DU DIOCÈSE DE LAON
vantable, tel est le tableau perpétuel qu'ils présentent presque sans variation.
On n'entrevoit dans ces récils uniformes qu'une chose : c'est la ruine universelle; pas une seule déposition ne révèle une individualité, tant les cœurs étaient flétris, brisés, les courages éteints, anéantis! Le même fait se reproduit partout après une longue servitude ou une épouvantable misère; il avait lieu à la même époque dans la malheureuse Allemagne, dévastée par les Wallenstein, les Piccolomini, les Jean de Werth, etc., avant l'arrivée du grand Gusiave-Adolplie. Quand le roi de Suède vint venger ce malheureux pays et voulut écouter les plaintes, il trouva tout iiiii : « Les gens pillés, battus, outragés, dit M. Michelet, dirent que tout allait bien, et personne n'osa se plaindre. »
Gomme trait de mœurs propre à édifier le lecteur sur la manière dont les plus renommés capitaines entendaient la discipline des troupes françaises en pays français, nous croyons devoir rappeler ici une attestation fournie par le curé et les notables d'Evergnicourl au doyenné de Neuchâ tel-sur- Aisne; elle servira pour tous les villages environnants :
« Certifions le roi et nos seigneurs de son conseil que l'année ennemie a passé en l'année 1636 dans toute l'étendue du diocèse de Laon et que par tous les lieux où elle a passé, elle a brûlé et pillé tous les bourgs et villages, même aucunes petites villes qui n'ont pu leur faire résistance, comme aussi la plus grande partie des églises du diocèse, et réduit les curés aussi bien que les diocésains à abandonner le diocèse à cause des violences et cruautés que les ennemis exerçaient sur eux, et aussi certifions que durant les années de 1637 à 16i7, les armées de S. M., commandées par MM. de Châtillon, La Meilleraye, de Guiche, MMgf' les ducs d'Orléans, d'Enghien, Gassion, de L'Hôpital et autres ont aussi séjourné, campé, passé, repassé dans le diocèse, et par ce moyen interrompu l'eTercice fie In iuslice^ même se sont ren-
U ENQIETE OFFICIELLE
dues si redoutables parmi les campagnes, que nul n'a osé s'y trouver durant la plus grande partie desdites années, ce qui a tellement appauvri le diocèse, que les diocésains sont réduits à la mendicité. »
On ne pourra certes pas, dit avec raison M. Fleury, accuser d'exagération ce certificat et une foule d'autres rédigés sur le même modèle; mais il n'est pas moins éloquent quand on songe aux douleurs qui se cachent sous cette rédaction banale. Là seulement s'est révélé un fait nouveau, l'interruption de la justice, que vient confirmer une ail Ire pièce empruntée au registre des causes du bailliage de Ribemont : heureusement le plumitif de ce tribunal est plus explicite que le témoignage de notre curé.
La police n'a plus d'action : les délits et les crimes, bien loin d'être réprimés, ne sont plus poursuivis; les intérêts civiU eux-mêmes ont cessé de se discuter devant les tribunaux. Les agenls de la loi n'osent plus se risquer, pour y exercer leur ministère, dans les contrées que l'ennemi a envahies; les paysans les chassent à main armée. Aussi l'adjudicataire de la ferme des exploits et amendes de la prévôté et bailliage de Ribemont ne touche-t-il plus aucun droit. Pour se soustraire, lui et sa caution, aux obligations qu'ils ont solidairement contractées envers le trésor, l'adjudicataire réclame et obtient un acte de notoriété à la date du 14 avril 1645 :
« ... En sorte que dans le cours des années (163G à 1645), le cours de lajustice a cessé et a été interrimpu jusques àprésent, par les routes et séjours des armées qui ont causé telle licence et désordres dans ce pays, que les paysans, qui y avaient toujours les armes en main, n'y souffrent aucun exploit, contrainte ni exécution, mais y fout rébellion dans toutes rencontres et même à la face des juges, le malheur du temps donnant lieu à telles que autres mauvaises actions dont les coupables ne ])euvent être à présent châtiés ni punis. Ce qui a causé que la plupart des assignatiuns ont été formées à son de tambour, tant en ce