‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 139 sur 420 · ENQUETE EN PICARDIE · texte numérisé non relu

ENQUETE EN PICARDIE

depuis l'entrée des ennemis en France. Et combien qu'au dit Montcornet il y ait eu autrefois jusqu'à quarante taverniers, il n'y eu a pas un depuis la paix. . 11 n'est plus homme pour labourer, point de chevaux ni autre bétail pour fournir au labourage, de sorte que le pays est menacé d'une famine cruelle. »

Dépositions analogue^ pour tous les environs de la Fère : Tr7 "^

l « A. Saint-Gobain, les habitants s'étaient enfuis dans la forêt, sous les

• profondeurs de laquelle l'ennemi les suivit, les trouva et les dépouilla ; I avec ce qui leur restait de meubles, de bestiaux et de vivres, ils s'enfon- I Gèrent dans les carrières et lieux souterrains, dans lesquels ils ont séjourné trois mois pleins, en grande pauvreté et nécessité.... A Mayot, les soldats brûlent soixante-dix maisons sur cent, et. démolissent les au- ^T très pour se faire des huttes ; il reste une vingtaine d'individus qui ne

^^ savent comment vivre; la plupart des habitants de Versigny ont péii de

« \ I faim dans la forêt de Montceau-les-Leups, n'osant en sortir de peur de

■' ^ tomber aux mains des coureurs qui tenaient la lisière des bois et

massacraient tous ceux qu'ils rencontraient. Tout Juvincourt brûle, pas une maison n'échappe au désastre. Les gi'ains en vert et les moissons en grange sont saccagées, gâtées, dit le chevaHer de Bezannes, seigneur Ç. de Prouvais ; « dans toute l'étendue du plat pays, les troupes ont vécu

J .- fort licencieusement, les soldats et les cavaliers faisant la moisson des

A 't'U^Vt grains au temps de l'août et les vendant publiquement dans les villes

et les maisons fortes. Et comme tous ces désordres se faisaient dans la I confusion, la plupart des grains demeuraient mal battus sur les champs

i^f,. '■ ■ ^ et périssaient tant par la pluie qu'autrement. En sorte que si les sol-

dats en vendaient un setier, ils en perdaient trois dont le peuple ne pouvait être nourri ni sustenté. Le long de la rivière d'Aisne, il y avait un vignoble florissant et sur lequel les enquêtes de 1631 et de 16o6 donnent de très-curieux et très-neufs renseignements; les soldats, amis aussi bien qu'ennemis, coupent beaucoup de vignes par le pied ; les désastres furent tels qu'à Roucy, où l'on avait coutume de récolter environ dix mille pièces de vin, « on n'en a pas récolté une seule, ce qui a réduit les pauvres vignerons à l'extrême misère de maudire leur vie. » Quantité d'habitants s'éloignent et s'en vont demeurer au Palatin at. n

Là Champagne n'est pas mieux traitée que la Picardie; nous nous contenterons de donner des extraits d'un ma-

DÉSORDRblS EN CHAMPAGNE. 195

nuscrit inédit sur Reims et ses environs, le sort de Reims est celui de toute la province :

« Le 25 mars 1650, l'armée royale mit à une contribution de cinquante francs par jour, pour sa subsistance, les villages au-dessous de la rivit;re d'Aisne, ceux de la montagne de Reims et de la terre de Saint -Thierry. On laissait à ceux qui payaient la liberté de faire les semonces de mars et de travailler aux vignes, tandis que les autres étaient poursuivis et ravagés. La campagne fut couverte de détachements qui allèrent de village en village, depuis le 15 mai jusqu'à la fin du mois. Cormicy avait refusé de les recevoir, à moins qu'ils ne fissent paraître l'ordre de la cour. Ce lieu fut investi, forcé, il n'y resta qu'un petit nombre d'habitants sans provision. La troupe en sortit, faute d'y pouvoir subsister ; elle fit dans sa marche un dégât inconcevable dans les vignes et dans les blés, où des escadrons entiers de quinze et de vingt hommes de front passaient et repassaient, afin d'ôter jusqu'à l'espérance de la récolte. Le 22 mai, une brigade d'un régiment logé à Bourgogne s'avança du côté de Reims et vint enlever le troupeau du faubourg; ceux h qui il apppartenait se déterminent à le disputer par la force : quinze d'entre eux montent à cheval, les autres suivent à pied tous bien armés ; ils joignirent le détachement et lui arrachèrent leur troupeau. »

Après la mort d'Ërlacli, le Livonien Rosen-Worms, un de ses lieutenants, Tavait remplacé dans le commandement des Allemands, et, comme son prédécesseur,

« Il s'applique au commencement à réprimer la licence des soldats, fait de très-rigoureuses défenses de se débander, de couper les blés, ordonne, sous peine de la vie, qu'on ne donnât aux chevaux que l'herbe des prés et les ravières K Cette sévérité ne put retenir le soldat, accoutumé au brigandage; ils poussèrent les fourrages jusqu'à quatre lieues aux environs de Réthel, et ils vinrent même jusqu'à Clienay, au point du jour, enlever le bétail et ce qu'ils trouvèrent dans les maisons. Ce que les Allemands laissaient ne tardait pas à être enlevé par les Fran-

1. Le manuscrit de Coquault confirme ce jugement de Rosen, dont le nom n'est guère moins maudit dans les relations que ceux d'Erlach et de Condé. Nous en verrons plus tard de curieuses preuves. — Consulter aussi les Histoires de Reims, par Marlot, etc., celles de Réthel .et de Chaumonl, par Jolibois; de Charleville, par Jean Hubert; de Sedan, par l'abbé Presriion.

Page 1