‹ La misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 213 sur 316 · A04 LETTRES D'ANGÉLIQUE ET D'AGKÉS ARNAULD · texte numérisé non relu

A04 LETTRES D'ANGÉLIQUE ET D'AGKÉS ARNAULD

Une seconde lettre du 28 juin est encore plus explicite; nous la donnons presque entière.

« ... La France est toute dt^soléo; il n'y a point de province qnine souftVo h rcxtréuiité. Paris et ses environs sont des plus maltraités. Tous les villages d'alciUour sont entiùrenncnt desserts, et ce qui reste dMiabitants sont retirés dans des bois, les autres étant morts de faim ou ayant été assommés par les soldats... Les abbayes ont été presque toutes ijillées, et ce qui est plus horrible, les rcl gicuses qui n'ont pu se sauver ont été indigncmeiît traitées. Un soldat mort h l'Hôtel-Dieu a confisse avec grande douleur que de tous les horribles crimes qu'il avait commis, celui qui raflligcait le plus était que, comme il poin^ suivait une religieuse, elle avait monté par le moyen de la grille jusqu'au crucifix ciu't'llo tonuit embrassé, ce que voyant, de rage il l'avait tuée d'uu coup de fusil... La maison de mon frère d'Andilly (Pom-

30 janvier 1C'i9. On entrevoit cependnnt môme dans son silence et dans les HK'ts qui lui rcliai)iieni la terreur générale, signe caractéristique des corrci^liondances de ce temps, « cette guerre civile qui est le tombeaude tant (le gens... 10 août li;i9. Le temps est si malheureux que les personnes qui ont le [«lus sujet d'espérer de la sûreté n'eu trouvent plusdu tout >^ur les chemins. II faut attendri,' la paix, dit-elle à une religieusequi voulait venir de lilois à l'aiis... 80 avril 1C52. Nous sommes dans un teijiiis où il faut être }evéla des entrailles de miséricorde pour le prochain, si nous voulons que Dieu nous ouvre les siennes. » 25 mai 1G')2, etc. Un de ces voyages eu prctse et en vers, comme ceux de Bachaumont, qui furent si à la mode au dix-septième siècle, fait encore hi«'n mieux couuaitre le peu de sécurité qu'offraient les routes eu 1052 1 cinq voyageurs, dont l'un, l'.iuteur du récit, est magistrat, vont de Paris à Lyon vers janvier 1052, escortés de leurs domestiques, tous font armés d'épées, de pistolets, de fu<ils ou de mousquets : ils parlent à chaijuc instant de la garde qu'on fait à la porte des villes dont oa leur refuse souvent Tcntiée en les voyant ainsi équipés; à Corbeil, à Pdut-sur- Yonne, il leur faut donner d'assez grosses sommes; dans les village s, leur asppct cause le plus vif effroi et met les habitants en fuite, en particulier à Villeneuve-le-lîoi et n.éme à Joigny, à Saulieu, au delà de lîouvray; ils jettent une véritable consternation dans Trévoux par une fanfare qu'ils ont l'idée d'exécuter- avec douze cors; à Vermanton, non luin d'Auxerrc, des officiers de connaissance qu'ils rencontrent leur fout faire une véritable débauche aux dépens des habitants qu'on somme de livrer le iM* meilleur vin, etc. Voir Nouveau recueil de diverses poé' sies françaises^ composées par divers auteurs. Paris, chez de Sercy, petit in 12; une édition porte ce titre : /ev Voyageurs inconnus eî auties œuvres curieuses tant en prose qu'en vera.

SUR Là MISËRE DE PARIS. 405

ponne) a été non-seulement pillée des Lorrains, mais presque démolie, les arbres arrachés et tous les pauvres paysans estropiés. La m Orne chose est arrivée à un de nos villages (Mondevillc), et il faut dire partout, dhrceux des princes, maréchaux de France, capitaines dos gardes n'ont point été considérés, n'y ayant nulle obéissance ni discipline dans pas une armée, et il semble que tous les soldats sont possédés du démon... Jusqu'à présent Dieu a protégé notre maison des Champs par la charité extrême de M. de Luynes, qui ne Ta point voulu abandonner, avec 25 ou 30 solitaires, quoique ses amis l'en aient prié. 11 a fait faire 8 tours pour la défendre, et a fait avoir quantité d'armes pour tous les ermites. 11 y a des gentilshommes du pays qui s'y sont aussi retirés avec quantité de pauvres et les ouvriers, en sorte qu'il y a bien 0,010 personnes qui y vivent par la charité de ce bon seigneur... A Paris on couche partout, jusque dans les parloirs^ et nous sommes obligés de refuser des religieuses avec grand regret. On nous menace de la poste, et on dit qu'il y en a déjà en quelques quartiers de ia ville... Les malheureux soldats ont tant commis de crimes, que toutes les filles et femmes de la campagne qui l'ont pu se sont sauvées en cette ville^ et la rage des démons qui veut toujours multiplier les maux , faisait que de méchantes personnes les attendaient aux portes pour sous de belles pro« messes, les mener se perdre. Pour y remédier, M. du Hamcl, curé de Saint-Merry, a le premier^ par le moyen des dames de sa paroisse, fait louer une grande maison, et les autres curés, à son imitation, pour loger et nourrir ces. pauvres créatures i, en sorte qu'il y en a plus de 100 à Saint-Merry et aux autres paroisses de même. On leur donne à filer, afin qu'elles ne soient pas oiseuses et qu'elles gagnent quelque chose qu'elles puissent emporter quand elles s'en retourneront... Il se fait encore de très-grandes aumônes. Tous les corps se sont taxés pour nourrir les pauvres qui y abordent de toutes parts. On eut il y a quelques jours un grand sujet de pitié. Deux bateaux pleins de pauvres blessés arrivèrent au port au Foin , pensant être reçus à l'Hôtcl-Dieu ; mais cela ne se put, y en ayant déjà un si grand nombre^ qu'ils sont sept dans chaque lit, quoiqu'on ait fait. deux salles de plus; de sorte que l'on coucha ce^ pauvres malades sur le foin. Aussitôt que cela fut su, des dames y couruBent, et chacune en prit ce qu'elle put chez soi; de sorte que ces pauvres furent beaucoup mieux qu'ils n'eussent été à l'Hôtel-Dieu, où il en meurt 100 par jour. On a été contraint d'ouvrir l'hôpital Saint-Louis pour mettre les blessés qu'on apporlo des armées qui se sont horriblement battues à Etampcs, dont tous les en-

i. Encore riniliative janséniste dans cette charité qui sauve l'honneur des pauvres filles.

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virons soDt dans une destruction et une désolation incomparables, or tous les blt}s y sont perdus, les vigucs arrachées, les villages brûlés, de sorte que M"' Lamoignon a jugé qu*il fallait secourir ce quartier. Pour cela on y a envoyé de bons prOtres avec /î,000 livres de l'aumône de V. M. C'est ce qui empochera de périr ce qui reste du pauvre peuple. Ce secours d'Eianipcs était si pressé que, en attendant vos ordres, nous avons cru que V. M. aurait agrc^ablc que ce tiers y allât. On nous faisait espérer la paix, et tous les jours elle se rompt. On dit que les affaires sont tellement aigries de tous les côtés , qu'il faut un miracle singulier pour l'avoir. Pour moi j'en désespère, voyant rendu> cissement des cœurs ; car hors le petit nombre de bonnes âmes qui s'appliquent à la chanté, les autres sont autant dans le luxe que jamais. Le Cours et les Thuileries sont aussi fréquentés que ci -devant, les collations et tout I(j reste des supcrfluités vont à rordiuaire, sans que ^ho^ ribli3 image de la calamité dont les rues sont pleines , les meurtres si ordinaires dans les rues et aux portes, et la cherté de toutes choses puis- •ent toucher les cœurs et faire appréhender la colère de Dieu...

5 juillet. — Le besoin de farine est si grand à Paris, que le piiny vaut déjà , tout le plus noir , dix sols la livre. Nous n'en avons plus que pour cinq jours... Nous avons du blé, mais on ne peut le faire moudre qu'avec une très-grande peine, à cause des soldats qui volent les moulins. 11 y a grand sujet do craindre pour l'avenir encore pis.

12 juillet. — Imaginez- vous, madame, que dans tous les maux que V. M. sait que nous souffrons, et dont les particularités ne se peuvent dire sans horreur, on va encore à l'hôtel de Bourp:ogne (à la Comédie}» et tous ceux qui ne sont pas encore dans l'angoisse présente ont sipea de compassion de celle de leur prochain , qu'ils cherchent autant leur divertissement qu'en pleine paix, et ce qui est plus horrible, c'est qu'on ne peut souffrir que les prédicateurs prêchent la pénitence.,. Répétons sans cesse cette parole du Saint-Esprit : Les grands et les puissants seront tourmentés puissamment... Nous ne pouvons qu'à grande peine avoir communication avec les Ermites, et souvent les soldats dont nous sommes toutes entourées prennent nos lettres, de sorte qu'on n'ose écrire qu'avec crainte. Si le malheur du temps continue, on croit que nous serons encore mieux à Port-Royal des Champs qu'ici, où on a grande peine à avoir du pain , et à cause des séditions du peuple qui s'émeut à toute heure et qui fait qu'on tue les hommes comme les poulets, et avec la môme facilité. Outre cela on croit que la peste y sera grande par la multitude des pauvres.

^6 juillet. — On s'entrvî-massacre tous les jours avec toute sorte de cruauté et d'inhumanité... Les soldats s'cntre-volent après avoir pillé Urcs, et comme ils gâtent plus de bien qu'ils n'en pillent, ils no

TRISTESSE DU POÈTE BURLESQUE LORET. m

litent pas après de mourir souvent de faim, ne pouvant presque plus tka trouver. Toutes les armées sont également dans le même dôsordre, ^ c'est à qui pis fera... On essaye de renvoyer de Paria des paysans pour serrer les grains; mais à mesure qu'ils serrent, les gens de guerre In Tiennent battre et dérober, et mettent tout en fuite... Les yrands et les souverains qui soicffrent pour l* ordinaire très-peu en ce monde éb)ivent trembler en voyant les autres tant souffrir, »

Loret^ dans sa Muse historique^ confirme les prix élevés de toutes les subsistances à Paris; encore sa letlre est du !2 mai (on se souvient qu'il faut quadrupler ces chiffres pour trouver l'équivalent de notre monnaie) : le Leurre vaut 20 sols la livre ; Tœuf 3 sols ; Taloj'au de bœuf 30 sols, le pain de ménage *un écu, un morceau de fromage, iO sols. .. Il y a plus de 100,000 mendiants à Paris, en présence de tous ces maux, la muse burlesque du pauvre chroniqueur, qui jusqu'à ce moment a ri de tout, l'abandonne, et il l'avoue ingénument.

Quantité de gens pourront dire

Qu'il vaudrait autant rien n'écrire

Que d'écrire si tristement;

Mais qui pourrait faire autrement?

Le feu, comme dedans du chaume.

Se répand par tout le royaume;

On voit l'État qui va périr

Si Dieu ne nous vient secourir.

Et quoi ! durant cet incendie.

Faut-il faire la comédie.

Et jouer le plaisant rolet

De Philipia ou de Jodelet?

Qui le voudra faire le fasse...

Pour moi, durant cette disgrâce

Où tous les bons Français ont part,.

Je ne puis devenir raillard;

Si quelques-uns s'en formalisent.

Que mes rimes point ils ne lisent. '

Lc8 habitudes régulières des temps de calme ne teu-

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