SUR LES TRAVAUX
de la Commission des Jardins d'Essai
Monsieur le ministre,
La commission des jardins d'essai coloniaux a été constituée par un arrêté ministériel du 24 octobre dernier ; votre prédécesseur, M. Trouillot, avait désiré avoir son avis en particulier sur un i-apport de M. Milhe Pouting-on, et d'une manière générale sur toutes les questions relatives aux jardins d'essai à créer soit dans la métropole, soit dans les colonies.
M. Milhe-Pouting-on avait été frappé de l'utilité qu'il y aurait pour les jardins d'essai des colonies à posséder en France un centre où ils puissent se procurer des renseig-nements, les g-raines et les plantes dont ils ont besoin pour leurs expériences. Aidé par l'Union coloniale, il avait d'abord cherché à réaliser son projet au moyen de l'initiative privée, et il avait commencé par se pourvoir d'un instrument de.diffusion pour les renseig^nements en créant la Revue des cultures coloniales. Mais un entretien avec M. André Lebon l'amena à modifier ses vues. Oblig-é à des dépenses sans proportion avec ses recettes, un établissement chargé de fournir les jardins d'essai de graines et de plantes ne pouvait espérer rémunérer des capitaux particuliers ; ayant en revanche un caractère évident d'intérêt public, le gouvernement ne pouvait se désintéresser de sa création. Persuadé par le ministre et chargé d'une mission gratuite, M. Milhe Poutingon alla visiter les établissements de ce genre
qui existent en Angleterre, en Belgique et en Allemag-ne. C'est au retour de cette mission qu'il rédig-ea un rapport dans lequel, après avoir décrit les célèbres jardins de Kew, et rappelé l'influence efficace qu'ils exercent sur le développement agricole des colonies anglaises, il demandait qu'un service central fût ég-alement créé en France pour les jardins d'essai de nos colonies.
Notre collèg-ue a eu ainsi le mérite de traduire en propositions précises un désir qui s'est fort répandu depuis quelque temps dans le public comme dans l'administration.
L'opinion souhaite manifestement, en effet, que la mise en valeur succède aussi promptement que possible à la période de conquêtes dans notre domaine colonial. Un des membres de la commission, M. Chailley-Bert, a exprimé ce sentiment dans un mot qui a fait fortune, en disant que le moment est venu où nos colonies doivent entrer dans « l'âg-e de l'ag-riculture ». Il ressort d'une circulaire du ministère que la France demande actuellement chaque année à l'étrang-er des produits de l'agriculture tropicale pour une somme de sept à huit cents millions de francs. Possédant des colonies où ces produits peuvent être cultivés, il est évident que nos efforts doivent tendre désormais à les tirer de chez elles, plutôt que de l'étrang-er.
Exprimer la nécessité de mettre notre domaine colonial en valeur, cela revient donc à dire qu'il faut en organiser l'exploitation ai^ricolc : tant vaudra son agriculture, tant vaudra ce domaine.
La commission s'est placée, sans hésiter, à ce point de vue. Elle a considéré les jardins d'essai coloniaux et leur service central dans la métropole comme les org-anes à l'aide desquels il appartient au g-ouvernement d'ag-ir pour hâter les prog-rès ag-ricolae des colonies. En traçant leur prog-ramme, elle n'a cessé d'avoir présente à l'esprit cette ambition de réserver à nos colonies et à nos nationaux les bénéfices de la production et du commerce des denrées tropicales dont la métropole a besoin.
Elle s'est occupée, en premier lieu, des jardins aux colonies.
Le choix des noms à leur donner ne lui a point paru indifférent. Elle a écarté ceux qui auraient pu les faire confondre av|îc des jardins d'agiéineiil on (les jardins puremonl scientifiques. Elle a tenu
à ce que leur caractère essentiellement pratique fût bien marqué. C'est pourquoi elle vous propose d'appeler ceux du type le plus étendu «jardins d'essai », et ceux d'un type plus restreint « stations culturales ».
Les colonies, où l'ag-riculture prédomine, doivent avoir des jardins d'essai. Celles qui en sont encore à l'exploitation plus ou moins exclusive des richesses spontanées pouiTont se contenter d'une station culturale.
Jardins d'essai et stations culturales devront, suivant la commission, ordonner leurs travaux en vue d'un double but : améliorer et accroître sans cesse la production agricole de la colonie, éparg-ner autant que possible aux colons les difficultés du début, les tâtonnements et les essais. L'idéal serait pour eux que, sur toute question que les ag-riculteurs peuvent se poser dans leurs entreprises, le jardin d'essai soit toujours en état de fournir une réponse conforme au plus récent état de la science ag-ricole.
La commission a estimé que les stations culturales, c'est-à-dire les jardins du type le plus simple, n'en devraient pas moins 'comprendre au minimum une collection des plantes utiles étrangères à acclimater, collection qui est la base indispensable de toute étude ; un potager, un verg-er et des champs d'expérience où seront continuellement faites des recherches pour déterminer les variétés les plus recommandables dans une même espèce, les procédés de culture et de fumure qui peuvent augmenter leurs rendements, et les meilleurs modes de préparation pour leurs produits ; une pépinière de multiplication à l'usage du public; et une station météorolog-ique.
Il va de soi que l'importance des expériences devra être proportionnée à l'inij^ortance de l'intérêt qu'elles auront pour la colonie, et que c'est à l'étude des plantes de grande culture que les stations culturales, comme les jardins d'essai, doivent particulièrement s'attacher. Cependant, c'est avec intention qu'elle a spécifié que l'étude des lég"umes et des fruits ne devra pas être nég-ligée. Rien ne contribue plus à rendre la vie pénible dans les pays chauds que la privation de vivres frais ; ce ne sera pas pour les stations culturales et les jardin^ dessais un petit service à rendre que de démontrer que l'on ])eut s'en procurer partout d'abondants et de variés.
La nécessité d'une pépinière publique n'a point paru contestable dans les colonies naissantes. Ce sera pour les agriculteurs une économie considérable de temps et par conséquent d'arg-ent que de trouver des plants tout prêts pour leurs plantations, au lieu de subir les délais auxquels ils seraient condamnés s'ils étaient oblig-ésde les produire eux-mêmes. Lorsque, dans les vieilles colonies, l'industrie privée sera suffisamment développée sur ce point pour r^.'ndre l'intervention de l'État inutile, ce sera aux autorités locales à jug-er si la pépinière doit être supprimée.
La commission a également reg-ardé une station météorolog-ique comme de première nécessité. Elle a môme cru bien faire en indiquant pour l'usag-e des directeurs de stations culturales et de jardins d'essai le minimum des instruments dont elle doit être composée, A son avis, cette station météorolog-ique de la station cultuvale ou du jardin d'essai devrait être le centre d'un service météorolog-ique qui couvrirait la colonie de son réseau et aurait dans chaque rég-ion distincte une station plus restreinte où l'on se contenterait d'offserver la température et les chutes de pluie.
Les jardins d'essai proprement dits, c'est-à-dire les établissements du type complet, devront comprendre, outre les éléments qui viennent d'être énuméréspour les stations culturales, une collection botanique pour les plantes qui ne trouveront point place dans les collections de plantes utiles, un laboratoire ag-ronomique, un herbier et une bibliothèque. La commission auraitvoulu, comme pour les stations météorolog-iques, indiquer les appareils indispensables dans un laboratoire agronomique ; mais il en existe de beaucoup de sortes, et en présence de cette variété au milieu de laquelle il appartiendra aux directeurs de faire leur choix, elle»a dil se borner à indiquer que ces laboratoires devront être pourvus des moyens de procéder à l'analyse physico-chimique des terres, au contrôle des engrais, au dosag-e du sucre et des matières g-rasses et k la reconnaissance des maladies parasitaires des vég-étaux qui sont dès maintenant déterminées. Ce sont là des renseig-nements que les ag-ricullcurs doivent pouvoir se procurer sur place et sans lesquels il n'est point de culture rationnelle.
Après le matériel des Jardins, la commission a passé à l'examen
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du personnel technique fixe qu'il convient de leur donner. Elle a estimé que trois ag-ents dans les stations culturales et cinq à six dans les jardins d'essai sont nécessaires.
Elle n'a pas été arrêtée par la crainte que ces cadres parussent trop considérables et ti'op dispendieux aux autorités coloniales. Il s'est trouvé que presque tous les jardins d'essai, existant actuellement aux colonies, avaient été visités par l'un ou l'autre des membres de la commission. Tous ces membres ont été d'accord pour constater que, si ces jardins n'ont pas rendu, jusqu'à présent, tous les services qu'on est en droit d'en attendre, c'est que le plus souvent ils n'ont ni une étendue, ni un personnel, ni un budget suffisants. La commission a pensé que, au moment où l'on se met enfin à envisag-er comme devant passer au premier plan dans les préoccupations publiques le rôle de l'agriculture aux colonies, sa mission était, sans entrer dans les considérations locales d'application dont elle ne pouvait être jug-e, de tracer aussi explicitement que possible le prog-ramme des conditions qu'elle croit indispensable pour le bon fonctionnement des jardins d'essai. Ce sera aux pouvoirs compétents à s'en rapprocher autant qu'ils en auront les moyens. Pour elle, un jardin d'essai ne serait même qu'un minimum dans beaucoup de cas; elle n'a point formulé de vœu sur ce sujet, mais le sentiment qui s'est dég-ag-é de ces discussions est que, dans les colonies importantes, le jardin devait avoir dans chaque rég-ion une annexe qu'un agent suffirait à diriger, et qui entreprendrait des expériences particulières pour cette région.
Le peu d'activité de quelques-uns des jardins actuels a paru tenir à deux autres causes encore : l'isolement dans lequel ils travaillent et la mainière dont on recrute le personnel technique. Pour faire cesser cet isolement, la commission a émis le vœu que les directeurs des jardins envoient chaque année au ministère un rapport sur leurs travaux, que ce rapport soit examiné par le comité supérieur des jardins d'essai dont il sera question plus loin, et qu'il soit publié quand il y aura lieu. Quant au personnel, dont le recrutement s'est opéré jusqu'à présent un peu au hasard, la commission a émis à ^n sujet une série de vœux à l'exécution desquels elle attache une importance particulière, car il serait bien superflu de