‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 166 sur 420 · DE PORT-ROYAL · texte numérisé non relu

DE PORT-ROYAL

était très-grand, que quelques-uns d'entre eux y ont trouvé leur vie éternelle. Paris, où toutes sortes de personnes se viennent rendre pour trouver quelque soulagement h leur nécessité, ayant reçu un grand nombre de misérables qui s'y réfugiaient comme à un asile, ce mûme esprit qui avait porté ces personnes à chercher les pauvres éloignés, ne leur fit pas oublier ceux qui étaient proches. Il se forma parmi eux une sainte société qui résolut de les secourir, qui prit une connaissance particulière de tout le détail de la misère et des souffrances extrêmes d'un nombre prodigieux de familles dt s faubourgs, dont le pain n'était pas meilleur que celui des plus pauvres de la campagne, puisque l'avoine et le son leur tenaient lieu de froment, et qui, par ses soins et ses assistances, tira des bras de la mort et des tourments de la faim et du désespoir, beaucoup plus cruels et plus redoutables que la mort même, ceux qui ne pouvaient plus subsister que par ce secours extraordinaire...

« Mais lorsque l'espérance d'une abondante moisson faisait espérer que la fin de l'année 1G50 mettrait fin à ces misères. Dieu permit que toute cette récolte fût consommée par les troupes ennemies et par le campement des armées dans les provinces de Picardie et de Champagne. La licence des armées dissipa en peu de mois ce qui eût pu nourrir ces deux provinces durant une année. Le reste fut emporté dans les places fortes, et le pillage des blés était accompagné des violences ordinaires aux gens de guerre. Après que ces troupes, qui donnaient de la terreur, se furent retirées dans les garnisons, on vit de nouvelles armées de pauvres, de familles éplorées et ruinées qui faisaient pitié aux plus inhumains, qui, ayant été ou fuyants devant la face et l'épée de ces étrangers, et errants de village en village pour mendier leur pain, ou renfermés dans des villes assiégées, comme Guise et Réthel, n'avaient fait aucune récolte des fruits de la terre, et se trouvèrent accablés de tant de misères, que l'esprit, frappé de douleur dans la vue de ces objets si déplorables, ne trouve point de paroles qui égalent la grandeur de son idée.

« Comme ce nouveau mal était sans comparaison plus violent et répandu sur plus de peuples que n'avaient été tous les autres, et que les courses des ennemis, les passages des gens de guerre, la cherté du blé, le pillement de leurs maisons, la rigueur de l'hiver, le défaut de logement, d'habits, de nourriture, de feu, de remèdes dans leurs maladies, les avaient réduits à un état lamentable oii il n'y avait que Dieu qui leur put procurer quelque a^;sistance, et comme la multiplication des affligés en demandait une de consolation, l'Esprit-Saint unit ensemble un plus grand nombre de personnes riches pour le soulagement de ces deux provinces. »

228 MAIGNART DE DERNIÈRES,

Il y a là un centre de sociélé charitable, autour duquel d'autres vinrent se grouper successivement. Mais ({uel en était le directeur et les principaux membres? Les Mémoires de Lancelot ( 2 vol. in-8", 1738, Cologne) sont heureusement venus soulever le voile dont rhuraililé de ces âmes dévouées aimait à s'envelopper. Le pieux magistral était « Charles Maignart de Beinières, de Rouen, qui se constitua comme le procureur des provinces désolées et pour cet effet vendit sa charge de maître des requêtes au Parlement. » Ami et disciple de Port- Royal, il trouva des soutiens pour son œuvre dans deux autres collègues, du Gué de Bagnols et Lenain, qu'une affection fdiale unissait comme lui à la pieuse maison de Saint-Gyran. On sait assez que la bienfaisance publique était dans les habitudes des parlementaires. Les Registres du Parlement de Paris comme ceux de Rouen^ ainsi que les Mémoires d'Omer Talon, font mention de nombreuses Assemblées charitables de ces magistrats, ayant un caractère officiel . Le premier président était d'ordinaire choisi comme chef des œuvres de bienfaisance, de là la réputation de charilé, un peu exagérée peut-être, de certains présidents, comme Pomponne de Bellièvre, par exemple. L'œuvre de Vincent de Paul a donc au commencement un cachet janséniste, et l'on comprend quelle faveur cette œuvre rencontra dans la magistrature française et dans le Parlement en particulier, qui d'ailleurs était, comme par conscience, obligé de venir au secours de la misère que sa levée de boucliers avait aggravée.

Dès les pi'emiers jours de la Fronde, magistrats et filles de Port-Royal rivalisent d'ardeur, d'inventions pour secourir ces nombreuses infortunes qui les émeu-

PRÉCURSEnR DE SMNT VINCENT. 229

vent». Le 17 janvier 1649, la mère Angélique écrit à la célcrière de Port-Royal de Paris en parlant de M, de Bernières :

« Dites-lui que j'ai trouvé une meilleure invention que lui pour le potage des pauvres... Je prends, au lieu du boisseau qui vaut 50 sols, un petit mouton ou des fressures et des triboulets qui ne coûtent pas tant. Je fais cuire la viande, puis on la retire, on la hache par petits morceaux, et on coupe aussi le pain fort menu. On fait encore bouillir tout cela un bouillon, après que les choux, que l'on a mis lorsqu'on a tiré la viande et rempli d'eau la chaudière, sont cuits. Les fôtes de Koël et hier, à cause du temps, j'en ai fait faire dix à douze seaux de la sorte. Mais on y met pour 40 sols de pain ; aussi il y en a pour cent cinquante persoimes qui n'ont rien autre chose. »

Le mal augmentant toujours, ainsi que nous l'avons vu dans les chapitres précédents, notre infatigable et ingénieux magistrat créa une sorte de publicité au service des indigents.

« Il s'avisa de faire savoir ces maux à Paris et même à toutes les grandes villes de France par des Relations très-véritables et très-exactes qu'il prit la peine de faire lui-même, en composant un narré de plusieurs extraits des lettres que tous ceux qui assistent les pauvres sur les lieux lui adressent toutes les semaines. On voit dans ces Relations le détail de ces misères et des secours que Ton y apporte : on voit le besoin des aumônes et partout un fidèle et religieux emploi de l'argent pour fournir à ceux qui donnent un sujet d'extrême consolation, et enlever toute excuse de dissipation d'argent à ceux qui ne donnent pas. »

Ces Relations tirées à environ quatre mille exemplaires

1. Ne doit-on pas aussi mettre en ligne de compte pour la charité janséniste les aumônes abondantes, mais tardives, que M. Singlin de Port- Royal obligea madame de Longueville repentante, à faire aux pauvres de Champagne, et surtout de Steuay, aumônes qui furent distribuées par M. deSaint-fiilles (de Port-Royal). M. F'avillon, qui appartenait aussi aux opinions de Saiut-Cyran, imposa la même conduite à sou pénitent, le prince de Conli, pour le Béni, la Guienne; pendant la famine de 1CG2, la princesse vendit jusqu'à 00,000 francs de bijoux pour secourir les pauvres du Berri, de la Picardie et de la Champagne. — M. Sainte-Beuve^ qui donne ces détails, nous apprend aussi qu'on appelait de Bernières et du Gué de Baguols « les procureurs-généraux des pauvres. »

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