LA FRONDE EN GUIENNE
pour recevoir Bouillon et La Rochefoucauld dans la ville avec leurs troupes, et pour prier la princesse de Condé d'en lever de nouvelles, nécessaires à la défense de la ville. C'était l'autoriser indirectement à s'adresser à l'Espagne, ce qui eut lieu en effet : le plan des ducs étant de compromettre irrévocablement le Parlement, avant que la députation envoyée au roi à Libourne pût s'entendre avec la cour. Le 8 juillet, un envoyé d'Espagne faisait une entrée solennelle à Bordeaux, dans un carrosse à six chevaux, pendant que la flottille bordelaise accompagnait les frégates espagnoles jusqu'à Bacalan. Celte conduite constituait un crime de liaute-trahison, puisqu'on était en guerre avec l'Espagne : aussi le Parlement essaya d'abord de se tenir à l'écart de ces négociations suspectes ; mais une émeute excitée par Bouillon, et que la princesse parvint seule à calmer, amena le Parlement à donner, le 10 juillet, l'arrêt d'union avec les princes. Peuple et Parlement se portèrent dès lors aux dernières extrémités : on arrêta qu'on protégerait comme par le passé la princesse, qu'on armerait pour la défense de la province; qu'on écrirait au roi, sous forme de remontrances contre le caidinal ; qu'on le déclarerait ennemi de l'État dès qu'il entrerait dans le ressort de Bordeaux; et, malgré la défense de la cour, on procéda à l'élection de nouveaux jurats tout à fait favorables à la cause de Bordeaux (1" août).
Cependant, le 23 juillet, on avait eu avis officiel de la marche du roi vers Bordeaux; aussitôt le Parlement, monarchique même au milieu de ses excès d'audace, résolut d'envoyer une députation à Louis XIV pour le saluer, tout en portant une lettre ferme sur les alarmes que causait la venue de Mazarin. La députation fut reçue le 2
août : la haraiigae, éncrgicfue contre d'Épernon, était pleine de réserve à l'égard de 3Iazarin ; la reine, sans s'arrêter à ce langage, exigea une déclaration formelle et écrite de rupture avec le duc de Bouillon, et demanda si elle pourrait entrer dans Bordeaux accompagnée des troupes qu'elle jugerait nécessaires pour la sûreté de sa personne et le soutien de la dignité royale. A Bordeaux, on aurait peut-être acceplé ces condiiions, si un acte tie cruauté et de trahison, commis par ordre de Mazarin sur la personne du brave Bichon, gouverneur deVayres, n'avait ravivé toute la colère des Bordelais. Malgré les termes de la capitulation et le pardon du roi, obtenu par Mademoiselle, le ministre le fit pendre à la halle de Libourne. A cette nouvelle, on cria de toutes parts : « Plus de paix avec une cour asservie par Mazarin, » et le chevalier de Canolles, du parti royal, fait prisonnier dans l'île de Saint-Georges, fut pendu par représailles.
Des appuis arrivaient de tous côtés aux Bordelais : on apprit (|ue le Parlement de Toulouse avait, par arrêt du l" août , intercédé auprès de Leurs Majestés en faveur de la Guyenne, etexprimé la nécessité de remplacer d'Epernon par un autre gouverneur; le marquis de Cugnac annonça à Bordeaux la prochaine arrivée du maréchal de La Force, son aïeul, et de ses deux fds, les marquis de La Force et de Castelneau, suivis de 6,000 liommes, levés dans les Cévennes et à Montauban. La cour, de son côté, semblait reculer : par méfiance des Libouraais, trop sympathiques à la cause de Bordeaux, et aussi par ennui, dit Mademoiselle , elle se transporta à Bourg. Cependant, l'attaque de la Bastide par le maréchal de La Meilleraye (25 aoûlj, quoique infructueuse, avertit les Bordelais qu'ils devaient se tenir sur leurs gardes; on travailla
RN ^Il!IE^NE. 209
aux. foi'tificnlions. La princesse et ses dames allèrent en personne, chacune avec un petit panier, porter de la tcrie afin d'encouragerles travailleurs; le duc d'Enghien, monté sur un petit cheval, se montrait à tous les ateliers de torrasscments « tantôt pliant sous le faix d'une hotte chargée de terre, taiitôt blessant ses tendres mains à porler des pierres que sa mère rangeait avec du ciment trempé de ses larmes, » dit une lettre des dames du Parlement de Bordeaux aux dames du Parlement de Paris. L'enthousiasme était tel que toutes les intrigues de Mazarin pour jeter la division entre le Parlement, l'hôtel de ville et les princes échouèrent complètement.
Le 30 août un arrêt du Conseil déclara « tous les Bordelais criminels de lèse-majesté, leurs propriétés confisquées » si,entroisjours,ilsnefaisaientleurs soumissions; défense était faite à tous fonctionnaires des finances et de la magistrature de remplir aucune fonction dans ladite ville. Ces menaces, que nul effet ne pouvait suivre, ne servirent qu'à irriter Bordeaux; le Parlement y répondit par une apologie de sa conduite, qui élait au fond un acte violent d'accusation contre tl'Epernon et surtout contre Mazaiin. Un caractère particulier distingue celte apologie entre toutes les pièces de l'époque : elle ne contient aucune proposition contraire à l'autorité royale; ce qui indique bien qu'à Bordeaux on n'était pas systématiquement rebelle, mais jeté dans l'insurrection par les mauvais traitements de d'Épernon et la détestable organisation du gouvernement.
La défense énergique de Bordeaux prouva encore mieux la haine contre Mazarin : au commencement de septembre, au bruit du tocsin, tout le monde s'arma, même 6,000 femmes, entre lesquelles il y avait beaucoup de