‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 308 sur 420 · LETTRES D'ANGELIQUE ARNAULD · texte numérisé non relu

LETTRES D'ANGELIQUE ARNAULD

virons sont dans une destruction et une désolation incomparables, car tous les blés y sont perdus, les vignes arrachces, les villag;es brûlés, de sorte que M"" Lamoignon a jugé qu'il fallait secourir ce quartier. Pour cela on y aenvové de bons prêtres avec /i,000 livres de l'aumône de V. M. C'est ce qui empêchera de périr ce qui reste du i auvrc peuple. Ce secours d'Etampes était si pressé que, en attendant vos ordres, nous avons cru que V. M. aurait agréable que ce tiers y allât. On nous faisait espérer la paix, et tous les jours elle se rompt. On dit que les affaires sont tellement aigries de tous les côtés, qu'il faut un miracle singulier pour l'avoir. Pour moi j'en désespère, voyant l'endurcissement des cœurs ; car hois le petit nombre de bonnes âmes qui s'appliquent à la cliarité, les autres sont autant dans le luxe que jamais. Le Cours et les Thuilevies sont aussi fré(|uentés que ci-devant, les collations et tout le reste des superfluités vont à l'ordinaire, sans que l'horrible image de la calamité dont les rues sont pleines , les meurtres si ordinaires dans les rues et aux portes, et la cherté de toutes choses puissent toucher les cœurs et faire appréhender la colère de Dieu...

5 juillet. — Le besoin de farine est si grand à Paris, que le pain y vaut déjà, tout le plus noir, dix sols la livre. Nous n'en avons plus que pour cinq jours... Nous avons du blé, mais on ne peut le faire moudre qu'avec une très-grande peine, à cause des soldats qui volent les moulins. Il y a grand sujet de craindre pour l'avenir encore pis.

12 juillet. — Imaginez- vous, madame, que dans tous les maux que V. M. sait que nous souffrons, et dont les particulai-iiés ne se peuvent dire sans horreur, on va encore à l'iiôtel de Bonr. ogne (à la Comédie), et tous ceux qui ne sont pas encore dans l'angoisse présente ont si peu de compassion de celle de leur prochain , qu'ils cherchent autant leur divertissement qu'en pleine paix, et ce qui est plus horrible, c'est qu'on ne peut souffrir que les pre' /lenteurs prêchent la pénitence... Répétons sans cesse cette parole du Saint-Esprit : Les grands et les puissants seront tourmentés puissamment... Nous ne pouvons qu'à grande peine avoir communication avec les Ermites, et souvent les soldats dont nous sommes toutes entourées prennent nos lettres, de sorte qu'on n'ose écrire qu'avec crainte. Si le malheur du temps continue, on croit que nous serons encore mieux à Port-Royal des Champs qu'ici, où on a grande peine à avoir du pain , et à cause des séditions du peuple qui s'émeut h. toute heure et qui fait qu'on tue les hommes comme les poulets, et avec la môme facilité. Outre cela on croit que la peste y sera grande par la multitude des pauvres.

16 juillet. — @n s'entre-massacre tous les jours avec toute sorte de cruauté et d'inhumanité... Les soldats s'entre-volent après avoir pillé les autres, et comme ils gâtent plus de bien qu'ils n'en pillent, ils ne

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laissent pas aprî's de mourir souvent de faim, ne pouvant presque iiliis rien trouver. Toutes les armées sont également dans le môme désordre et c'est à qui pis fera... On essaye de renvoyer de Paris des paysans pour serrer les grains; mais ;\ mesure qu'ils serrent, les gens de guerre les viennent battre et dérob(^r, et mettent tout en fuite... Les (jrands et les souvexiins qui souffrent pour l'ordinaire très-peu en ce monde doivent trembler en voyant les autres tant souffrir. »

Loret, dans sa Muse historique., confirme les prix élevés de toutes les subsislances à Pai is; encore sa lettre est du 12 mai (on se souvient qu'il faut quadrupler ces chiffres pour trouver l'équivalent de notre monnaie) : le beurre vaut 20 sols la livre ; Tœuf 3 sols ; l'aloyau de bœuf 30 sols, le pain de ménage un écu, un morceau de fromage, 10 sols. .. Il y a plus de 100,000 mendiants à Paris, en présence de tous ces maux, la muse burlesque du pauvre chroniqueur, qui jusqu'à ce moment a ri de tout, l'abandonne, et il l'avoue ingénument,

Quantité de gens pourront dire

Qu'il vaudrait autant rien n'écrire

Que d'écrire si tristement;

Mais qui pourrait faire autrement?

Le feu, comme dedans du chaume.

Se répand par tout le royaume;

On voit l'État qui va périr

Si Dieu ne nous vient secourir.

Et quoi ! durant cet incendie,

Faut-il faire la comédie,

Et jouer le plaisant rolet

De Philipin ou de Jodelet?

Qui le voudra faire le fasse...

Pour moi, durant cette disgrâce

Où tous les bons Français ont part.

Je ne puis devenir raiUard;

Si quelques-uns s'en formalisent.

Que mes rimes point ils ne lisent.

Les habitudes régulières des temps de calme ne peu-

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