‹ La misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 70 sur 316 · ET DES DOCUMENTS OFFICIELS. H · texte numérisé non relu

ET DES DOCUMENTS OFFICIELS. H

laissait nns malgré la rigueur de la saison, et leurs souffrances étaient si grandes, que Mademoiselle, par pitié, les fît habiller à ses frais. Le caractère violent d'Anne d'Autriche et de Condé, leur irritation contre toute résistance, expliquent assez ces traitements infligés aut prisonniers parlemenlaires; on sait, et Maiily le raconte longuement dans VEsprit de la Fronde, que la légente voulait se porter au)^ dernières extrémités à l'égard des prisonniers, et que la crainte seule des représailles l'arrêta, à la demande générale de la cour.

Mieux que tout ce que nous pourrions dire, les Lettres de la mère Angélique Arnauld^ abbesse de Port-Royal, à la reine de Pologne, à quelques sœurs ou à des solitaires de ce monastère, nous laissent entrevoir l'épouvantable misère de Paris et des environs :

« 7 janvier 1019. AlasœurGcncvifcvo. — Imagincz-vons qu'on trouva avant-hier une pauvre femme veuve qui a un enfant de cinq mois qu\ lie voulait tuer par faiblesse d'esprit et parce qu'elle mourait de faim, afia d'aller quérir un nourrisson qui la fit vivre... C'est unecho^e lio-.iiblo que ce pauvre pays (Port-Royal des Champs) ; tout y est pillé, les gens de guerre se mettant dans les fermes font battre le blé, et n'en veulent pas donner un pauvre grain aux maîtres, qui leur en domandi^nt par aumône. On ne laboure plus, 'il n'y a plus de chevaux, tout est volé. Vos lettres d'avant-hier furent prises... Il sera impossible de vous envoyer du pain ni d*cn avoir pour nous. Nous nous passerons à des pois et à du laitage, et nous serons bien heureux si on nous le laisse... Les pay« sans sont réduits à coucher dans les bois, heureux d,'y avoir retraite pour éviter d'ôtre assommés; si encore ils avaient du pain la moitié de leur besoin, ils s'estimeraient heureux... — Avril. Nous ferons ce que oous pourrons pour louer un cheval qui vous portera le reste des habits..* C'est grande pliié que toutes nos misères : la guerre est un horrible fléau. C'est merveille que toutes les bûtes et les gens ne sont pas morts d'avoir été si longtemps enfermés les uns avec les autres. Nous avions les chevaux sous notre chambre et dans le chapitre, et dans une cave il y avait quelque quarante vaches à nous et aux pauvres gens. La cour était pleine de poules, de dindons, canes et oies, et quand on ne l^ voup llttl pa» receyoir, ils disaient i « Preuez-les pour no\x*% ^^^^ ^«w«k

12$ LETTRES D'ANGÉLIQUE ÀRNÂULD.

« mieux que vous les ayez que les gens d'armes. x> Notre église était pleine de blé, d'avoine, de pois, de fèves, de chaudrons, de meubles et de toutes sortes de haillons, qu'il fallait marcher dessus pour entrerai chœur, lequel était au bas tout rempli des livres de nos messieurs. De plus il y avait douze filles qui se sont sauvées chez nous; toutes les seiw vantes des Granges étaient au dedans et les valets au dehors ; les Granges étaient pleines d'estropiés ; sans le temps froid, je pense que nous eiusions eu la peste... Le froid nous incommodait, car notre bois ayant manqué, on n'en osait aller quérir... Tout est devenu hors de prix id, tout ayant été ravagé. Je ne pensais pas à vous dire tout cela; mm comme f en tuis toute remplie de pitié et de snuci,Je le dis insensible^ ment,., — Mai. — Nous fûmes surprises ici quarantes filles... Noos avons toujours été environnées des plus cruelles troupes du monde qui ont ravagé tout notre pays avec toutes sortes ae cruautés, sacrilèges... Ces messieurs de Port-Royal avaient tous repris leurs épées pour nous garder, et ont fait de bonnes barricades. Sans les bois, on eût encore plus souffert, les gens de guerre n'osant y entrer...»

On comprend, en lisant les fragments brisés de cette triste correspondance, celte exclamation empruntée à l'Écriture sainte, qui se retrouve à chaque instant sous la plume de la mère Angélique : « Les grands et les puissants seront tourmentés puissamment, t Oui, la mère Angélique Ta bien senti, le crime de l'aristocratie pendant la Fronde est, pour des motifs frivoles d'intrigue et d'ambition jalouse, d'avoir recommencé la guerre, rejeté le pays au milieu des tempêtes civiles, lorqu'il avait besoin d'une longue paix pour panser ses blessures. Cette conduite est quelque chose d'analogue à ce que l'on ferait si on soumettait aux épreuves morales et physiques les plus terribles un malade épuisé par la fièvre, au moment même où il semble pouvoir renaître à la vie par un sommeil bienraisant.

Mais reprenons notre rôle de grefDer auquel nous voulons nous borner, et, pour connaître la vraie situation de Paris, étudions dans les Registres de l hôtel de ville pendant

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SITUATION DE PARIS. li§

la Fronde, que MM. Leroux de Lincy et I>ou^t d'Ar: j o&t publiés pour la Société d'histoire de Fronce. les miîîe iétails de cette administration dîdicile au mi ieu de cir.oa* stances aussi graves. Combien ne fallut-il p::s dê^'io}er d'activité, de prudence, d'énergie pour garder et nourrir cette yille pendant que Con Je était aux portes et que son armée interceptait les vi\resî Tantôt on décrète d'autorité la prise et Tusage de quinze grands mouliiis et de cent dix moyens, qu'on avait trouvés au prieuré de Saint- Martin des Champs; tantôt ce sont des visites domiciliaires qu'il faut faire dans de grands hôtels ou dans des couvents qu'on accuse d'accaparer les gr::ins. Puis il faut constamment intervenir dans les prix de vente entre les boulangers et les consommateurs, obliger les premiers d'être habituellement fournis, de conserver des pains pour le soir lorsque les ouvriers, revenant de leur journée, vont s'approvisionner avant de rentrer au logis. Ce sont des postes qu'il faut aux marchés pour maintenir Tordre dans les jours de cherté ou de pénurie, des escortes pour assurer l'arrivée des convois, des piquets pour défendre les bouchei ies et le bois flotté que les soldats viennent piller pour le vendre à leurproîit*; il faut avec des fonds épuisés, ou réservés pour les besoins de la guerre, fournir au payement des renies, c'est-à-dire donner à la classe moyenne les moyens de vivre; faire recueillir les taxes levées sur le zèle révolutionnaire des citoyens, et

1. «Les marchands de bois de Crécy et autres Tieux Toîsîns demandent des sauTegrirdes pour leurs marchandises (12 février 1649); ils viennent de faiie une coupe de 3,000 arpents, et ne peuvent les faire parvenir à Paris à cause des gen* de guerre, qui, dans un seul passa pe, leur ont pris trois millions de fagots ou cotrets d'une valeur de 15,000 livres; ils ont du boia pour plus de 1,200,000 livres dont ils ne peuvent fnire usage. » Corresp. du chanc, Séguier, ^9, f, 17.

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