DU DIOCESE DE LAON. 3S
lieu qu'en la ville de Guise et quelques autres lieux, comme il se pratique encore aujourd'hui, les sprgents ne pouvant faire leurs charges sans grand péril de leurs personnes, tant par la crainte où ils sont de la rencontre des ennemis au delà de la rivière d'Oise, où ils font journellement ou plus souvent leurs courses, qu'à cause du mépris que les habitants de la campagne font à présent de justice. Tous les avocats, procureurs et praticiens présents à cette audience ayant été requis d'attester la vérité de ces faits, déclarent d'une voix unanime « l'ex- « posé ci-dessus contenir en tout point partout vérité. »
Nous verrons plus loin ce mépris de la justice se continuer dans presque toutes les provinces, tant de la part de la noblesse que des paysans, bien au delà de la Fronde, jusqu'aux Grands Jours, sous l'administration de 'Colbert.
Ce mémorial, ces enquêtes, ne sont pas, on nous l'accordera sans doute, de ces petits laits mutilés, pris on ne sait où, et qui, suivant l'expression énergique du philosophe JoulTroy, « ressemblent à de lâches témoins prêts à déposer indifféremment pour ou contre la vérité; » nous n'avons qu'une crainte, c'est que la monotonie de ces récits ne fatigue le lecteur, et cependant nous lui demandons encore une longue patience.
Si nous consultons les rares historiens qui se sont occupés de la nation, nous trouverons les mômes détails:
« En 1636, les Croates de Jean de Werth avaient égorgé jusqu'aux enfants au berceau, tué les femmes et amené en Artois un grand nombre d'iiubitans. La garnison d'Auxi-le-Chàteau se livrait à de si affreux ravages qu'on ne trouvait dans les campagnes, à une ou deux lieues de Saint-Riqiiier, terre labourée ni semée, et que les habitans se retirèrent les uns dans les bois, les autres au delà de la Somme. Ceux de Maison-Roland, disent L s notes manuscrites recueillies par un paysan du bourg de Domart en Ponthieu, furent obligés de quitter non-seulement leurs labours, mais de faire grands frais pour creuser des carrières pour se mettre en sûreté; ils furent tant fatigués et travaillés d'effroi que la plupart moururent de maladie, et qu'ils perdirent un grand nombre de chevaux pour les avoir retenus dans les carrières...
U MISERE DE La MARCHE.
« Le 11 mai 1645, le colonel Bussu, qui commandait un corps français, découvre le souterrain que les habitans de Lanche venaient de creuser pour se soustraire à la mort; ses soldat? jettent du bois et de la paille à l'entrée de la carrière et y mettent le feu. Les malheureux qui s'y étaient réfugiés s'efforcent de repousser les soldats à coups de pierres; mais, étouffés par la fumée, n'ayant d'ailleurs que peu de vivres et de fourrages, ils c;ipitulent. Les assaillants entrèrent alors dans le souterrain où plusieurs villageois avaient été blessés, et s'emparèrent de tout le bétail. En 1651 , la crypte d"ï vrencheux fut de môme étouffée par d'autres brigands i.
Dans la province de la Marche, les disettes et les maladies épidémiques étaient à celle époque en permanence pour ainsi dire; au lieu de deux ou trois livres, prix ordinaire, le blé s'éleva à dix-huit ou vingt livres et monta même jusqu'à trente. On voyait aux portes des maisons riches plus de mille pauvres demandant leur vie; ils étaient contraints de manger l'herbe des champs, on faisait du pain avec da chiendent, de la fougère et des coques de noix broyées. En la paroisse de la Croix, près Saint-Sornin-la-Marche, une malheureuse mère sans ressources, voyant sa hlle mourir de faim, éperdue de douleur, lui abattit la tête d'un coup de cognée et se pendit ensuite. Les fièvres malignes et pourprées décimèrent le pays pendant trois ou quatre années : au Dorât il mourut plus de deux cents personnes, autant à Bel lac; enfin la situation était encore plus misérable que lorsque ces mallieureux firent leur Révolte des Croquants (1592) -.
Si de ces provinces nous passons à la Bourgogne, les faits ne sont pas moins précis, pas moins authentiques,
1. C. Louandre, Hist. d'Ahbeville, t. II, p. 107, 120 et suiv. Voir aussi Stan. Prioux, Ilist. de Braine; Piette, Hisi. de Vervins; l'abbé Pêclieur, Hist. de Guise; H. Martin et le bibliophile Jacob, Hist. de Soissons ; P. Lelong, Hi'^f. du diocèse de Laon.
2. Hisl. de la Marche et du pays de Cambrai lies, par Joullieton, 1814