nos intérêts si nous lui suscitions une concurrence dans ces mêmes régions. « Contentons-nous donc d'exploiter le sol et le sous-sol de la colonie : cette dernière n'y perdra rien, bien au contraire, car le développement agricole aura pour effet d'exciter le commerce et de fournir à nos industriels les matières premières qui leur manquent et pour lesquelles ils sont tributaires de pays étrangers (1). » Il est vrai qu'une loi inévitable condamne les colonies à se séparer un jour de la mère patrie ; mais il est inutile de travailler d'avance à cette séparation en aidant la colonie à poursuivre trop vite des intérêts différents et quelquefois même opposés à ceux de la métropole. Nous savons que des j)ublicisles coloniaux répondent à cet argument que « les habitants de la colonie consommant les mêmes produits assurent à la inéliopole la vente de ces derniers jusqu'au jour où la colonie a coMstilué elle-même tout son outillage coinnierrial (2). » Mais
(I) l'iciTC l)('r;iiic()n|)icl , n/i. 'il.
\'i) De i.aiii'ssioi, /'r/iici/ii'n di- coloiusdlion .
L INDUSTRIE
l'exemplt» de ce qui se passe pour la Graude-Brelaçne avec les Etats-Unis depuis dix ans, de ce qui se passera avec le Canada et l'Australie demain n'a rien de particulièrement rassurant.
II n'est cependant pas de règle, ajoutent-ils, ({ui ne souffre des exceptions. Si nous avions voulu prétendre que le devoir de la métropole est d'interdire par tous les moyens dont elle dispose, la création d'exploitations industrielles dans ses colonies, nous aurions soutenu une opinion dangereuse et même coupable. Il ne s'agit, bien entendu, que des industries pouvant faire concurrence à des industries analogues qui cherchent justement aux colonies les débouchés qui leur manquent, et non des industries qui naissent, pour ainsi dire, spontanémeni des produits spéciaux du sol et du sous-sol. En cette matière encore expliquons par un exemple la pensée des adversaires de l'industrie coloniale. Que l'on encourage par des primes à l'exportation, par des réductions ou même des suppressions de droits, ensubventionnantau besoin la création d'usines pour le tissage et la filature du jute, rien de plus naturel et de plus nécessaire. Pourquoi? Parce que cette initiative pourra peimettreà l'Indo-Chine de se substituer à l'Inde Anglaise dans !a fourniture des tissus de jute à l'Extrême Orient et d^ns celle des fils de jute à l'industrie française. Que l'on encourage, par les mêmes moyens ou par tous ceux qui paraîtront utiles, les usines qui utiliseront la ramie, quand le problème du décortiquage en aura été résolu, ce sera de bonne politique économique, parce que la ^mie est un produit propre à certaines de nos colonies. Mais si les mêmes encouragements étaient donnés aux filatures de soie ou même de coton, il y aurait là pour nos industries métropolitaines une concurrence redoutable et parfaitement inutile, puisque ces industries métropolitaines pourraient et devraient acheter les matières premières à nos colonies à un prix avantageux pour ces colonies et s'aff"ranchir ainsi, au grand profit des intérêts connexes delà France et de ses
(';(al)lissein(Mits, de la produclion <'tiaiiii;^ère. Raj»|)('I()iis aussi rexemple cité tout à l'heure du nickel. II est tout naturel d'eiieouras^er la Nouvelle-Calédonie à tirer parti du nickel qu'elle extrait puisque cette colonie constituele seul rnaiclié français de ce produit et qu'elle ne fera ainsi concurrence ([u'au Canada et peut-être à la Norvège ; mais une colonie qui fabri((uerait ellemême, avec la matière première extraite de son sol, ses machines, ses instruments ou son maliMiel de xoie ferrée, ne j)ouri"ait que piéparer ainsi la rupture entre les intérêts de la mère-patrie et ceux de la colonie. Il vaudrait mieux, par des tarifs spéciaux, par des encouragements divers, par la certitude jtourla colonie ipie les matières premières qu'elle produit seront achetées ])ai' la métropole, réserver, au contraire, les droits de l'une et des autres et lier si bien les intérêts des deux pai'ties «jue leur union en deviendrait, pour ainsi dire, indissoluble.
Ainsi donc, il est utile et sans danj^er pour la métropole que rindo-Chine tire industriellement parti du jute, que l'Algérie tisse l'alfa, que la ramie alimente les usines d'outre-mer, parce (jue la France ne produit ni jute, ni alfa, ni ramie; aller ])lus loin serait une du[)erie dont soutfriraientles colonies elles-mêmes, jmisfjue, n'achetant lien ou presque rien à la métropole, elles j>erdi"aient, de leur rn\(\ pour leurs produits agricoles et leurs matières premières, la clientèle ch' la mère-patrie et l'espoir d'obtenir le régime de faveur tlonl elles ne peuvent se [)asser. M. Méline va plus loin encore : Il faudrait imposer, dit-il, sous HJii' forme <pielcon(pie aux établissements industriels quiessayeraierit d(; se fonder aux colonies, une taxe suffisante pour rt'tablir l'égalilé dans la production entre eux et les étal)lissements français d(» la mé'tropole.
Les adversaires de celte théorie ivpondenl à leur loui' (pi'on ne saurait songer à airèter par (juehpuîs mesures fiscales ou quehpies taxes douanières le développement naturel et rationnel des f»ays neufs. Non seulement la métropole n'a pas le droit
l'industrie 'M\)
d'imposer au colon telle occupation de préférence à telle autre, de contrarier le Français immigrant dans ses entreprises, mais encore elle a le devoir d'eiicourag'er, au contraire, les exploitations industrielles. Ou'observe-t-on aujourd'hui en Asie? — pour ne rien dire de l'Afrique dont la vie industrielle ne commencera vraisemblablement que dans un demi-siècle. « Nous l'avons déjà dit : l'Inde, le Japon, la Chine deviennent de grands pays producteurs. Pourquoi le Tonkin n'aurait-il pas de semblal)les destinées? La nature les lui a promises en lui donnant le charbon, le fer, le coton, la soie, et sa population nombreuse, douce, intellig-ente, peut être employée par les colons dans les ateliers comme sur les plantations, 11 convient donc que cette province de notre empire colonial devienne au siècle prochain, • comme l'Inde, le Japon, la Chine, un pays industriel. D'abord <'lle fabriquera pour son propre compte, puis elle exportera sur les marchés asiatiques les cotonnades, les soieries, l'acier, les machines, etc. Les capitaux français auront ainsi à choisir entre différents emplois (1). » Et partant de cette idée, juste d'ailleurs [»our le Tonkin à cause du voisinage des g'rands marchés de l'Extrême-Orient, mais plus contestable pour quelques-unes de nos colonies, les libre-échang-istes demandent, non seulement la suppression des droits d'entrée que la loi de 1892 a institués dans nos établissements d'outre-mer conformément au tarif métropolitain, mais encore la création de primes qui assureront à ces industries naissantes, qui leur permettront de trouver les capitaux nécessaires et leur donneront le temps de triompher de la concurrence internationale. Si la première de ces revendications paraît acceptable, la deuxième semble singulièrement exagérée. On ne saurait admettre que la métropole consacre une part quelconque de ses ressources à encourag-er pécuniairement la création d'industries (jui vraisemblablement feront
(1) Louis \'iafiioii, L'E-rploitation de notre empire colonial.
(Oiininence à l'industrie métropolitaine. Cela est si vrai que les avocats de ce régime de protection à rebours hésitent, euxmêmes, devant les extrêmes conséquences de leur théorie, et qu'amenés à se demander dans quelles conditions les produits des maimfactures coloniales seront admis à entrer en France, ils ajournent leur réponse « au temps encore éloi^^né où les colonies seront en situation d'exporter eu Europe y>.
Comme pour le commerce, la vérilé se trouve entre ces deux théories extrêmes. Le rég^ime industriel de nos colonies doit être celui de la liberté, cela est évident et le législateur outrepasserait ses droits en empêchant soit par des tarifs prohibitifs, soit par des refus d'autorisation, telle ou telle industrie de se créer dans une colonie. Mais il doit se défendre d'encourag-er par des j)rimes la création de ces industries car il risquerait ainsi de soutenir, par des procédés factices, des usines ou des fabri- ({pes qui disparaîtraient le jour où l'Etat cesserait de les alimenter de ses encourag-ements pécuniaires. En cette matière encore, pas de théories g-énérales. Il se peut que telle ou telle industrie puisse et doive réussir dans une colonie à raison du bon marché de la matière première, de ral)ondance de la maind'œuvre ou delà proximité d'un grand marché; le devoir strict de la métropole est alors de ne contrarier en rien la création de celte industrie et son développement normal. La liberté des Français doit être absolue dans les colonies comme dans la métropole, mais il est permis de penser que les colonies auront le plus souvent intérêt, si on les y aide [)ar i^n tarif douanier bien compris, à vendre leurs matières j)remières à la métropole <'t à demander surtout aux produits naturels du sol et du sous sol le développenuMit normal et la prospérité auxquels ils doivent lég-ilimement prétendre.
Celte réserve une fois faite, examinons maintenant quelle est la situation actuelle de l'iiiduslrie dans chacune de nos cohmies.