‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 11 sur 420 · LES BOHEMIENS · texte numérisé non relu

LES BOHEMIENS

lage organisé parmi eux : éLables, poulaillers, greniers, tout est saccagé ; tout leur est bon pour assouvir la cruelle faim qui les ronge; le pauvre chat domestique fait nombre avec les poules, les moutons, les lapins. Le premier bois voisin permet de profiter de ces larcins, la halte est à la fois le repos et le repas. Devant ces feux flamboyants, comme femmes et enfanis se pressent pour préparer le festin! Les animaux sont dépouillés, les broches installées: sans souci du lendemain, chacun ne pense qu'à l'abondance du moment; aux flgures sombres ont succédé des visages gais et joyeux. Il faut voir et revoir ces quatre pièces des Bohémiens, dont les scènes si diverses, si nombreuses, échappent à l'analyse. Une étude longue, souvent répétée, permet seule d'en saisir à la fois l'ensemble et les détails pitloresques : on sent alors que c'est la réalité que l'on voit; et si, à des siècles de distance, nous en sommes frappés, quelle devait être l'impression produite sur les contemporains qui, chaque jour, assistaient à des drames semblables !

Avec les Misères de la guerre, Callot entre dans le cœur même de son sujet, l/artiste d'abord exécuta son œuvre en six petites planches qu'on appelle les Petites misères de la guerre ;])ms latlrait invincible qui l'attirail vers ces tristes peintures qu'il voulait sans doute faire passer à la postérité comme une malédiction, lui fit refaire ce travail, le tripler en grandeur et en nombre : ces dernières gravures sont connues sous le nom de Grandes misères de la guerre. Quoique le premier jet ait paru l'année môme de la prise de Nancy pai- les Français eh 1633, rien n'indique dans l'exécution qu'il s'agisse plutôt des Lorrains que d'un peuple quelconque, et le patriotisme de l'artiste est cependant connu. On sait sa réponse

à Louis Xlll qui lui demandait d'éterniser de son burin le souvenir de la prise de Nancy, et de l'entrée des Français : « Je me couperais le pouce plutôt que de faire quelque chose de contraire à l'honneur de mon prince ou de ma patrie. » Aussi, M. Meaume s'est-il trompé en croyant que Callot a voulu décrire et pleurer surtout les misères de la pauvre Lorraine : c'est une œuvre du temps que l'artiste avait en vue, ce sont les misères de la guerre sur toutes nos frontières, misères que le récit des atrocités commises au siège de Magdebourg, la ruine de Saint-Nicolas, etc., avaient rendues célèbres dans toute l'Europe!

Faut-il décrire ces gravures si connues et qui, dans un petit espace, représentent de si grands sujets? analyser « ces mille figures dont un seul trait suffit souvent à marquer les contours et qui cependant restent gravées dans l'esprit, » comme l'a si bien remarqué cet écrivain fantaisiste qu'on pourrait aussi appeler le Callot de la littérature, Hoffmann? Comment résumer ces tableaux accomplis de tout ce qui se peut imaginer pour exprimer un grand concours de gens occupés à des actions différentes? Que de variété dans les pensées, que de simplicité et en même temps de profondeur dans l'expression! « Chaque groupe, chaque figure contribue à formei- un ensemble où chaque objet se trouve si bien à sa place qu'on n'y aperçoit aucune confusion. »

Le second sujet (car le premier n'est qu'un frontispice) représente l'aspect d'un camp. On croirait voir ce que Schiller a si magistralement décrit au commencement de sa tragédie de Wallenstein : dans un coin, autour d'un sergent recruteur qui écrit sur un tambour, des soldats s'enrôlent et donnent leurs noms; au milieu, les jeunes

milices s'exercent au maniement des armes et marchent fièrement, bannières déployées; dans l'autre coin, les vieux soldats jouent aux dés ou boivent; au loin, dans le fond, sont les tentes, et les cavaliers qui s'agitent. Dés le tableau suivant commence la triste tragédie, c'est la mêlée furieuse où nombre de victimes succombent et jonchent le sol; ce champ de bataille a toutefois sa grandeur, lorsqu'on le compare à la confusion de la scène de pillage qui forme le quatrième sujet et ouvre celte longue voie douloureuse que nous devons parcourir. Un village dans la perspective, sur le premier plan, une maison dévastée par les soldats qui la quittent, après avoir fait naître une querelle pour ne point payer l'hôtesse et pouvoir lui ravir son bien; une troupe entière s'enfuit par toutes les issues, emportant le pauvre mobilier : en vain la femme court après un de ces pillards, et lâche de lui enlever une pièce de son chélif ménage, dont « ils ont pris jusqu'aux pots... » draps du lit, gril, marmite, écuelle, tout est sur le dos de ces bandits.

La cinquième planche représente une scène plus affreuse encore. A la maraude en grand succèdent le pillage, le meurtre, le viol; rien de plus saisissant que cette gravure qui représente tant d'actes divers. On est à l'intérieur d'une maison : au fond, sur le grand lit, la maîtresse se débat contre les étreintes de deux de ces misérables, pendant que, dans le cabinet voisin, dont la porte est entr'ouverle, un des soudards viole une desservantes et qu'un autre arrête par les cheveux la seconde, qui cherche à s'enfuir avec un enfant de cinq à six ans. Toutes les mauvaises passions de l'homme y sont représentées : ceux pour qui l'argent a plus d'attrait que la volupté, pillent un grand coffret d'où ils retirent divers

objets; mais c'est le trésor que veulent ces baiidiis, qui, « pour avoir de l'or, inventent des supplices. » Le feu flambe devant une grande cheminée; à la crémaillère est suspendu par les pieds, au dessus de ce bûcher, le malheureux maître de la maison. Un vieillard , le père peut-être, retenu par des cordes, est assis à terre, les pieds dans le feu; il faut que l'un de ces infortunés découvre aux bandits un trésor qui probablement n'existe pas. Les autres ne cherchent qu'à s'enivrer, et le vin coule à flots des pièces défoncées, les volailles et les agneaux encombrent la table; un des soldats, monté sur une échelle, décroche et jette h terre des jambons qui pendaient au plafond.

Mômes scènes dans le sixième tableau; le lieu change seulement : c'est l'incendie el le pillage d'une abbaye de femmes. Pendant que la flamme s'échappe des toits effondrés, la troupe pille les autels : tous les objets sacrés, patènes, crucifix, ostensoirs, chandeliers, gisent à terre pêle-mêle, aux pieds de quatre forts chevaux attelés au chariot, où déjà on a entassé reliques et ornements précieux. A gauche, des religieuses sont emmenées prisonnières; tout près, un chef, aidé de trois soldats, met sur son cheval une des pauvres filles éplorées; un autre s'enfuit au galop avec sa captive dans ses bras : des maraudeurs à pied entraînent le troupeau de l'abbaye. — La même scène, avec quelques variantes, se reproduit dans le numéro sept pour un village : incendie de l'église et des maisons, chariots remplis de butin, razzia des maigres troupeaux et des habitants, dont quelques-uns lèvent au ciel leurs mains enchaînées. Plusieurs de ces malheureux sont morts en se défendant; une pauvre femme, sans songer au danger qui la menace, se jette à corps perdu

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