MISERE DE LA CHAMPAGNE
que connaissance de la guerre, ayant porté les armes dans sa Jeunesse; hardi et très-propre aux coups de main, il se faisait appeler parmi les siens le capitaine Mâchefer, Les soldats le redoutaient, et la noblesse du pays s'en serrait dès qu'elle était menacée d*ôtre pillée. Il savait se placer avantageusement sur les passages et au coin des bois, d'où il faisait des sorties et des décharges sur les voleurs, qu'on assommait dès qu'ils tombaient entre ses mains^ car il ne faisait aucun quartier. »
De si beaux commencements eurent une triste fin, tant l'exemple du mal était pernicieux à cette triste ^»poque. Ce capitaine, dont la brigade était devenue redoutable, s'accoutuma lui-môme aux vols et aux meurtres, et au lieu de continuer à défendre le pays, il liït les grands chemins, pillant et assassinant. Les paysans commandés pour l'arrêter le prirent au dépourvu dans son lit, et l'amenèrent dans les prisons de la ville; lui et son neveu, surnommé Ronge-meules,, âgé d'environ dix-huit ans, furent pendus ; leurs corps, attachés avec une chaîne de fer à deux gibets et exposés sur les grands chemins.
Des le mois de juin, Souyn, bailli de Reims, et quelques autres avaient été députés vers la reine pour la supplier de faire sortir les troupes du pays ou de donner des ordres sévères contre le brigandage. Audry, lieutenant-général, écrivait des lettres qui contenaient, en forme de journal, les excès qu'elles commettaient dans le pays : on les imprima à Paris afin de les distribuer au Conseil ; comme toutes les autres tentatives, ce fut encore inutilement.
« A la suite de tant de souffrances, la dyssenterie vint encore nous affliger en septembre. Un froid extraordinaire saisissait les extrémités de ceux qui étaient attaqués, mais ils avaient jusqu'au dernier instant rusage de leur raison. La misère était excessive parmi nous; le seigle était toujours à 12 livres, l'orge à 10 livres, et les autres grains à pro* portion. La ville avait à sa cbarge un nombre infini de pauvres enfants de la campagne dont les parents avaient péri dans la mortalité, et la plus grande partie de nos villages étaient déserts, ou démolis, ou brû-
ET DE LA XORMANDIE. Sr
lés. ria nécessité ayait retnncbé le luxe et la borne cb^5*e: or :k t • i.r, dans les meilleares maisons qae de pain de seigle du c'cri.'. v: u*. viande bouillie *.
En Normandie, d'Harcoart, haï de la pit)TiDCe. ii avait pu se maintenir après le départ de Mazarin. et le duc 'V Longueville était rentré dans son gouvernement: luais W- Parlement lui avait fait comprendre qu'il nVtailnulIfment disposé à le suivre dans les hasards et hs clan^vrs d'une nouvelle guerre civile. Le langage ferme du j-i tsident Poërierd'Amfreville ne lai.'^sait aucun lioute : « Monseigneur, lui avait-il dit, vous devez affermir la fortune publique sous Tautorité du roi, qui est la source de la vôtre, et de laquelle on ne peut jamais se séparer sans perdre le respect et la vénération des peuples;... à lui appartenait de guérir toutes les plaies de la province par le grand ouvrage de h paix,* souverain bien des choses humaines, » Aussi fut-ce en vain que dans une entrevue à Trie, Condé essaya d'entraîner son beau-frère ; mademoiselle de Longueville, sa fille, le maintint ferme dans le parti de la cour. Bientôt même la brouille éclata entre les deux anciens compagnons de captivité à propos de 100,000 écus prêîés autrefois à Condé et que lui redemanda Longueville. Malgré celte séparation, la Normandie eut encore à souffrir au commencement de la guerre : Beaufort étant venu faire des levées dans le Perche et dans le Maine, ses milices indisciplinées, sans solde et sans pain, vivant sur le pavs, se répandirent aux environs, rançonnant tout cruellement et commettant d'épouvantables désordres. On commença par la vente du sel à vil prix à Laval, Morlagne, Bellesmc, Argentan, Exmes et
i. Ms. Bibl. imp., coll. Champagne; Reims, t. VU.
t98 ENQUÊTE DÉSASTREUSE
jusqu'à Cacn ; on s'at'aqua ensuite aux recettes publiques. Cependant la famine se faisait senlirdans la province, déjà la noblesse remuait, meltanten avant les grands mots de service du roi et d'Union, lorsque le Parlement de Rouen, par ses édits, arrêta le mal et rompit avec le Parlement de Paris, en enregistrant les déclarations royales contre les princes révoliés. Aussi peu à peu le calme revint dans la province, qui, pendant les années suivantes, fut exempte de grandes souffrances par les gens de guerre, que nous rencontrerons dans les autres provinces; il est vrai qu'en revanche elle dut fournir t plus d'un million de livres deniers extraordinaires dont Sa Majesté se servit dans l'extrême nécessité de ses affaires '. »
La Bourgogne n'a pu se relever de ses raines de l'invasion de 1636; un procès-verbal de 1651 rappelle tout à fait celui que M. Rossignoi nous a fait déjà connaître. La situation ne s'est pas améliorée ; la Bourgogne est gisante à terre comme autrefois dans les jetons municipaux:
«Jacques Filzjean, seigneur de Sainte-Colombe, conseiller du roi, maître en la chambre des comptes de Bourgogne et Bresse, député en la chambre des élus, faisons savoir que, le 16 d'août 1651, étant att village de Cirey, bailliage de Dijon, sur la requête présentée à MM. les élus par les habitants du village, avons procédé à sa visite :
« Ayant ordonné à Garnier, laboureur, de nous présenter les derniers rôles des tailles de la communauté, il nous a fait réponse n'en avoir aucun, attendu qu'il n'y a personne audit village qui sache lire et écrire; il nous a seulement représenté un bâton quarré de la longueur d'environ deux aunes et d'environ deux doigts de largeur et un d'épaisseur, dans lequel nous avons vu et reconnu divers crans et
1. Arch. imp. KK, 1070. Floquct, Hist. du Parlemp.nt de Normandie^ vers latins de Ilalley. Opuscula miscelianea, 1C75, p. 124, et Muse normande j de David Ferrand, p. 4G; Cant royal sur les mouvements de la guerre de Paris; dans ce poëme, à propos d'un festin de noce?, des Parisiens venus à Rouen redisent les horreurs de Paris et s'émePveilleut de la paix et de la prospérité relative de la Normandie
EN BOURGOGNE. t}f%
marques, que Gamier nous a dit avoir (.•té faits arec un co'.v- -: ; ; .r servir de mémoire aui habitants des sommes auxquelles cI^lc. :. d**. Ji a été imposé, et pareillement des soldes faites par cliaciiii à- Liilitants. Gainier nous a fait connaître, par lei-diios nia!'ije>. •■^- ^ ■■,■.'.• le mois de mai quatre des habitants dudit village ?•(; so:;! : ; . .- ^•.■ Ci*lui-ci h cause des tailles qu'ils disair-nt Icnr être ab-clniTi'. :■: i:ii;K>çbibJc do payer. Ayant ordonné à Garuier de nous faire voir ^:•^T^•^ lus maisons du village, ensemble tous les habiiants du vili:-^> , il :.-.>us a conduit premièrement en l'église, laquelle nous avo.Ts> iiu'iv,',' .;. :, :: .■ totale désolation, la nef étant eutièrem^-nt découvoit».' et la '.•■!•<.• fjiii couvrait le chœur tombée depuis peu, on sorte que la s-ui:i».' •..• ->•• m'v peut être célébrée qu'à découvert. De laquilKi é{;lite il nuus a ^. .i ^ait en une maison assiïie au haut du vilkigf, en laqudle étari '■■::.". r."y avons trouvé auctm meuble et inhabitée; puis, dans un*» a-nc maison délabrée, couverte de loches à environ 500 pas, en laqiK-Jlt.' Gainier fuit sa résidence, qu'il ne peut réparer à cauac de sa pai.vjoiu • : (;i.'ii va être ubligé de remettre à la demoiselle Hoger, qui la li.:i :nait vondue. Puis nous a conduit le long de la rue, où nous avons reiî::tiqué diverses places vides où étaient autrefois autant de niai!>ons qui ont été b: ûléos par l'irruptien des ennemis de l'Etat en 1630. Puis vers le milieu du village, somm(?s entré en une maison proche de l;i P iraiin' publique, et aux environs nous avons vu quantité de meix vides ou étaient assises des maisons maintenant brûlées et ruinées par ii s ennomis. Proche lesquels meix brûlés avons vu une maison nouv^ il- nu nt construite habitée par Jean Lambert, laboureur, fermier du sieur Cassard. Puis dans une autre où réside Dimanche Rouhier; puis après des meix vides eu la maison de Bernard Rubelot; iiualenicnt en une autre encore inhabitée et abandonnée au créanci»*r Roger, n'y ayant en tout le village autres bâtiments. Après laquelle visite, ont comparu devant nous Bernard Robelot, Jean Lambert, Dimanche Rouiller et Garnier, lesquels quatre nous ont dit être les seuls habitants de Cirey. Ils nous ont très-humblcmcnt prié de considérer»le pauvre état de leur village, de le faire entendre à MM. les élus, à ce que, par leur bonté et {ustice ordinaire, il leur plaise ordonner qu'à l'avenir, du moii.s jusqu'à ce que le village soit rétabli et repeuplé, ils ne isolent comptés en toutes les répartitions qu'à la somme de 12 hvres qu'est à raison d'un seul feu, suivant que MM. les précédents élus les avaient réduits sur le procès -verbal de visite de M. Comeau (ICVi), et qu'ils demeurent dès à présent quittes des billets des tailles, garnisons et subsistances des troupes qu'on leur a envoyés. S'ils ne sont soulagés des dettes (M des tailles, ils seront infailliblement contraints et nécessités d'ubandoimer le Yillage, ainsi que d'autres ont fait, pour manifeste inipuissancc d'y eatiaTaire. Ils doivent plus de 200 livres d'avTérî(ç,<aï, à'viw ç.'5^\v\v^ ^^
tOS ANNËE DU DËLUGE.
seaux et marchandises, ce qai rend le pays paayre et nécessiteux*.
De tous les côtés arrivent, en outre, les plus désolantes nouvelles d'inondation. C'est la Seine qui déborde et cause partout des ravages: une arche du^nt au Change est rompue ; quatre ou cinq maisons du pont sont ruinées, les^autrcs abandonnées, par la frayeur qu'inspire la crue extraordinaire du fleuve. A Angers, la désolation est à l'extrôine par la crue des rivières qui tombent dans la Mayenne et le débordement de la Loire : toute la ville basse et le quartier des ponts sont inondés jusqu'au second étage des maisons; vingt et une sont renversées, quantité de personnes ont péri, tant par cet élément que par faim, malgré les libéralités de Tévéque Arnauld, du duc de Ruban et des principaux habitants. Le P. Cyiillc de Laval, récollet, s'emploie trois jours à porter du pain dans un bateau à ces pauvres assiégés de l'eau, et ramène ceux qui étaient en péril; la plupart des ponts de Ce sur la Loire sont renversés et la ville inondée; la Mayenne, encore plus terrible, abattit une partie des grands et des petits ponts. L'est et le sud de la France éprouvent les mûmes catastrophes: la Saône, le Rhône, même les rivières de second ordre comme l'Isère, débordent; les ponts de Romans, de Vienne sont emportés et beaucoup de villages inondés; en Provence l'inondation fut telle, que dans les annales du pays on donne à cette année le nom (ï Année du déluge. Les eaux de la Durancc, phénomène inouï et à peine croyable, s'il n'était atlesté par de nombreux témoignages conlemporains, remontèrent jus-
1. Cabinet hisiorique de M. L. Paris, mai, juin, novembre 1860; Mé* morial (te V Allier ^ etc.; Manifeste du Parlamenl de Provence pour Abbeville; Histoire du comté de Pontliieu, par de Vérité, 1. U.
CUERTË EXCESSIVE DES DLÈS. 308
qu'aux portes d'Avignon; toutes les rivières, le Var, le Verdon, l'Asse, l'Arc débordèrent et se répandirent comme des torrents dans les villes et dans la campagne. Celte inondation, jointe aux désordres de la guerre civile, qui persistait toujours dans cette malheureuse Provence, ne permettent plus de cultiver les terres, amena une cherté extrême, presque une famine; le prix de la charge tIeLlé n'atteignit jamais aussi haut (22 écus) pemlant toulle dix-septième siècle, même dans la terrible année delG93, où il fut à 2i écus 10 sols (le prix des bonnes années était de 6 écus, et en moyenne de 10 à 12 écns) ^ Dans le Bourbonnais, toujours d'après les registres du Donjon, la coupe de blé seigle (mesure de trente livres ou double décalitre, dont le prix ordinaire était 10 sols) est vendue communément 40 sols en lui de cette année 1G51. Les Ép/iémérides atixerroises (nis. de M. Quantin) donnent les mêmes renseignements : « 1631 — année très-fâcheuse pour la cherté du blé, qui Valait 8 livres le bichct, le vin 4 sous 6 deniers la pinte ; des maladies chez les pauvres et les riches. » MM. H. Martin et Lacroix, dans leur Histoire de Soissons^ disent <|u'au mois d'avril, en un seul jour, le muids de froment
1, PapoTi, Histoire de Provence; Mniirice Champion, Inondaiions en
France. — Le ch«inoine Mafrloire Giraud, recteur de Saint-Cyr, a llle^F^^,
^'après des documents authenti(iues, des tableaux qui indiquent le juix
t^u froment et de l'buile pendant les xvi^^ xviie etxviiie siècles, en L-om-
^ulsant le? registres des délil)6ralions du couseil de la ville de la Ca-
^itre. Cette commune faisait à Tabbaye de Saint-Victor de Marseille une
Ireote annuelle de six charges de bh^, payables à Pâques, et une autre
Tente de onze milhérolcs d'huile payables à Noël; ou s'en ncquiltail
tantôt en nature, tantôt en argent. Lorsque ce dernier mode de i»aye-
mcnt était préféré, ce qui arrivait souvent, le march'i de Toulon Fermait
de régulateur, et le con.<eil avait soin de consigner, dans une (h'-libéra-
tion, le prix de ces denrées sur ledit marché. Voir ces tablcaiix. flans le
Bulletin de la Société des sciences^ belles-lettres arts, du Var, 1855*