RETOUR DE LA COUR A PARIS
campagne. Il n'était plus possible d'ajourner le retour à Paris; on s'y décida enfin le 18 août 1649, et, ramenée par Condé, la cour « fut reçue comme les rois l'ont toujours été, dit de Retz, avec des acclamations qui ne signifient rien que pour ceux qui prennent plaisir à se flatter, » et le soir, la reine raconta aux dames de la cour, avec complaisance, toutes les douceurs que les lavandières, les ravaudeuses et les dames de la halle avaient dites à son ministre. Le 25 août, pour la Saint-Louis, et le 5 septembre, anniversaire de la naissance de Louis XIV, nouvelles fêtes; tout paraissait aller au mieux, le cardinal nourrissait des proj ets d'alliance pour ses deux nièces avec les ducs de Caudale et de Mercœur, fils aînés des ducs d'Epernon et de Vendôme, alliances qui auraient permis au ministre d'échapper à la dure protection du prince de Condé. Celui-ci ne s'y trompa pas, et, excité par sa famille, déclara n'y consentir que si on lui donnait Pontde-l'Arche pour son beau-frère Longueville, c'est-à-dire encore une nouvelle place forte dans la Normandie.
Le refus de la reine fit éclater l'insolence du prince envers Mazarin, qu'il salua dérisoirement du mot de Adieu Mars, et d'un geste hardi qui rendait le mot plus insolent encore; il en vint même aux menaces et se rapprocha ouvertement des anciens frondeurs. Il fallut céder de nouveau : la reine accorda les honneurs du tabouret à la femme de La Rochefoucauld et à madame de Pons, et Mazarin signa, le 2 octobre, avec Condé une espèce de traité dont Mole fut le dépositaire : 1° On ne pourvoirait dorénavant à aucun gouvernement, à aucune grande charge de la maison du roi, de l'armée ou de la diplomatie; on ne prendrait aucune mesure importante, on n'éloignerait personne de la cour sans l'avis préalable de
IGO TRAITE DE CONDE ET DE MâZARIN.
Condé; â" Mazarin servirait les intérêts du prince envers et contre tous; 3" il ne marierait son neveu ni ses nièces sans l'avoir arrêté avec Conilé. {Arch. imp., K. 118.)
Pour que Mazarin acceptât de pareilles conditions, il fallait la redoutable crise dans laquelle se trouvait le pays et le gouvernement : guerre avec l'Espagne dans le Nord, en Italie, en Catalogne, et partout sans résultat heureux; troubles civils dans un grand nombre de provinces, et la peste dans presque tout le Midi, A Marseille seulement, il y avait eu en trois mois douze raille morts, paruji lesquels neuf Pères récollets sur les onze qui étaient venus au secours de la ville; le 28 septembre, quoique le mal diminuât, il y avait encore, dit la Gazette de France, près de six mille malades dans les infirmeries et environ six cent cinquante métairies atteintes du fléau. Les finances étaient complètement en désarroi : les impôts ne rentraient plus, la misère des citoyens et la licence des temps y faisant également obstacle ; la ferme des gabelles, le plus produciif de tous les revenus, était partout au pillage. Les documents à ce sujet dépassent toute croyance.
Dans les généralités de Picardie, Soissonnais, Champagne, Normandie, et même dans celle de Paris, on ne vend plus de sel; la ferme ne produit rien, tout le commerce ayant lieu par faux-saunage organisé par des gens de guerre, déserteurs d'armée, vagabonds et gens de frontière. Des particuliers ont fait des amas de sel pour six on sept ans; le désordre est arrivé à tel excès que « quantité des habitants d'Orléans, Blois, Tours, Saumur, Angers et lieux circonvoisins, sur toute la Loire en général, ont fait desc^'odre plus* de 100 bateaux pour aller charger du sel à Nantes et les ont ramenés sous une
DÉSARROI DES FINANCES. ifil
escorte de 1,200 hommes armés. En une seule fois, ils ont amené plus de 1,500 muids du sel; la vente s'est faite publiquement et « au son du cor; » c'est en vain que capitaines, archers et commis des gabelles essayent de s'y opposer : ils sont repoussés, chassés de leurs postes, dont plusieurs ont été pillés et démolis ; les bateaux destinés à la surveillance sont coulés à fond. Dans une autre circonstance, 52 bateaux à sel avaient passé à Blois, malgré la résistance des autorités ; les soldats de la gabelle, ayant appris qu'un peu au-dessous de la ville on débitait le sel d'un de ces bateaux, se rendirent maîtres des délinquants. Mais les habitants les délivrèrent pendant qu'on les conduisait en prison, maltraitèrent le lieutenant général à coups de pierres; plusieurs gardes furent blessés ou tués, et menace fut faite de mettre le feu à la demeure de tous les fonctionnaires. Bientôt le succès enhardit les contrebandiers, et une espèce d'association fréta 200 bateaux de sel, escortés par 2,500 hommes armés « de canons en fonte verte; » ce sel fut vendu ouvertement dans les villes, foires et marchés de la Beauce, du pays Chartrain, Dunois, Vendômois, Gâtinois et même dans Paris. En Picardie, Champagne, Soissonnais, les gens de guerre faisant métier de contrebandiers s'assemblent jusqu'à « 600 chevaux à port d'armes pour escorter le sel » qu'ils répandent partout; ces « méventes » ruinent les finances et particulièrement les rentes de l'hôtel de ville de Pans, établies sur la ferme des gabelles. Afin de remédier à ces désordres, le roi lève quatre cents hommes à cheval « pour courre sas aux faux-sauniers, visiter les villes, châteaux, places, » institue deux conseillers des aides comme commissaires pour se transporter à la tète de ces cavaliers partout où besoin sera, et faire le procès aux coupables